Le niveau de violence: de la nécessité d’identifier son adversaire et de s’y adapter

Je mets ici une réponse au commentaire de ZeusIrae sur le post précédent. A la question me demandant ce que je pensais du maintien d’un niveau de violence élevé, voila ce que je réponds:

« Que c’est tout à fait possible. En fait, il est pratiquement impossible d’empêcher un attentat si l’adversaire trouve de nouveaux procédés pour contourner vos moyens de surveillance et d’interdiction de zone. Je suis tenté de croire comme Thomas RENARD: les insurgés sont passés du pôle “guérilla” au pôle “terrorisme”. C’est intéressant sur deux points:
PRIMO: cela contredit la “théorie” maoiste qui considère qu’il y a passage du terrorisme à la guérilla puis au combat conventionnel (à moins que les deux premiers stades ne coexistent… mais quoi qu’il en soit le terrorisme est considéré comme une forme “primaire” censée évoluer). Je me demande si il ne faut pas plutôt considérer qu’il y a un va-et-vient entre les deux pôles. En ce sens, la théorie maoiste doit être examinée avec prudence.
SECUNDO: ce qui fait la transition avec la seconde idée. La stratégie américaine depuis 2003 consiste à faire de la contre-insurrection et à s’interposer entre des factions. De fait, la contre-insurrection est souvent confondue avec le contre-terrorisme. Il me semble pourtant qu’il y a une différence de taille entre les deux, qui tient à la place de la population. Si dans les deux cas, celle-ci est la cible à viser/protéger, il n’est pas nécessaire pour le terroriste de se “l’attacher” comme c’est le cas pour l’insurgé. La focalisation de la COIN américaine sur “séparer les insurgés de la population” trouve ainsi ses limites face à un adversaire qui s’adapte très vite (il a bien tenté de se concilier les populations par un appel à la retenue et à la discrimination entre les catégories de “traitres”, mais visiblement cette stratégie n’est pas retenue). Le problème tient dans le fait que les Américains ont “appris” une contre-insurrection fortement imprégnée des principes classiques “maoistes”: elle trouve ici ses limites.
J’ajoute un dernier facteur: le rôle de l’Iran et des “groupes spéciaux” armés et financés par ses services. Ils peuvent potentiellement maintenir un niveau élevé de pertes. Finalement, les Américains semblent avoir réussi à éliminer les racines “populaires” (plutôt “tribales”) de l’insurrection et à persuader Al Sadr de l’inutilité de son combat. En revanche, ils ne sont pas assez “contre-terroristes”. »

Bien entendu, il est un peu tôt pour juger. C’est cela le suspense de « l’histoire immédiate »

Mise à jour:

Bien entendu, l’action des insurgés comprend une proportion variable de guérilla et d’actes « terroristes » selon les périodes et les cibles ou une combinaison des deux (il semble par exemple que les milices sunnites aient fait l’objet d’attentats en décembre-janvier 2007/08 alors qu’aujourd’hui il y davantage d’actions de guérilla contre les checkpoints). Ces variations sont fonction des objectifs politiques poursuivis et aussi des procédures des contre-insurgés (ainsi en est-il de la multiplication des attentats-suicide effectués par des femmes car c’est un moyen de contourner les mesures prises pour protéger les lieux publics des grandes villes, notamment les points de contrôle et les murs de protection).

Quoiqu’il en soit, les insurgés sunnites ainsi que les milices chiites et les « groupes spéciaux » sont davantage inclinés au pôle terroriste, sans abandonner quelques actions de guérilla limitées (les IED contre des cibles plus vulnérables, comme les pélerins chiites revenant à BASSORAH). Tous sont loin de la période de l’été 2004 (ou localement en 2005/2006), à savoir le contrôle effectif de zones entières par la terreur et l’alliance de circonstance entre AQI et insurgés sunnites.

Bien entendu, la contre-insurrection comprend également une part variable de contre-terrorisme sous la forme de raids ciblés destinés à capturer/tuer des leaders, à démanteler des cellules (notamment celles des IED, comprenant artificier, financier, hommes de main et exécutants), ou à prendre du renseignement supplémentaire. Tout au long de l’année 2007 (mais aussi déjà dans l’été 2003) ont donc été exécutés de tels raids. Deux exemples seulement à deux échelles spatio-temporelles:

-à l’échelle du théâtre, l’opération Phantom Strike (13 août 2007-?) a consisté à cibler dans tout l’Irak les leaders terroristes ou des « groupes spéciaux ». Les Forces Spéciales américaines et irakiennes ont donc démantelé des réseaux et sérieusement réduit la capacité des cellules d’AQI notamment (toutes les semaines, la Force Multinationale produit des comptes-rendu de ce type d’opération et de leurs résultats en terme de capture, de démantèlement ou de découverte de caches d’armes et/ou de manufactures de voitures piégées/EFP).

-à l’échelle de l’opération actuellement en cours sur la zone d’opération de la Division Multinationale Nord (MND-N), un tel raid a permis d’arrêter le leader d’une cellule IED au sud de MOSSOUL et un fournisseur de « veste piégée » à TELL AFAR (16 mars 2008.

Une réflexion sur “Le niveau de violence: de la nécessité d’identifier son adversaire et de s’y adapter

  1. Tout à fait d’accord avec Stéphane. J’ajouterais que les opérations COIN et contre-terroristes ne diffèrent pas simplement mais sont fondamentalement différentes au niveau des stratégies mais aussi des acteurs impliqués. Les opérations COIN, du moins celles pratiquées en Irak, sont essentiellement militaires avec un aspect civil. Les opérations contre-terroristes, à l’inverse, doivent être essentiellement civiles/policières/judiciaires, avec éventuellement dans le cas de l’Irak un aspect militaire. On imagine donc dans ces conditions à quel point l’Irak est peu préparé pour des opérations contre-terroristes.
    De manière très intéressante, un récent rapport de la RAND suggère d’amplifier le pôle civil dans la COIN, ce qui rapprocherait davantage COIN et contre-terrorisme, ce qui faciliterait la transition entre les deux méthodes. Une transition qui s’avère extrêmement importante étant donné que les insurgés transitionnent vers le pôle terrorisme.
    En ce moment l’armée américaine est encore à s’intérroger sur la COIN. Or, un aspect important de la « guerre moderne » est laissé de côté: la « capacité de transition ». L’Irak en est un excellent exemple. Les opérations ont dû transitionner du pôle conventionnel vers le pôle COIN, et désormais, vers le pôle contre-terrorisme. Dès lors, il est temps de s’interroger non seulement sur les méthodes optimales pour chaque pôle, mais aussi sur la notion de « transition ».

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :