Les structures du pouvoir local: un peu d’anthropologie politique.

Le blog Ghosts of Alexander fournit une intéressante analyse des difficultés à appréhender les structures locales en Afghanistan (oui, je commence à me tourner vers ce pays… non pas qu’il ne se passe rien en Irak, mais parce que j’ai besoin d’un peu d’exotisme!).

Ce sujet est capital, non seulement dans le cadre de la contre-insurrection, mais aussi dans mon étude sur les procédures pour reconstruire la sécurité en Irak.

Premier point: c’est important car la contre-insurrection, sauf à parler des méthodes « romaines » qui se passent bien de cela, demande de connaître les structures sociales. La sociologie est donc un élément majeur dans la « cartographie » du « terrain humain », à laquelle s’ajoute l’anthropologie politique dès lors qu’il s’agit de comprendre les « actions visant le maintien ou la modification de l’ordre établi » , à travers les institutions politiques (de pouvoir), lieux « d’émergence de dynamismes sociaux confrontés et affrontés » (les deux citations sont de Georges BALLANDIER). En effet, les contre-insurgés doivent non seulement déterminer les conditions qui vont leur permettre de séparer les insurgés de la population, mais également celles qui permettront le rétablissement de la sécurité, laquelle se fait « par le bas ». Bien entendu, les insurgés travaillent de même, à travers la population (en sus des opinions publiques occidentales et, ici, arabes/musulmanes), à anéantir les beaux plans des contre-insurgés.

Second point: en Irak, les tentatives des officiers américains sur le terrain de rentrer en contact avec les détenteurs locaux du pouvoir ont commencé tôt. Dès 2003, les Marines à TIKRIT puis dans le sud chiite, les diverses unités présentes à Falloujah (et notamment la 82nde à compter de l’hiver), nouent des contacts et tentent de reconstituer les réseaux de pouvoir de manière à identifier les « leaders ». Dans un second temps, il s’agit de s’appuyer sur ces chefs tribaux ou religieux pour les charger de la sécurité et de la reconstruction des infrastructures essentielles. Une autre alternative vise à constituer des conseils locaux (au niveau des villes ou des communautés d’habitants mais aussi des provinces) de manière à reconstruire l’Etat à partir de la base. L’exemple le plus célèbre aujourd’hui, mais c’est loin d’être le seul, est celui du général PETRAEUS à MOSSOUL (avril-décembre 2003).

Toutefois, ces tentatives échouent largement ou ne durent pas. Il me semble que le post cité plus haut, ainsi que mes études d’anthropologie politique, en fournissent les raisons.

  1. la première tient dans l’identification des détenteurs du pouvoir. Or, dans de nombreuses sociétés, ils ne sont pas forcément visibles, soit pour des raisons de protection de la communauté, soit du fait de la complexité des jeux de pouvoir. Une règle d’or: tout ce qui porte une longue barbe blanche n’est pas forcément le chef et surtout, pas forcément le chef réel. Ce qui explique comment des prétendants à ce pouvoir ont parfois berné les Américains afin d’obtenir leur soutien dans les compétitions internes aux groupes (rappel: la configuration solidaire d’un groupe ne signifie pas l’absence de conflits politiques pour la domination dudit groupe). Un exemple emblématique: les officiers baasistes responsables de la « Brigade de Falloujah » ont échoué à s’affirmer face à l’étranger Abu Musab Al Zarqawi durant l’été 2004. L’erreur commise par les responsables de la 1ère Marine Expeditionary Force a été de s’appuyer sur des personnalités qui ne représentaient pas une autorité réelle mais qui visaient à la conquête du pouvoir sur la ville.
  2. La seconde tient dans la vision ethnocentrique qui a présidé à la cartographie des sociétés tribales irakiennes par les Américains. La vision en réseau ne peut rendre compte de la complexité, non seulement des alliances (qu’elle qu’en soit la nature) mais aussi des relations réelles (qui veut quoi? Qui domine qui? Qui est en compétition avec qui?) De ce fait, si il a été précocement possible de déterminer -au sein de l’insurrection- les responsabilités des principaux chefs (financier, artificier, fournisseur d’armes, hommes de mains, etc.), il n’en a pas été de même pour les sociétés locales. Si les organisations insurgées et terroristes peuvent entrer dans une vision cybernétique, il n’en est pas de même du patchwork de tribus, familles, etc. (Il faut nuancer: la décentralisation du terrorisme s’accentue aujourd’hui avec la crainte du « Loup Solitaire« )
  3. La troisième est liée au temps qui passe et notamment à l’ajustement des tactiques de l’insurrection face aux forces coalisées. Notamment, les campagnes de meurtre et d’intimidation ont clairement fait comprendre aux cheiks (surtout sunnites) qu’il était nécessaire de passer alliance avec les insurgés puis les groupes terroristes.
  4. la quatrième correspond à la nécessité de serrer au plus près les nuances culturelles (notamment coutumières). Ces dernières sont cruciales pour éviter des impairs parfois néfastes mais aussi pour identifier les relations correctes de pouvoir au sein des groupes et des communautés.

Quels sont donc les enjeux actuels de cette « Irakisation par le bas » telle que nous l’observons depuis le courant de l’année 2006?

En effet, le mouvement du « Réveil d’Anbar » ainsi que les programmes visant à la constitution de milices de sécurité locales a un point commun: il s’agit de partir des structures et des demandes locales pour créer la sécurité puis normaliser les relations socioéconomiques. (Leur différence: le « Réveil » est un mouvement où se rejoignent les cheiks locaux et les officiers américains sur le terrain, alors que les milices sont le fruit d’une incitation par les Américains à les intégrer). Il s’agit donc d’un tournant par rapport à la focalisation initiale sur la reconstruction de l’Etat « par le haut », à travers la création de forces armées et de sécurité nationale comprenant et représentant toutes les composantes de la société irakienne. On peut ajouter que les Américains ont acquis une connaissance plus intuitive des sociétés locales (ce qui semble beaucoup plus facile en Irak qu’en Afghanistan), aidés en cela par quelques anthropologues et ethnologues intégrés aux unités.

Toutefois, ce processus trouve plusieurs limites qui sont liées à des considérations anthropologiques:

  • on peut postuler que les Américains apparaissent désormais comme des agents mitigeant l’influence du pouvoir central. On peut d’ailleurs se demander (honnêtement) qui manipule qui dans cette affaire. Or, la stratégie américaine, qui a accepté le risque posé par « l’Irakisation par le bas » (à savoir les freins mis à la constitution d’un gouvernement central légitime et fort), consiste justement à promouvoir ce gouvernement. On comprend le mal qu’ils rencontrent parfois dans des communautés où des années d’insécurité ont produit isolement, décentralisation voire renfermement.
  • la reconstruction de la sécurité par le bas est nécessaire, mais dans une situation ethnique et socioculturelle complexe, elle peut être particulièrement risquée pour l’avenir. En effet, et on le constate à MOSSOUL (comme en son temps à TELL AFAR) par les difficultés à monter des milices, le contre-insurgé -d’autant plus si il est un étranger- fait des choix d’alliance qui peuvent générer un recul d’influence et de pouvoir pour certains groupes et individus (alors que d’autres, ayant instrumentalisé le besoin de nouer des liens locaux, connaîtront une brusque poussée dans ces domaines). On le voit, cette stratégie, opérant dans un environnement complexe, peut semer les ferments de compétitions futures. On peut certes se rassurer en disant que ces compétitions existeraient quand même, mais il faut reconnaître que les changements brutaux intervenus dans la société irakienne depuis 50 ans (et plus encore depuis 2003) en accroissent la probabilité et certainement la virulence.

Cette stratégie de « l’Irakisation par le bas » est donc pleine de sens, mais aussi pleine de risques. En soit, elle n’est pas nouvelle: l’Army aux Philippines, les Marines durant les Banana Wars, les Forces Spéciales au Salvador l’ont déjà tentée. Ce dernier exemple nous éclaire d’ailleurs sur le processus suivi (qui est, peu ou prou, celui que recommande l’ONU dans le processus DDR): après avoir formé des groupes paramilitaires à partir des locaux, les Forces Spéciales avait alors intégré progressivement ces dernières au sein des forces armées nationales. Dans le cas des milices, la procédure s’est complexifiée:

  • certains éléments doivent intégrer l’Armée et la Police sur des critères de recrutement physique.
  • d’autres reçoivent une formation professionnelle visant à résorber le chômage des jeunes hommes et à faciliter la réinsertion des anciens insurgés.
  • mais surtout, le coeur des milices (je rappelle que leurs effectifs se porte à 88 000 membres) semble devoir rester sous contrôle américain plus longtemps. En effet, bien que ne recevant pas d’armes de la part de ces derniers (en dépit des demandes continuelles faites par les miliciens), les groupes d’autodéfense sont payés par le contribuable US…. Nul doute que ce raffinement ultime est problématique. Peut-on ainsi assurer une contre-insurrection (ou prévenir une guerre civile) par une telle « économie des moyens » (militaires)? Quelle assurance peut-on avoir que ces milices ne se préparent pas à la guerre civile dès les Américains partis? L’anthropologie peut fournir une réponse: tout dépendra de la capacité des Américains a instrumentaliser à leur tour ces alliances de manière efficace, c’est à dire à déterminer les points d’appui, les configurations correctes mais aussi à être capables de donner leur soutien à un ancien adversaire.

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