Le LTC GENTILE frappe encore

Le LCL GENTILE, dont j’ai longuement parlé en tant qu’opposant à la nouvelle doctrine COIN de l’Army, a publié mardi un article dans la World Politics Review. Il est intéressant, d’autant que j’y retrouve la trace de conversations directes ou indirectes que j’ai déjà eu avec lui.

J’acquiesce à son analyse lorsqu’il rappelle que les procédures de contre-insurrection actuelles étaient employées au échelons compagnies/bataillons dès 2004. En fait, le mode tactique de sécurisation a été vite pris par l’ensemble des unités (la dernière étant la 82nde Airborne à l’Est d’Anbar durant l’hiver 2003/2004): lien avec les cheiks (mais sans que cela soit forcément les bons interlocuteurs), reconstruction des infrastructures, posture « three-blocks war », recherche du renseignement (mais souvent par des opérations de ratissage indiscriminées -comme au sein de la 4ème division d’infanterie-), patrouilles et avants-postes « combinés » US/Irakiens, etc.

En revanche, dans son ardeur à contester la narration dominante (à savoir que tout à changé à partir de 2007), il néglige l’importance que j’ai souligné d’un plan cohérent au niveau opératif (celui de la mise en oeuvre des forces). Même si l’article des KAGAN sur ODIERNO n’a suscité que le pessimisme, voire l’amusement (Frederick KAGAN est l’un des inspirateurs de la décision de G. BUSH de nommer PETRAEUS et d’accroître les effectifs de 5 brigades-le surge), il n’en reste pas moins que leur analyse me paraît la plus sensée, surtout si l’on examine le niveau opératif depuis le début du conflit.

En fait, l’opposition duale entre GENTILE et les promoteurs du FM 3-24 (qui vient encore de s’exprimer sur le Small War Journal) est stérile. Elle m’intéresse en tout cas car elle reflète bien les antagonismes et les compétitions entre les différentes narrations… noeud gordien de toute historiographie.

mise à jour: The Washington Independent fait paraître un excellent article sur l’opposition entre GENTILE et YINGLING. Ou comment deux officiers de la même génération et vétérans d’Irak finissent par s’opposer sur l’interprétation du succès de la contre-insurrection et de la place que doit acquérir cette mission dans les rôles de l’Army.

Pour le LCL GENTILE, la contre-insurrection a été pratiquée aux plus bas échelons depuis le début de l’occupation militaire. En 2006, il a lui-même mesuré les effets limités de ces procédures alors qu’il servait dans le quartier d’Amariyah à BAGDAD. De fait, il prétend que les promoteurs de la COIN sont en train de « révolutionner » l’Army au péril de cette dernière.

Pour le LCL YINGLING, la contre-insurrection connaît un succès indéniable pour le moment, notamment depuis 2007, année où les enseignements dispersés des périodes précédentes ont fini par être généralisés et standardisés dans une doctrine, une stratégie ET un concept d’opération. De fait, YINGLING pointe du doigt de nombreuses réticences institutionnelles à embrasser la contre-insurrection de manière sincère (sans remettre en cause les capacités conventionnelles cependant). Ainsi en est-il des programmes d’acquisition qui restent alignés sur les désidératas des années 1990, ou encore des problèmes liés à la  promotion au sein de l’institution.

Ce débat m’inspire plusieurs commentaires:

  • historiquement (c’est à dire sur l’aspect narratif de la contre-insurrection), j’aurais tendance à équilibrer l’un et l’autre.  Si les procédures de contre-insurrection sont appliquées précocement, il n’en reste pas moins vrai qu’il est nécessaire d’avoir une stratégie cohérente et surtout un plan de campagne capable de coordonner tout ceci. Or, il faut attendre 2007 pour que cela se fasse.
  • techniquement, je dirais que l’élaboration d’une doctrine, d’une stratégie et d’un concept d’opération sont la clé principale du tournant de 2007.  Cependant, ce n’est pas suffisant. La préparation opérationnelle est importante car elle garantit que les ordres et les intentions de l’échelon supérieur seront correctement interprétés et appliqués. Il est donc vital de souligner le rôle de l’entraînement et du mode de diffusion des procédures tactiques.
  • Ainsi, il faut souligner plusieurs dynamiques qui se combinent: la définition progressive d’une stratégie et d’un plan de campagne (associés à la doctrine) PAR LE HAUT, et la généralisation des procédures et des initiatives tactiques PAR LE BAS. L’illustration la plus évidente m’en semble être le « Réveil » d’ANBAR: à un moment donné (entre l’automne 2005 et l’été 2006), la volonté des cheiks sunnites de cette province longtemps rétive de prendre leur distance avec les extrémistes d’AQI a rencontré les initiatives de commandants de compagnie, de bataillon et de brigade dans le sens d’un rapprochement et d’une proximité croissante avec la population (selon un double schéma tactique: plus d’actions cinétiques contre les insurgés/installation au coeur des populations). Dans le courant de l’année 2007, PETRAEUS et ODIERNO ont capitalisé sur ce mouvement pour  le développer ailleurs (programmes CLC/SoI).
  • L’élément ultime de ce débat est institutionnel: la question est de savoir quel équilibre donner entre la COIN et les opérations plus conventionnelles…. En quelque sorte, il convient dans l’Army de penser le format des forces selon un schéma de « capacités duales » (comme dirait le GDA CUCHE, CEMAT). Cette tendance à opposer les deux missions comme deux formes de guerre différentes reflète selon moi la persistance d’un biais jominien au coeur de l’institution, à savoir la croyance erronée que la guerre puisse avoir  des natures différentes, alors que ce sont ses formes qui sont contingentes.
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The Prince

Lien vers les deux premiers numéros de The Prince, la nouvelle revue des Actions Civilo-Militaires du Corps des Marines, inspirée de Machiavel (le choix est discutable, j’en conviens…)

n°1

n°2 

Le design n’est pas génial (j’ai l’impression de tracts de centrales syndicales étudiantes… sauf qu’à l’époque des logiciels de retouche et de composition, ils doivent faire mieux).

Reading List

La grande mode des blogs américains sur la guerre en Irak et la contre-insurrection: la liste bibliographique!

En fait, cela tient aux habitudes culturelles des institutions militaires US puisque chaque chef doit en tenir une pour ses subordonnés. Il y en a donc au niveau du Chef d’Etat-major de l’Army ou du Commandant du Corps, mais aussi à de plus modestes niveaux. Un seul exemple: celle du LTG des Marines Jim MATTIS lorsqu’il commandait en début de 2007 la composante Marines du CENTCON (MARFORCENT)

De fait, à la demande du blog Abu Muqawama, j’ouvre ma propre liste en Français. Comme un blog est coopératif, je propose aux lecteurs qui le souhaiteraient d’ajouter des titres. L’idée est qu’il s’agisse soit de traités anciens, soit d’articles ou d’ouvrages historiques, soit de références contemporaines (le GDI DESPORTES est déjà largement cité).

Merci de votre aide (et pensez à nos amis américains qui lisent le Français…. si si il y en a). En terme sociologique, on appelle cela « une communauté épistémique »….

Interview de PETRAEUS

Par la chaîne Sky News. Toujours les mêmes réponses aux mêmes questions:

  • une baisse des violences de 60 à 70%
  • AQI est toujours l’ennemi principal
  • AQI est dangereux à MOSSOUL. PETRAEUS revient d’ailleurs sur la mort du financier Saoudien de l’organisation terroriste à NINEWAH. MOSSOUL serait la seule zone du pays où les violences auraient augmenté.
  • le calendrier de retrait sera évalué à partir de juillet pour 6 semaines.
  • réponse gênée sur la visite du président Iranien à BAGDAD: il faut comprendre les Irakiens qui ont des liens avec l’Iran depuis longtemps (d’autant plus si il s’agit de Chiites)
  • Accusation maintenue contre les Forces Spéciales Iraniennes finançant et recrutant les « groupes spéciaux » dans le Sud et le Sud-Est du Pays.
  • en revanche, confiance dans l’attitude future du noyau dur des Jaish Al Mahdi (JAM ou Armée du Mahdi de Moqtada Al-Sadr).

En revanche, quelques nouveautés:

  • PETRAEUS n’affiche aucune ambition politique (réponse à une question de François DURAN), ce qui ne veut rien dire du tout. L’intérêt est qu’il répond pour la première fois aux rumeurs sur le sujet.
  • Une explication du retrait britannique de BASSORAH. Il s’agirait d’une montée en puissance suffisante des forces irakiennes pour prendre en compte les missions autrefois dévolues aux soldats de Sa Majesté. Il faut reconnaître cependant que toute la Division Multinationale Sud-Est n’est pas sécurisée, les rivalités entre milices chiites, mais aussi entre groupes criminels rendant la situation parfois chaotique, même au sein de la Cité de BASSORAH

Briefing du LTG DUBIK

Quelques minutes entre les cours pour signaler que le LTG DUBIK, directeur du Multinational Security and Transition Command-Iraq (MNSTC-I), a donné un compte-rendu avant-hier. Je le commenterai  plus tard.

Le LTG DUBIK est chargé de la formation, de l’entraînement et du recrutement des forces armées irakiennes. En 2004/2005, le poste avait été occupé par David PETRAEUS.

La routine….

Paul McLEARY poursuit son périple au sein du 1er bataillon du 21ème régiment d’infanterie opérant au NO de BAGDAD. Après la compagnie C du COP COURAGE, il passe quelque temps au sein de la compagnie B du COP IBA (pour Ibrahim Bin Ali, nom du village le plus proche).

Dans cette zone rurale et agricole majoritairement sunnite, il ne semble plus guère y avoir de réels problèmes: les SoI montent des points de contrôle (plus ou moins sérieusement d’ailleurs), ils se plaignent de ne pas avoir assez d’équipement (en dépit des 300$ par personnel que les forces américaines payent au commandant de chaque milice), AQI semble éradiquée (les langues se délient et l’on parle des tortures, des exécutions sommaires et des mutilations jadis courantes).

De ce fait, la compagnie sur Stryker semble déçue de ne pas trouver l’ambiance cinétique des zones de combat, ce qui en dit long sur les réflexes culturels. En revanche, ceci est compensé par l’amélioration du confort dans le COP. Dans les zones où se mènent actuellement les combats (comme à MOSSOUL), les avants-postes sont souvent dépourvus de tout moyen de manger chaud et de se laver, tandis que le COP IBA dispose de tout ceci en plus des indispensables liaisons internet….

Le retour des déplacés à Bagdad

Durant l’année 2006/2007, les violences interethniques à BAGDAD se sont doublées d’un nettoyage ethnique, notamment dans les quartiers mixtes de la capitale. Durant l’opération Together Forward I et II (juin-septembre 2006), le général CASEY avait décidé d’investir les quartiers afin de s’interposer entre les factions, d’éliminer les « escadrons de la mort » et de diminuer le nombre d’attentats. Cette démarche n’avait pu empêcher le départ de nombreuses familles sunnites de quartiers chiites (et inversement), laissant l’illusion d’une amélioration de la sécurité.

Le plan de Sécurité de Bagdad (opération Enforcing the Law-Fardh Al Qanoon) débute le 15 janvier 2007 par l’installation au coeur de COP situés au sein des quartiers de la capitale. Très vite cependant, il devient nécessaire de bâtir des murs de protection autour des marchés et des lieux publics afin d’éviter les attentats. Parallèlement, des opérations de contrôle sur les voies de communication menant à la capitale (en décembre 2006 puis à nouveau à partir d’avril 2007) visent à éviter l’acheminement des explosifs ou des voitures piégées (tactique préférée d’AQI à ce moment) tandis que les unités stationnées dans les provinces de DIYALA et de ANBAR mènent des missions de soutien afin de dénier les voies de pénétration en provenance de Syrie et d’Iran.

Aujourd’hui, les réfugiés continuent de revenir, comme par exemple dans le quartier d’Aamel.  Le processus engage aussi bien les conseils de réconciliation du quartier, que les représentants du gouvernement et de la province de Bagdad, le tout sous l’égide des militaires de la compagnie A du 1er bataillon du 28ème régiment d’infanterie (4ème Brigade, 1ère division). La pertinence tactique du COP est ainsi confirmée, puisque ces avants-postes servent également dans la phase finale de la stabilisation au niveau local, et non seulement dans les phases de nettoyage ou de reconstruction.

Les problèmes demeurent: le plus important est celui du droit de propriété des revenants. Souvent dépourvues de toute preuve, ces familles doivent donc passer par le filtre des chefs tribaux du quartier. Un moyen supplémentaire de renforcer la sécurité et éviter l’infiltration de membres d’AQI ou des « groupes spéciaux » pro-iraniens.

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