Précisions (mise à jour)

Je crois utile de préciser ce que j’ai trop largement sous-entendu dans mon post sur ODIERNO. Je propose de brosser un tableau rapide (car il est tard) de mes trouvailles concernant la contre-insurrection en Irak. Découpons l’ensemble selon les 3 niveaux (tactique, opératique, stratégique)

  • Sur le plan tactique: la plupart des procédures actuellement répandues sont connues dès 2003. Cependant, elles restent dispersées au sein des unités et correspondent davantage aux expériences combattantes antérieures qu’à l’entraînement et à la préparation opérationnelle des forces, notamment pour ce qui concerne l’Army. Il y a donc eu diffusion et généralisation PUIS standardisation en trois étapes
    • diffusion informelle horizontale, généralement par des initiatives aux niveaux divisions/brigades ou bataillons/compagnies.
    • intégration verticale via le processus de retour d’expérience (RETEX) qui a pris en charge le premier mouvement, parfois simultanément à celui-ci.
    • enfin, réformes institutionnelles et adaptation de la préparation opérationnelle (toujours en cours actuellement) nota: mouvement au niveau institutionnel comme au niveau du théâtre lui-même.

    Chronologiquement, on peut distinguer plusieurs modes tactiques successifs et/ou simultanés:

    • en 2003: stabilisation et improvisation puis recherche du renseignement (ratissage et détentions souvent abusives). Plusieurs procédés: raids à l’israélienne, retrait des centres-ville ,opérations de proximité et de présence dans les villes, soutien à la reconstruction.
    • en 2004: opérations cinétiques contre les sanctuaires insurgés (Nadjaf, Falloujah, Samarra, Mossoul). Exception: CHIARELLI à Bagdad (sécurisation et assistance)
    • en 2005: opérations cinétiques (Baqubah) et assistance (formation des Forces de Sécurité Irakiennes)
    • en 2006: maturité du mode « Nettoyer-tenir-consolider » (AL QAIM, TELL AFAR, RAMADI, BAGDAD)
  • Sur le plan stratégique: l’essentiel a été de comprendre (et de reconnaître!) à quel genre de guerre on est confronté. Très vite (dès l’automne 2003 et l’hiver suivant) le terme de contre-insurrection apparaît dans les débats intellectuels, vecteur principal de la prise de conscience stratégique. Les revues professionnelles, les centres de doctrine ou d’enseignement ainsi que les universités spécialisées ont été les champs de bataille d’une réflexion continue et complexe sur le sujet. Grosso modo, on peut dater de 2005 la prise de conscience des principaux objectifs à atteindre dans la contre-insurrection. Il est intéressant par ailleurs de constater un décalage entre ce domaine polémique et la réflexion menée au niveau du théâtre, plus approfondie mais aussi plus lente.
  • Sur le plan opératif/opératique: les débats ET le processus du RETEX forment l’essentiel de la réflexion. Plusieurs grandes phases semblent se détacher
    • en 2003: pas de cohérence du fait de la dualité des chaînes de commandements (voire leur opposition) entre l’Autorité Provisoire de la Coalition et la Joint Task Force-7 du LTG SANCHEZ. Le présupposé de départ est celui de 4 efforts simultanés (Sécurité, Gouvernance, Services Essentiels, Développement économique): la JTF-7 se charge de la Sécurité et soutient l’Autorité de la Coalition sur les 3 autres « lignes d’opération ». Le manque de cohérence ne permet pas de réaliser les effets attendus par l’accumulation des opérations simultanées sur ces 4 axes. 
    • en 2004: l’insurrection généralisée est une »bénédiction » en ce sens qu’elle permet un mise en oeuvre des forces plus classique contre les sanctuaires de l’insurrection.
    • en 2005: la réflexion du LTG CHIARELLI sur la simultanéité des « lignes logiques d’opération » en contre-insurrection alimente une réflexion sur les avantages à abandonner toute approche « cinétique » (c’est à dire de combat). Le modèle intellectuel souvent mis en valeur est celui des Britanniques, notamment en MALAISIE (selon le paradigme de l’usage minimum de la force). L’idée est qu’il faut moins de présence visible et plus d’actions « par procuration » par les forces armées irakiennes. La mise en oeuvre des forces combine cependant l’approche « combat » (nettoyer les sanctuaires) et l’assistance (développer la légitimité du gouvernement irakien et montée en puissance de l’Armée et de la Police irakiennes). Toutefois, cette approche manque des moyens nécessaires au contrôle effectif et durable du milieu (elle est au mieux capable de nettoyer une zone pour la voir réoccupée aussitôt).
    • à compter de 2006, la réflexion s’oriente davantage vers la nécessité de s’adapter au « terrain humain » propre aux diverses régions irakiennes. Le modèle « français » (la Bataille d’Alger) et le nom de David GALULA deviennent les références ultimes des promoteurs de la COIN « classique ». Le combat et la posture de sécurisation active sont revalorisées en complément d’une approche « culturelle » permettant de cartographier le « terrain humain ».
  • Sur ce dernier niveau, on peut greffer le débat de la fin de l’année 2006 sur le surge. La plupart des analystes aux Etats-Unis (et le général CASEY lui-même) recommandaient alors de réduire les forces américaines en Irak. Au contraire, ODIERNO demande instamment d’augmenter ces dernières. En effet, son idée est d’associer les approches cinétiques et non-cinétiques mais aussi de mener des opérations simultanées et successives sur l’ensemble du théâtre. Il s’agit bien d’une approche opérative en « tâche d’huile » utilisant les troupes supplémentaires afin de pressurer davantage les divers groupes en compétition en Irak. Il s’agit effectivement de contrôler le milieu. Cette approche est finalement le décalque opératif du mode tactique de « nettoyer-tenir-consolider ».

Un dernier point: les processus décrits plus hauts ne sont pas linéaires, mais plutôt cumulatifs avec des adaptations continues à la situation en Irak. A cet égard, deux évènements me semblent marquer de telles inflexions: l’insurrection généralisée de 2004 (qui est en fait une tentative de saut qualitatif vers l’action conventionnelle dans la perspective de la formation du gouvernement intérimaire à l’été 2004), et le déchaînement national des violences interethniques à la suite de l’attentat contre la mosquée de SAMARRA en février 2006. Dans les deux cas, il a fallu s’adapter et le bilan que je fais de ces adaptations est plutôt mitigé: tantôt on a repris l’avantage dans certaines zones, tantôt on a prolongé l’insurrection en s’aliénant la population. 2007/2008 marque donc la reprise de l’initiative au niveau opératif par les forces contre-insurgées. En ce sens, il s’agit d’un réel succès.

4 réflexions sur “Précisions (mise à jour)

  1. Très bonne et très intéressante synthèse des évolutions doctrinales et opérationnelles (ces dernières précédant d’ailleurs apparemment la modification de la doctrine par un RETEX enfin compris et entendu) au sein de l’Army. Fascinant aussi de voir, sans surprise mais tout de même, les réticences de certains « gardiens du temple » à faire évoluer un modèle qu’ils ont chéri et qu’ils connaissent au profit d’un autre, plus mouvant car en devenir, et que leurs freins intellectuels les poussent à accepter difficilement, si ce n’est à rejeter en bloc.
    L’impression, qui est peut être fausse d’ailleurs, que je retire de tout ceci, c’est que l’armée US reste en quelques sorte « prisonnière » de son calque mental jominien, scientiste de la guerre et qui cherche à fixer sempiternellement des directives à suivre presque mécaniquement, y compris en COIN, et qui doivent aboutir à la victoire. Les francs-tireurs, les mavericks en quelque sorte, sont peu nombreux mais ce sont eux, en général dans un sens bottom-up, qui font évoluer positivement la situation sur le terrain. Par nature et par goût, j’aurai tendance à me méfier de lignes d’opération, si justes peuvent-elles sembler sur le papier, trop précises car l’incertitude de la guerre, comme la friction et le contournement, peuvent à tout moment déconcerter et faire dérailler cette machine si bien huilée.
    Une approche comme celle de Moltke l’Ancien me semble, bien que cela puisse paraitre étrange à première vue, plus adaptée au contexte mouvant de la contre-insurrection : inculquer à l’ensemble de la Force une culture militaire commune profonde, bien comprise et acceptée par tous, puis laisser une très large part d’initiative aux commandants sur le terrain afin qu’ils puissent faire appel à leur ingéniosité tactique qui, se développant dans le cadre préalablement définie de cette matrice générale, saura leur permettre de s’adapter sans se laisser trop longuement déconcerté par l’incertitude imposée par l’ennemi irrégulier ni sans déborder non plus dans une forme de guerre que les unités proches, ou celles de reléve, ne sauraient prendre à leur compte. Problème : cette « éducation » ne peut se faire qu’ante bellum, bien en amont du conflit. C’est du domaine de la stratégie longuement pensée à l’avance. Bref : les américains doivent lire Vincent Desportes, notamment « Combattre dans l’incertitude »…
    A propos des influences étrangères, je me méfie de l’exemple Malais… Certes, il est présenté par tous comme une opération COIN victorieuse dans une époque de lutte contre le communisme qui a vu la défaite des français et des américains. Mais le contexte était différent de celui du Vietnam ou de l’Algérie: les guérilleros malais appartenaient à une minorité ethnique, qui plus est perçue comme étrangère, « importée » dans le pays par une puissance tutélaire pas forcément sympathique aux autochtones, la Chine en l’occurrence. Les Anglais ont habilement su utiliser le fractionnement et le sentiment antichinois mais ces derniers, du fait de leur origine ethnique justement, ne pouvait guère susciter le nationalisme sans lequel les guérillas d’obédience communiste de l’époque perdaient l’essentiel de leur force… L’idéologie révolutionnaire, c’est la lutte. L’idéologie révolutionnaire plus le sentiment patriotique, c’est bien souvent la victoire. Staline l’avait bien compris, qui remisa les slogans communistes derrière la défense de la Rodina, tout comme Ho Chi Minh ou, avant eux, les révolutionnaires français et sud-américains (Bolivar). Le civil en arme combat et meurt plus facilement pour sa terre que pour des idées, a fortiori lorsqu’elles semblent importés de l’extérieur par des non-autochtones…
    Bon, tout cela est un peu en vrac, désolé.
    Dernière petite chose : pour une meilleure compréhension des lecteurs qui ne sont pas forcément aussi « pointus » sur les actualités US et les chefs militaires que toi, ce serait peut-être judicieux de faire une sorte de tableau récapitulatif desdits chefs, leurs unités, leurs zones d’opération, leurs périodes de déploiement, ce qu’ils ont apportés (ou pas d’ailleurs) à l’évolution de la doctrine, tout ça quoi… C’est une simple suggestion qui me vient tout à coup mais ça pourrait nous fournir un canevas fort utile pour tout remettre à sa juste place…
    Bonne continuation à toi et désolé pour ce message d’une longueur scandaleuse.
    A plus.

  2. Tu as raison, c’est scandaleux🙂
    Le canevas dont tu parles est une idée que j’ai en tête depuis longtemps. Je m’y essaierais dès que j’aurais un peu plus de temps…. Le plus vite possible en tout cas
    A+

  3. Merci de vos explications. Si vous m’y autorisé et quand j’aurait beaucoup de temps, je désirerait bien créer un autre article spécifique sur le sujet pour le wikipédia avec vos travaux. Je ne sait pas s’y vous avez regardé cette « encyclopédie libre » mais autant pour le matériel militaire on peut trouver des articles trés complet (Celui sur le PA 2, par exemple, résume toute l’historique de l’affaire depuis les années 1970) autant en matiére de stratégie ou tactiques les articles sont plus que basique (voir en autre Pacification).

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