Raymond ODIERNO, le véritable maître d’oeuvre de la campagne de 2007/2008?

J’ai déjà longuement parlé du Général ODIERNO et de son rôle supposé ou réel tant en 2004 qu’en 2007.

A l’occasion du magnifique article de Frederick et Kimberly KAGAN, il est important peut-être de poser la question un peu provocatrice qui se trouve en exergue de ce post.

Dans un article paru dans la revue Défense et Sécurité Internationale (DSI) ce mois-ci, je tentais de brosser les conditions du changement de STRATEGIE en 2007. Sur ce plan, il me paraissait important de souligner le rôle de PETRAEUS, autant parce qu’il a supervisé et demandé la rédaction du manuel combiné de contre-insurrection1 que parce que sa nomination coïncide avec les 30 000 personnels supplémentaires du surge.

Je ne crois pas inopportun de nuancer ce (presque récent car il date de décembre) propos. Au fond, il est assez clair que les Américains ont une stratégie établie depuis longtemps concernant l’Irak: définie au niveau politique, il s’agit d’obtenir un changement de régime. Sur le plan du théâtre, il est tout aussi vrai que le général CASEY a annoncé ses objectifs d’abord en août 2004 puis les a précisé en octobre 2005 et encore durant l’été puis l’automne 2006. Sur ce plan, il est donc certain que le général PETRAEUS a élaboré une nouvelle stratégie ayant l’avantage sur ses deux prédécesseurs d’être standardisée (alors que celle du LTG SANCHEZ laissait l’initiative au commandants de divisions) et correctement conçue (son « effet majeur » étant de protéger la population tandis que celui de CASEY consistait à transférer au plus vite les zones pacifiées aux autorités irakiennes EN VUE D’UN RETRAIT RAPIDE).

Sur le plan tactique, mes recherches montrent bien que la plupart des procédés aujourd’hui courants en Irak retracent leurs origines aux débuts de l’occupation américaine. Pour une raison simple: ils n’ont pas été « découverts » à l’occasion de l’insurrection mais ils correspondent à des expériences combattantes bien précises (telles que la BOSNIE, le KOSOVO, HAÏTI, voire la SOMALIE) ainsi qu’à des textes doctrinaux qui n’ont cessé d’évoluer pour une meilleure prise en compte des « missions militaires autres que la guerre » durant les années 1990. D’autre part, le procédé de pacification standard actuel, la séquence « nettoyer/tenir/consolider », est souvent abusivement présentée comme une « innovation » du 3ème régiment de Cavalerie du colonel McMASTER à TELL AFAR (septembre 2005/février 2006). Or, c’est peu ou prou ce que font les Marines du 2nd Regimental Combat Team dans l’ouest de ANBAR à la même période, ou même ce que la TF BATON ROUGE met en oeuvre à SAMARRA en octobre 2004 (les COP ou avants-postes sont attestés à MOSSOUL en décembre 2004). Il en est de même pour tout ce qui concerne la formation de l’armée irakienne, les équipes de conseillers « incrustés » apparaissant à HILLAH en juillet 2003 (sur le modèle des Combined Arms Patrol des Marines).

Le point essentiel tient donc dans la réflexion suivante: les succès tactiques des Américains en Irak ont été légions entre 2003 et 2007 (un exemple: Falloujah). Mais, à chaque fois les insurgés fuyaient ou revenaient une fois les Américains partis, ou bien une fois la Police et l’Armée Irakiennes en charge de la sécurité. Même TELL AFAR n’échappa pas à la règle!

La clé ne réside donc pas seulement dans la stratégie annoncée et constamment revue par PETRAEUS (et l’ambassadeur CROCKER), mais dans la manière dont ces succès tactiques et ces procédures ont pu être liés les uns aux autres dans un plan de campagne cohérent. En d’autres termes, la véritable valeur ajoutée de l’année 2007 se place au niveau opératif. Sur ce plan, le rôle de ODIERNO a été capital: en incorporant toutes les actions de pacification -quelle que soit leur nature-, en menant des opérations simultanées et successives de façon à dénier tout mouvement de repli à l’ennemi, en construisant patiemment le succès à partir des moyens à sa disposition (et il est sur que ce que je nomme les 3 surge a compté: les 30 000 US, les 100 000 personnels supplémentaires de l’Armée Irakienne, les 80 000 membres du programme « CLC/SoI/ »Réveil » dont 20 000 dans les polices locales.)

Ce qui donne tort à Thomas RICKS. Dans Fiasco (le « best-seller international » selon son éditeur), celui-ci exprime l’opinion de quelques uns des partisans de la doctrine « classique » de contre-insurrection au sein de l’Army. Pour ces derniers, l’Army s’est trop focalisée sur l’échelon opératif au sortir de la guerre du Vietnam. De ce fait, elle a appris à gagner les batailles, mais pas forcément à conduire à la paix. Par ailleurs, la focalisation sur cet échelon (et je renvoie au nouveau FM 3-0) aurait produit un oubli de l’initiative tactique et de la nécessité de la connection entre les niveaux opératifs et stratégiques.

Bien au contraire, ODIERNO a montré comment ont devait et pouvait bâtir une véritable campagne de contre-insurrection (c’est d’ailleurs ce que dit le FM 3-24). On pourra certes reprocher à celle-ci de ne fonctionner que grâce aux 3 surge (en même temps, on remplit une mission en fonction des moyens et des délais), ou alors de généraliser un succès tactique (le mouvement du « Réveil » d’ANBAR) en contradiction avec ladite doctrine, mais on ne peut enlever à Raymond ODIERNO son rôle dans les succès actuels des armes américaines en Irak.

1 le FM 3-24 n’est pas le premier projet de rédaction. Déjà en octobre 2004, le LCL HORVATH avait supervisé la publication d’un FM Intérimaire (FM 3-07.22) sur la contre-insurrection. Il reprenait en fait les enseignements des armes occidentales dans ce type de conflit plus qu’il n’innovait. Par ailleurs, il était perçu comme une déclinaison du FM 3-07 Stability and Support Operations (SASO) alors que le FM 3-24 décline un thème opérationnel directement à partir du FM 3-0. Sur le rôle de PETRAEUS dans la seconde rédaction, il ne fait aucun doute: dès sa nomination au Combined Arms Center (le commandant de la doctrine et de l’enseignement des forces de l’Army) en septembre 2005, PETRAEUS avait fait appel à NAGL puis au Dr. CONRAD CRANE (auteur d’un rapport sur la stabilisation en février 2003 rédigé à la demande du Pentagone). En novembre 2005, CRANE et NAGL réunissaient l’équipe de rédacteurs, laquelle fournissait un projet en février 2006. Là encore PETRAEUS a permis que ce projet soit présenté à des analystes extérieurs et à des spécialistes lors d’une conférence à Fort LEAVENWORTH (siège du CAC) en partenariat avec le Centre CARR sur les Droits de l’Homme de HARVARD (dirigé alors par Sarah SEWALL, promotrice d’une doctrine de COIN au niveau national). Dans le printemps et l’été 2006, PETRAEUS avait oeuvré pour que le COIN Center of Excellence et le Corps des Marines participent à la révision du projet.

2 réflexions sur “Raymond ODIERNO, le véritable maître d’oeuvre de la campagne de 2007/2008?

  1. En fait, il a fallu élaborer un plan cohérent de campagne. ODIERNO a eu les moyens et l’intelligence (et l’expérience) suffisants pour combiner toutes les tactiques possibles afin d’atteindre les objectifs stratégiques. Le niveau opératif (celui des campagnes si vous préférez) est celui qui lie d’un côté la tactique (les procédures permettant de prendre l’initiative sur l’ennemi puis de la garder en lui réduisant ses propres options) et la stratégie (les objectifs à atteindre). Avant ODIERNO, le LTG CHIARELLI avait déjà pensé à ce thème en parlant de la simultanéité des « lignes logiques d’opérations » (concept US désignant le cheminent à prendre pour atteindre un objectif): assurer la sécurité, restaurer les services essentiels, promouvoir la gouvernance, développer l’économie de marché, former les forces armées et de sécurité, le tout soutenu pas de solides opérations sur l’information. Toutefois, ce schéma opérationnel a souffert de ne pas être correctement mis en oeuvre lorsque son auteur était lui-même à la place de ODIERNO. Notamment, tout un courant de pensée en 2005/2006 a développé l’idée que la COIN nécessitait plus de distance de la part des troupes US (abandon des opérations de présence et de proximité qui étaient en cours en 2003… et aujourd’hui: patrouilles, COP, etc.). Il en est résulté une COIN « molle » qui n’a pas permis véritablement de responsabiliser tout les acteurs du conflit irakien et, pire, qui n’a pas su réaliser cette approche opérationnelle.
    Bon, soyons honnête: la doctrine COIN du FM 3-24 est clairement « cinétique » en ce sens où elle recommande une approche tactique « nettoyer-tenir-consolider ». Par ailleurs, ODIERNO a compris qu’il fallait davantage de troupes pour contrôler efficacement le milieu (mode tactique) et mener des opérations sur tout les sanctuaires insurgés (mode opératif).
    J’espère que tout ceci n’est pas trop confus. Pour être franc, je suis dans une période de « révélation » dans laquelle les morceaux du puzzle s’emboîtent doucement les uns avec les autres. Autrement dit, il faut que je creuse davantage cette intuition de départ…. Mais pour répondre à votre question, le mode tactique était le bon au départ dans certaines unités: simplement il n’était pas suffisamment développé partout. En effet, il lui manquait des objectifs stratégiques intermédiaires (avant « quitter le pays une fois le régime changé ») mais aussi un plan de campagne cohérent pour le mettre en oeuvre. Maintenant, ne soyons pas plus royaliste que le roi: il fallait davantage travailler la diffusion des procédures tactiques avant de pouvoir penser à la campagne de contre-insurrection. CONCLUSION: les Américains n’auraient pas pu faire avant 2006 ce qui s’est passé (car ils ont aussi appris de leur expérience depuis 2003….)

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