Narration: qui est responsable du Fiasco en Irak?

Le journaliste Michael GORDON du New York Times, par ailleurs auteur de l’excellent Cobra II, révèle aujourd’hui que la RAND aurait produit une évaluation des erreurs de la planification de Iraqi Freedom pour l’Army et que cette dernière aurait décidé de classifier ledit rapport. Les raisons invoquées: une évaluation trop large n’ayant que peu d’intérêt pratique pour l’institution. Plus vraisemblablement, les officiels de l’Army aurait craint de détériorer leurs relations avec le Secrétaire RUMSFELD, mis en cause dans le rapport.

Il s’agit ici du dernier rebondissement de ce que je nomme le « deuxième moment historiographique » sur la guerre en Irak, à savoir la recherche des causes et des origines de l’échec initial dans la stabilisation de l’Irak (note: le premier moment se focalisant sur les causes de la guerre et le mécanisme de la prise de décision, le troisième portant sur les fondements et les conditions de possibilité du retournement de 2007). Au-delà, ce fait démontre les compétitions en cours entre les diverses narrations concernant la planification de la guerre en Irak. GORDON lui-même, ainsi que Thomas RICKS (Fiasco), ont depuis longtemps établi une narration exhaustive des défauts de la stratégie de 2002 à 2006.

  • le principal tient dans l’attitude du Secrétaire RUMSFELD qui aurait pressuré le général FRANCKS, CENTCOM, de manière à diminuer le volume de troupes engagé dans l’affaire, sur la double supposition idéologique qu’il fallait s’adapter à la « Révolution dans les Affaires Militaires » (moins de personnels, plus de technologie, la rapidité et la létalité étant la clé. Ex: « modèle Afghan ») et qu’il fallait éviter un enlisement comme dans les Balkans. Les Irakiens auraient donc à recoller eux-mêmes les morceaux cassés. En conséquence, durant la planification, RUMSFELD, WOLFOWITZ et FEITH auraient sans cesse poussé FRANCKS à diminuer l’engagement. Le « marchandage » entre ce dernier et l’OSD (Office of Secretary of Defense: l’administration civile du Pentagone) aurait abouti à n’avoir que 100 000 personnels environ. Pire, une fois Bagdad tombéE, RUMSFELD aurait obtenu de ne pas déployer la 1st CAV, estimant qu’il fallait davantage de troupes pour défaire Saddam HUSSEIN plutôt que pour stabiliser le pays. Il faut ajouter que le secrétaire à la Défense aurait rejeté le système d’affectation informatique des forces, lequel avait prévu de joindre des unités civilo-militaires ou de Police Militaire aux unités de combat.
  • Le deuxième problème tient dans la stratégie inadaptée formulée par FRANCKS: accent sur la prise de Bagdad et la destruction de la Garde Républicaine, absence de réelle stratégie (en regard d’un plan fignolé sur le plan tactique). Si ses subordonnés -le général MCKIERNAN, le général WALLACE, James CONWAY, James MATTIS- ont cherché à s’adapter réellement à la situation, ils n’ont jamais eu la marge de manoeuvre et la liberté d’action nécessaire. Il faut ajouter que la préparation de la Phase IV (Eclipse II) aurait été bâclée et largement superficielle.
  • le troisième problème tient dans l’affrontement entre les administrations de la Défense et des Affaires Etrangères sur la conduite à tenir dans l’après-Saddam. Ainsi, l’équipe et les travaux de Jay GARNER, désigné par le Président BUSH pour diriger l’Office de Reconstruction et d’Aide Humanitaire, ont été soumis aux « diktats » bureaucratiques dûs aux rivalités entre RUMSFELD et POWELL (à se demander si le principal objectif de RUMSFELD en soutenant le projet irakien de WOLFOWITZ n’était pas de contrecarrer la doctrine de la « force écrasante » formulée par POWELL lorsqu’il était président du comité des chefs d’Etat-major).
  • Enfin, l’Army elle-même serait responsable d’un manque de préparation et d’entraînement aux missions de stabilisation du fait de la « reconstruction » identitaire entamée à la fin de la guerre du Vietnam (pour une bonne analyse, lire Thomas Lindemann). Les procédures dans l’usage de la force auraient été indiscriminées, et les opérations militaires d’influence quasiment absentes.

Cette accumulation d’erreurs suscite réflexion . D’abord sur la recherche de boucs-émissaires: les dirigeants civils (à commencer par RUMSFELD et WOLFOWITZ et leur aveuglement idéologique), les dirigeants militaires (pusillanimes comme FRANCKS ou MYERS, déconnectés de leurs missions comme ODIERNO), voire les deux. Bien entendu, reconstituer les responsabilités de chacun est essentiel et demande de discerner surtout les causes induites par cette mise en accusation. En second lieu parce que cette énumération donne la part belle aux « innovateurs » comme James MATTIS ou David PETRAEUS aussi bien qu’aux partisans de la doctrine « classique » de la stabilisation. En réalité, il semble bien qu’il faille considérer ces faits à l’aune des préoccupations de l’année 2006: comment en est-on arrivé à ce niveau de perte de contrôle? Que faire pour s’en sortir?

Inversement, prendre le problème à partir des interrogations que je pose sur les conditions de possibilité du retournement de 2007 permet de modifier la perspective. Pour faire court, il semble plutôt que ces conditions de possibilité sont présentes dès 2003 et que c’est le contexte qui commande. Autrement dit, s’interroger sur les raisons du « fiasco » (pour éviter de le reproduire) me semble ici dangereusement dépassé: il convient plutôt de se tourner vers l’avenir en évitant soigneusement les préjugés induits par les narrations tentant de rendre compte de l’échec initial…

5 réflexions sur “Narration: qui est responsable du Fiasco en Irak?

  1. Le plus surprenant est qu’il existait des wargames et des analyses de la situation après l’invasion.Je pense au fameux « Desert Crossing » qui visiblement avait pointé du doigts un bon nombre de problèmes.

    Apparemment, si on croit le general Zinni 4 ans plus tard les résultats de « Desert Crossing » avaient été oubliés.Dans ces conditions, il ne s’agit plus d’un problème de personne mais un problème institutionnel.

    Je me demande ce que vous en pensez.

  2. Plusieurs interprétations sur Desert Crossing:
    -selon Zinni (lire Ricks ou encore « Battle Ready » coécrit avec Clancy… surprenant), l’exercice aurait donné lieu à la formalisation d’un plan, le plan 1003
    -selon d’autres au CENTCOM, le plan 1003 n’aurait jamais existé ou alors aurait été enterré dans les cartons.
    -selon d’autres encore, l’exercice et le plan faisait partie du matériel de travail des équipes de FRANCKS
    Quoiqu’il en soit, je crois qu’il faut ramener le pb au rôle de RUMSFELD et à la vision que FRANCKS a de l’opération. Il faut aller vite, avec le moins de monde possible, d’autant que la CIA explique que les chiites et l’armée vont se rallier au moindre coup de feu!
    Le problème est à la fois personnel et institutionnel (on ne peut séparer les deux)

  3. L’aspect institutionnel: essentiellement les relations civilo-militaires. Durant toute la décennie 1990, les militaires ont pris le pas sur les civils dans la définition de l’usage de la force (doctrine Powell). De plus, ils ont perçu la volonté interventionniste du deuxième mandat Clinton comme une remise en cause de leurs responsabilité. Il faut savoir en effet que les relations civils/militaires aux EU sont marquées par une vision très systématique du rôle de chacun: aux civils les décisions civiles, aux militaires les considérations techniques. D’où un mélange de crainte et de mépris vis à vis des civils. Avec l’élection de Bush, les militaires ont cru être tranquilles. Mais voila que Rumsfeld se met en tête de tout « transformer » (ce qui avantage l’Air Force mais point les forces terrestres), pire, après le 11 septembre, voila les néoconservateurs comme Wolfowitz qui se mêlent d’intervenir partout. Ce qui explique pourquoi les chefs d’Etat-major (c’est à dire les chefs des différents services) ainsi que Francks n’ont pas pu ou su exprimer toutes leurs réserves face aux préjugés idéologiques des civils. En même temps, ces derniers étaient persuadés, avec le soutien de quelques militaires (comme le COL McGregor) qu’il fallait « secourer » les militaires dans leurs habitudes.
    Le résultat: une guerre planifiée et menée en dépit du bon sens à la fois par biais idéologique et par pusillanimité et conservatisme « culturel ».

  4. Pas du tout. Je profite d’une pause entre deux cours pour essayer de clarifier mes réponses (un peu désordonnées en fait)
    On ne peut séparer les facteurs institutionnels et personnels que par facilité heuristique. En fait les deux sont liés puisque les institutions produisent une réalité sociale et politique (ce sont des cadres normatifs et culturels puissants qui façonnent en grande partie la perception du monde de leurs membres) et en même temps elles dépendent des personnes, de leurs choix, de leurs alliances, de leur rationalité limitée. Dans le cas qui nous occupe, à la fois l’idéologie, la perception par les « top brass » de leur rôle de conseillers (mais vaincus ici par le conformisme imposé par des gens comme le général MYERS, président du comité des chefs d’état-major), les habitudes et routines bureaucratiques (du CENTCOM notamment), les biais culturels de chacun (la croyance en la discontinuité stratégique et tactique: j’interviens brutalement et je me retire… et cela n’a aucune conséquence) se sont tous combinés avec des personnalités fortes (RUMSFELD), relativement obtuses (FRANCKS), voire animées d’une vision idéologique du monde (WOLFOWITZ).
    Quant à Anthony ZINNI, il fait partie, avec SHINSEKI, des rares militaires ayant donné leur avis. Envoyé spécial de POWELL au Moyen-Orient, il aurait pu secouer FRANCKS mais il avoue lui-même n’avoir eu que très peu de contact avec son successeur au CENTCOM entre 2000 et 2003..
    Voila, n’hésitez pas à poser vos questions. J’y répondrais dans la mesure de mes moyens (et en rationalisant mes réponses :))
    Cordialement
    ST
    PS: vous devez avoir mon adresse mail, alors n’hésitez pas à vous en servir si vous jugez ce moyen plus commode.

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