Les “Citoyens Locaux Engagés”

Dans la narration de la campagne de 2007 en Irak, les « Citoyens Locaux Engagés » (Concerned Local Citizens ou CLCs) tiennent une place importante. Pour deux raisons essentielles à mon sens:

  • d’abord parce qu’ils manifestent une translation des alliances entre les Américains et les factions irakiennes. Historiquement attachés à l’alliance chiite, les décideurs états-uniens en auraient compris les limites et surtout la nécessité de concilier les Sunnites. Ces groupes de citoyens, soit recrutés localement, soit collectivement auprès d’un chef tribal, seraient ainsi le signe du ralliement de la « majorité silencieuse » sunnite contre les exactions d’AQI.
  • Ensuite parce que ce phénomène marquerait le « coup de maître » de Petraeus et de son « Baghdad Brain Trust » appliquant un des principes de la doctrine « classique » de contre-insurrection: combattre par le biais de supplétifs locaux. Ainsi, Petraeus aurait à la fois enrayé la hausse vertigineuse des pertes faisant suite au « Plan de Sécurité de Bagdad » (opération Fardh Al Qanoon 10 janvier-15 juin 2007), mais aussi contribué à saper les bases de soutien de AQI, tout en équilibrant les milices chiites.

Au-delà de ces considérations historiennes, dont il faudra bien déterminer les fondements mais aussi comprendre la portée sur le plan de la construction narrative de cette année 2007, par bien des égards le « tournant » de la guerre, il est important de se poser quelques questions:

  • tout d’abord car il s’agit de ne pas confondre les CLC avec le mouvement du « réveil » d’Anbar. Dans cette province insoumise, les chefs tribaux auraient noué une alliance avec les forces américaines pour lutter contre AQI. En dépit de ses liens avec le phénomène CLC, dont il le modèle opérationnel -Petraeus cherchant à le reproduire dans les zones sunnites-, le « Réveil » en diffère sur plusieurs points. D’abord parce qu’il s’agit d’un mouvement qui s’origine dans la demande irakienne, ensuite parce qu’il se traduit par la mise à disposition de forces privées par le conseil des chefs tribaux de la province réconcilié à la fois avec les occupants et avec le gouvernement central. (une anecdote élucidant les rapports entre tous ces protagonistes est racontée par Michael YON)
  • Au contraire, le mouvement des CLC est ambigü à bien des égards. D’abord sur les motivations des recrues: certaines veulent assurer la sécurité de leur voisinage après le départ des extrémistes, d’autres sont des anciens insurgés qui se sont ralliés contre des subsides (voire ont entamé un processus de Désarmement, Démobilisation, Réintégration). Autrement dit, ces CLC, dont le rôle est essentiel de mener des missions de sauvegarde (checkpoints, patrouilles -même si les anciens groupes insurgés plus agressifs semblent avoir été utilisés dans la lutte contre les sanctuaires d’AQI), sont véritablement dans la main des Américains bien plus que les membres du « Réveil » (pour leur solde, leurs armes, leurs missions). Enfin, il est à noter que, alors que le « Réveil » est antérieur au « surge« , la plupart des programmes CLC se mettent en place une fois les islamistes défaits et chassés.

  • Ensuite, les relations entre les CLC et le gouvernement irakien sont loin d’être évidentes. A plusieurs reprises, le premier ministre Al Maliki a émis des réserves, voire des craintes, face à l’armement d’une milice sunnite potentiellement hostile. Des heurts ont régulièrement éclatés, notamment pour la question délicate de l’intégration de ces groupes au sein des Forces de Sécurité Irakiennes -processus pourtant vital dans un DDR. Récemment, des « grèves » ont éclaté au sein de groupes de CLC pour protester contre l’attitude des gouvernements provinciaux.
  • Enfin, la fiabilité et l’utilité opérationnelle de tels groupes restent à démontrer. Pour les Américains, la question des forces supplétives est vitale, comme en témoignent les monographies nombreuses émises sur ce thème par le Combat Studies Institute de l’Army War College (James CORUM étant l’auteur le plus prolifique sur le sujet, plus large il est vrai, de la formation des forces de sécurité de la nation-hôte). La marque du Vietnam est certainement en cause: Popular Forces/Regular Forces (dont le rôle a été rappelé par l’historien Mark MOYAR) mais aussi « Kit Carson Scouts« , nom d’ailleurs donné par les Américains à certains des groupes CLC. Toutefois, leur efficacité et leur professionnalisme sont en cause, comme sur les marchés de Bagdad. Enfin, les groupes sont soumis à des attaques de plus en plus nombreuses (attentats collectifs ou individuels, enlèvements, meurtres, etc.). Quel que soit l’agresseur -les CLC accusant les milices chiites et la police, les officiels chiites accusant AQI, Al Sadr accusant ses éléments déviants ou le Conseil Islamique Suprême d’Irak (Badristes proches de l’Iran)- ces éléments fragilisent ces groupes et menacent de dissoudre leur cohésion opérationnelle.

Plusieurs leçons devront être tirées de ce phénomène. Il est encore trop tôt bien entendu mais il est nécessaire de remettre en cause les narrations dominantes sur ce sujet afin de ne pas sombrer dans l’optimisme dont font preuve de nombreux médias américains sur le sujet. Nonobstant, les CLC nous rappellent un point clé des opérations de stabilisation complexe: le rôle que doit y jouer la population locale, première concernée.

A lire: la série « Anbar Narrative » dans The Captain’s Journal.

Mise à jour 11.02.08: Une série d’attentats à Yathrib et à Mossoul a visé hier les forces de sécurité irakienne et les CLC dans ces zones du Nord de l’Ira. Le bilan serait d’une trentaine de morts.

Une réflexion sur “Les “Citoyens Locaux Engagés”

  1. Une fois de plus, un article qui amène des informations intéressantes et pose de bonnes questions. Voilà qui incite le lecteur à se renseigner plus avant avec des liens de qualité. Et quelle énergie !
    Bravo à vous et bonne continuation.
    Bien cordialement.
    François Duran.
    PS : pour la documentation sur l’USMC, suite à votre commentaire déposé sur mon blog, je suis bien entendu preneur. Vous pouvez m’écrire à l’adresse suivante :
    duran.francois@gmail.com

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