Un nouvel manuel “Opérations” dans l’US Army?

 

Le général William B. CALDWELL IV, commandant le Combined Arms Center de l’Army vient d’annoncer la rédaction d’un nouveau manuel « Opérations » donnant davantage d’espace aux opérations de stabilisation complexe. Cette annonce, loin d’être une surprise car attendue logiquement après les débats sur la place du FM 3-24 au sein de l’institution, est riche d’enseignements. Par ailleurs, il est nécessaire de la replacer dans son contexte pour mieux en comprendre la portée:

  • sur le manuel d’abord: le FM 3-0 Operations énonce les principes doctrinaux opérationnels de l’US Army. Sa dernière version, de 2001, avait déjà intégré les « Opérations autres que la guerre », nom donné aux interventions humanitaires ou au soutien aux gouvernements amis. Il est important de noter que le FM 3-0 est la « bible » de l’institution pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il énonce en fait les missions et les rôles qu’elle entend accomplir. Très modestement, il s’agit de « gagner les guerres de la Nation ». Ensuite, parce que l’ancêtre du FM 3-0 est le FM 100-5 rédigé à la suite de la guerre du Vietnam sous l’impulsion du Général DePuy, une légende dans l’Armée de Terre pour avoir entamé la « reconstruction » identitaire de l’institution vers les opérations de haute intensité contre le Pacte de Varsovie. Le concept central développé alors est celui de guerre de manœuvre au sein de la doctrine Airland Battle dont l’apogée est la 1ère guerre du Golfe.

  • Le nouveau manuel, aux dires du général CALDWELL, prendrait ainsi en compte de manière équivalente les défis des opérations au cœur des populations et les opérations offensive et défensive contre un adversaire symétrique ou dissymétrique. Ce point est important car il signale une translation des principes du FM 3-24 vers le FM 3-0. Doctrinalement, il s’agit là d’un mouvement « contre-nature » pour l’Army pour laquelle la doctrine dérive de décisions prises d’en haut.
  • Sur le général CALDWELL: ce personnage, proche des « partisans de la COIN » au sein de l’institution et ancien porte-parole de la Force Multinationale sous la tenure du général CASEY, est mieux connu de la communauté des Blogueurs sous son indicatif de Frontier 6. Récemment, il a commis un post pour le Small Wars Blog dans lequel il appelle à un changement de la culture organisationnelle de l’Army. En septembre dernier, il a également présenté un symposium au Combined Arms Center sur le thème de la « Communication Stratégique ». Il s’agit donc d’un acteur majeur de l’institution (le CAC est l’organe chargé de la Doctrine, de l’Entraînement, de la Formation et de l’Emploi des Forces) militant pour un changement culturel sur deux bases: la doctrine (traditionnellement dans l’Army, elle a statut autorisé et prescriptif qui lui permet d’amorcer des réformes) et le développement des blogs militaires. Loin d’être simplement de la démagogie (quoique cela lui permette de monter une coalition en faveur du changement), cette posture institutionnalise en fait une réalité: la multiplication des forums informels par lesquels les militaires, quels que soient leur grade et leur fonction, interagissent avec les questions doctrinales et culturelles liées notamment à la guerre en Irak et à l’avenir de l’institution dans les opérations futures.

Deux remarques complémentaires:

  • il est bel et bon de changer une doctrine. Mais il est nécessaire de comprendre que celle-ci doit être intériorisée pour pouvoir apporter un réel changement. A ce titre, l’entraînement est le point-clé: les militaires agissent en fonction de ce qu’ils ont appris à l’entraînement.
  • le général CALDWELL réfute par avance l’argument, présenté comme traditionnel par les partisans de la COIN, selon lequel une préparation pour les opérations de haute intensité suffit également pour les opérations de stabilisation (qui peut le plus, peut le moins…. ce qui en dit long sur le statut des opérations de stabilisation dans l’ethos militaire). En fait, ce sont les officiers supérieurs qui ont le plus de mal à s’adapter aux changements. Mes recherches tendent à démontrer que, dès 2003, les commandants de bataillon, puis les commandants de compagnie, les chefs de section et les chefs de groupe, ont su s’adapter aux conditions nouvelles et apprendre du terrain. A ce titre, le nouveau manuel « Opérations » est donc destiné aux « top brass » et non aux junior officers (certains ont pu parler de « guerre des colonels » en 2005, en réalité, il aurait fallu parler de « guerre des lieutenants et des capitaines »: à l’été 2005, le colonel HIX, coordinateur de la cellule COIN du général CASEY, avait ainsi lançé une revue systématique des procédures aux niveaux bataillon, compagnie et section afin de trouver de « bonnes procédures » à généraliser. )

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