Logique de guerre, logique de paix

Ce petit texte est un résumé du premier chapitre de ma thèse, ou plutôt d’une réflexion plus approfondie sur les liens entre décideurs politiques, décideurs militaires et unités déployées sur un théâtre extérieur (ici, l’Irak de 2003 à 2008).

La question posée est celle des évolutions observables dans les politiques, les stratégies, les doctrines et les tactiques américaines. En effet, on ne peut nier un effort d’adaptation dans tous ces domaines entre l’invasion de 2003 (voire les attentats du 11 septembre) et aujourd’hui. Toutefois, le scepticisme règne quant à la profondeur et à la pérennité de ces processus. Je renvoie notamment à David Ucko ici et. Le principal obstacle consiste à analyser ces processus comme si ils n’en formaient qu’un seul. Certes, ils sont liés et relativement interdépendants, mais il me semble que l’on peut les découper pour mieux comprendre en quoi ils fonctionnent selon des logiques bien différentes.

  1. L’adaptation des politiques, des stratégies et des institutions militaires relève d’une logique interne à l’appareil de Défense des Etats-Unis et, plus largement, au constant ajustement de la politique étrangère américaine depuis la fin de la guerre froide.  Dans une certaine mesure, les réformes accomplies restent superficielles, les stratégies répondent davantage à la pression exercée par la sphère politique sur les décideurs militaires. Enfin, il faut tenir compte des pressions internes provenant des élites et, dans une mesure plus difficile à quantifier, de l’opinion domestique. A titre d’exemple, l’insistance du Pentagone à vouloir des institutions adaptées aux menaces dites "irrégulières" n’est pas neuve, mais elle ne suscite que des ajustements non-significatifs qui renvoient au soucis des top brass de répondre à la demande politique en fonction de la manière dont ils perçoivent leurs intérêts.
  2. L’élaboration doctrinale est plus complexe. Elle a donné lieu à une refonte profonde des doctrines et des concepts, processus qui est toujours en cours d’ailleurs. Ce phénomène dépend davantage de dynamiques internes aux institutions, et notamment à la rivalité entre groupes de pression qui pourraient se découper entre "réformateurs", "conservateurs" et "modérés". Le mot d’ordre principal est celui de l’adaptation (en rapport avec le premier niveau). Il se manifeste par une volonté de certes "coller" au contexte des guerres contemporaines, mais également de rester le plus pertinent possible dans la concurrence entre organisations. A ce niveau, les acteurs sont partagés entre ceux qui font preuve de réflexivité et saisissent consciemment ces enjeux, et ceux qui adhèrent aux nouveaux concepts comme à des mythes essentiels ou à des solutions stratégiques.
  3. L’adaptation tactique est un processus organique aux unités déployées sur le terrain. Elle est presque essentiellement fonctionnelle (c’est à dire qu’elle cherche à répondre aux défis du contexte conflictuel), mais se trouve comme saisie par les enjeux des deux autres niveaux. La circulation des savoirs et des savoirs-faire qui en forme la clé de voûte est essentiellement horizontale et, lorsqu’elle se trouve liée au niveau supérieur, elle fonctionne plutôt du bas vers le haut.

Cette distinction de logiques (politiques, institutionnelles ou fonctionnelles) se comprend dès lors que l’on saisit qu’au fond il s’agit de deux espaces-temps bien distincts, sans être séparés. Les décideurs politiques et militaires agissent dans une logique de temps de paix, ce qui permet de les analyser selon les modèles "classiques" de Stephen Rosen ou de Barry Posen. Les unités déployées sur le terrain agissent dans une logique de temps de guerre, ce qui correspond davantage aux travaux d’un Bruce Gudmusson par exemple.

A cela, on peut ajouter une réflexion: les officiers et militaires sur le terrain se trouvent face à des objectifs politiques définis de manière ambitieuse ou floue. Laissés à eux-mêmes, ils développent leurs propres tactiques et tendent aussi à vouloir peser sur l’élaboration stratégique (notamment à travers le groupe des "réformateurs" et à partir du moment où les premiers officiers supérieurs ou généraux ayant fait leurs armes en Irak se retrouvent à des postes de responsabilité au sein de leurs institutions).

Enfin, on ne peut oublier qu’il existe des ponts entre ces trois niveaux d’analyse. C’est le cas notamment d’individus tel que le général David Petraeus. Bien qu’intéressé aux trois processus, on voit cependant que ce dernier reste orienté essentiellement par les deux premiers… Logiques de guerre et logiques de paix s’entremêlent ainsi, mais sans jamais se confondre.

Guerre et paix: adaptations tactiques et innovations organisationnelles

Les thèmes de l’innovation, de l’apprentissage et de l’adaptation des forces armées américaines en Irak sont de ceux dont je traite depuis les débuts de l’aventure doctorale.

Il est en effet intéressant de chercher à comprendre pourquoi et comment les militaires américains ont su adapter leurs tactiques, bien avant la publication du FM 3-24, et pourquoi cette dernière publication n’a pas donné lieu à de profondes réformes internes à l’Army et aux Marines.

La littérature académique sur ce thème s’est surtout intéressée à l’innovation organisationnelle en s’intéressant aux processus hiérarchiques (top down) qui en sont la cause:

  • pour Barry Posen, les décideurs politiques imposent le changement lorsqu’ils perçoivent une modification dans le contexte international (vrai si l’on prend en compte le contrôle étroit exercé par Rumsfeld et les documents qui demandent de s’adapter aux "défis irréguliers" après le 11/09 et l’invasion de l’Irak: DoD Directive 3000.05, QDR 2006, etc.)
  • Pour Déborah Avant, les décideurs politiques sont les "patrons" des institutions militaires qui dès lors imposent des changements internes pour "coller" aux demandes externes, notamment sous la forme d’incitations à suivre une carrière adaptée (système de promotion): plutôt faux si l’on considère la contre-insurrection, plutôt vrai si l’on considère la Transformation
  • Pour Stephen Rosen, les décideurs politiques peuvent imposer une pression, mais l’innovation organisationnelle est le résultat de luttes politiques internes aux institutions (plutôt vrai si l’on prend le processus doctrinal: tant le FM 3-24, que les manuels "opérations" et "stabilisation", plutôt faux pour les réformes en profondeur que l’ajustement de l’Army et des Marines à la contre-insurrection aurait nécessité).

De fait, l’innovation organisationnelle n’est pas au rendez-vous, tandis que les adaptations tactiques sont indéniables. Il y a donc bien un processus indépendant qui s’est déroulé au sein des unités déployées en Irak. Ce processus a été organique et a été permis par les réseaux horizontaux de RETEX mais aussi grâce en partie aux débats qui ont agité la communauté de Défense des Etats-Unis depuis 2004.

Mon hypothèse est la suivante: innovation doctrinale et adaptation tactique ont été deux processus distincts (unis sans confusion, distincts sans être totalement séparés) qui ont opéré dans deux contextes différents.

  1. l’adaptation tactique est un processus de temps de guerre. Il a été rendu possible par la nécessité de "coller" au contexte et s’est déroulé en fonction d’interprétations données par les expériences collectives passées et par les débats propres à la communauté de Défense.
  2. l’innovation doctrinale est un processus de temps de paix. Il a fonctionné selon d’autres enjeux, essentiellement bureaucratiques et liés aux relations civilo-militaires.

Du coup, cela se comprend si on part du principe de cette distinction spatio-temporelle. Cela montre deux choses:

  1. l’Amérique n’a été en guerre que de manière rhétorique. Ou plutôt, comme il s’est agit d’une opération expéditionnaire aux marges de "l’Empire", la guerre menée n’a pas porté autant d’enjeux que ce qu’en disent les décideurs politiques. Les vrais enjeux étaient domestiques, et non liés à l’Irak.
  2. le rôle des médias et l’environnement informationnel est intéressant: plutôt que de rapprocher l’opinion domestique du théâtre, ces derniers l’ont bien plutôt éloigné. Les soldats américains faisaient la guerre, l’opinion publique américaine n’était pas en guerre.

On pourrait d’ailleurs élargir cette réflexion  à l’ensemble des guerres menées par les Etats-Unis depuis 1865 et considérer qu’à chaque fois, l’enjeu pour le décideur politique a été de pouvoir mobiliser la société en vue de mener la guerre "totale" qu’il décrivait….

Où l’on parle des femmes en unités de combat

Dans un article publié mercredi par le Marine Corps Times (qui n’est pas un organe officiel de l’institution, ni d’une association de ses membres), on apprend que les officiers et engagés volontaires féminines pourront accéder à l’Infantry Officers Course. Par conséquent, elles pourront commander et appartenir à des unités de combat.

Pour une institution telle que le Corps des Marines -dont l’image véhicule des stéréotypes machistes-cela peut paraître paradoxal.

Pourtant, la tendance s’affirme plutôt au sein des forces armées des Etats-Unis, du fait des déploiements en Irak et en Afghanistan. Ainsi, le Major Jane Blair a-t-elle raconté son expérience en unité de combat en Irak dans Hesitation Kills: A Female Marine Officer’s Combat Experience in Iraq.

Dans un article publié en mai 2001 dans le Washington Post, Jane Blair tentait de déconstruire les "mythes" entourant la présence des femmes au combat, devenant ainsi une célébrité aux Etats-Unis et s’attirant foudre et admiration de la part de ses anciens collègues.

La demande politique dans le sens d’une adéquation à la réalité des opérations en Irak et en Afghanistan est également très forte: en février, le Département de la Défense annonçait qu’il allait modifier laDirect Ground Combat Definition and Assignment Rule de 1994 interdisant aux femmes d’intégrer des unités de combat en-dessous du niveau du bataillon.

Cependant, les différents services s’adaptent plus ou moins facilement à cette demande. Le général Raymond Odierno, chef d’Etat-major de l’Army, répondait dans une interview le 16 octobre 2011 qu’il trouvait le rapport interne qui lui avait été proposé insuffisant: non seulement on devait ouvrir des postes d’officiers de renseignement en unité de combat, mais également leur proposer un rôle plus important. Au sein du Corps des Marines, la décision récente s’est prise dans un climat de division interne. Carlton Kent, Sergeant-Major of the Marine Corps (le sous-officier le plus prestigieux de l’institution) a même du circuler au sein des organes de formation pour apaiser les tensions.

Au-delà des questionnements simplistes (est-ce du politiquement correct? de la discrimination positive? ou alors une adaptation des règles et procédures à une réalité existante?) ou des polémiques sans fin sur les capacités des femmes au combat, un enseignement majeur concerne l’adoption de telles mesures apparemment contraire à la "culture" institutionnelle.

Il semble bien que, au-delà d’une volonté des décideurs militaires de répondre à la demande de leur "patron" (au sens d’une relation de patronage), il faille comprendre cette décision comme la résultante des mutations importantes connues par les institutions militaires à l’occasion des guerres en Irak et en Afghanistan. Il est fort probable que, comme le prédisait Thomas Ricks lors de la sortie de The Gamble en 2009, les effets de la présence américaine en Irak ne se fassent encore attendre, et de manière imprévue.

Où l’on discute de normes: la souveraineté

Lors d’un récent colloque durant lequel j’intervenais (un peu secoué par le vol de mon ordinateur quelques minutes auparavant), un éminent professeur spécialiste des Relations Internationales m’interpellait sur mon approche théorique.

Le sujet de ma communication portait sur la qualification "coloniale" des pratiques et stratégies américaines en et vis à vis de l’Irak. Je postulais qu’il ne s’agissait pas d’une continuité historique, et que par ailleurs les Américains avaient un projet "impérial" plutôt que colonial dans ce pays. Selon moi, cette qualification ne pouvait résulter que d’une analogie historique, portant sur deux périodes (décolonisation et conquête coloniale) avec lesquelles les opérations en Irak avaient plusieurs similarités:

  • la construction ou le maintien d’un ordre interne mais imposé de l’extérieur
  • le fait que le belligérant "occidental" considérait son adversaire comme "irrégulier", c’est à dire "illégitime"
  • la dépolitisation des "populations", c’est à dire le fait de considérer que les individus pouvaient (et devaient) être manipulés dans leurs intérêts et leurs identités

Du coup, pour juger de la pertinence stratégique de la reprise des savoirs et savoir-faire "coloniaux" (et notamment la pacification) en Irak, je considérais qu’il fallait prendre en compte les différences de contexte. Je posais la question suivante: "peut-on stabiliser et pacifier au XXIème siècle?". Et je répondais qu’on ne pouvait pas, voire qu’on ne voulait pas.

1) on ne peut pas: la raison en est l’intériorisation de la norme de souveraineté à la fois à l’échelle internationale et à l’échelle locale. "Pacifier" et "stabiliser" demanderaient ainsi:

  • une implication sur le long terme
  • des moyens plus conséquents
  • l’usage différencié de la violence (indiscriminée puis sélective)

2) donc, il y a fort à parier qu’on ne veuille pas: les coûts politiques seraient trop élevés. Ce qui mène au "dilemme de la stabilisation":

  • on ne peut ni obtenir d’accord entre les belligérants (en cas de guerre civile) ni autoriser que l’un de ceux-ci monopolise les moyens de coercition à son profit
  • on cherche à imposer une solution locale à partir de principes que l’on considère comme "universels"
  • entrent en conflit les impératifs de court terme avec les objectifs de long terme

La question posée par ce professeur portait sur mon choix théorique: celui d’expliquer les relations politiques par les normes, les identités et les valeurs. Bref, j’étais trop constructiviste à ses yeux. Etrangement d’ailleurs, il reprenait cette vision à son compte pour me démontrer qu’il y avait plusieurs systèmes normatifs concurrents et que je ne pouvais pas arguer de l’intériorisation de la "souveraineté" (une norme ou une "institution" occidentale) pour expliquer l’impossibilité de la "pacification".

Ma réponse a été la suivante: les normes n’expliquent pas tout, en revanche elle permettent de comprendre les références des acteurs. A mon sens, la souveraineté (et son corollaire le sentiment national) est aujourd’hui plus intériorisée (et en tout cas reconnue à tous) que durant la période de la conquête coloniale. (Petite parenthèse: ce qui signifie que, si on veut prendre l’analogie au sens strict, les opérations en Irak et en Afghanistan relèvent de la "conquête" pour ce qui est de leur modalité -construire un ordre interne imposé de l’extérieur- et de la "décolonisation" pour leur contexte -la reconnaissance du droit à la souveraineté pour tous les peuples depuis 1945).

En revanche, j’ajoutais que la norme de la souveraineté était elle-même disputée aujourd’hui: les normes sont l’objet d’interprétation éventuellement concurrentes qui donnent lieu à négociation entre acteurs. De fait, ceux-ci sont de plus en plus nombreux à pouvoir se faire entendre et avancer leur interprétation.

Pour faire court, on aurait:

  • l’interprétation défendue par les tenants de l’interventionnisme libéral: la souveraineté est conditionnelle, c’est à dire que l’on peut s’ingérer dans les affaires d’un Etat dans le cadre de la responsabilité de protéger (R2P)
  • l’interprétation défendue par les puissances émergentes et la diplomatie contestataire: la souveraineté est stricte, donc on ne peut s’ingérer dans les affaires d’un autre Etat.

Ce qui laisse en suspens l’autre aspect de la souveraineté: le sentiment de rejet des forces étrangères…

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