Perils and promises of drones: a strategic appraisal

A short post to outline several ideas and thoughts about the use of drones in the US strategy against Al Qaeda.

1) we have to grasp the political significance of Obama’s choice to rely on drones and SOF in order to "disrupt, dismantle" Al Qaeda:

The president narrowed its political goals: fighting Al Qaeda and its allies or affiliates without relying on state building, and without committing too much troops on the ground in a comprehensive counterinsurgency approach. Instead, Obama understood his role as fighting the jihadist organization in order to deter further attacks against the US.

2) that goal led to a new strategy:

Using drones strikes as well as SOF raids (or other more conventional assets) is done through an attrition strategy. The main mechanism through which attrition is supposed to work is to inflict casualties to the enemy organization faster than it can replace it. It is not primarily intended to exhaust the adversary, but to raise its costs to pursue the war. In other words, exhaustion is only one possible outcome. At the other end of the spectrum, complete annihilation is another one.

3) physical and psychological effects of drone strikes:

Drones are not used only to inflict physical casualties, thus undermining the operational capabilities of AQ/its affiliates to control effectively a territory, to keep safe havens or to prepare further attacks. They also have psychological impacts, mostly on the networks, and especially on its weaker nodes, that is those actors amenable to leave the fight, or to hide in order to escape the strikes. As such, the strategy which relies on drones is not only an attrition strategy, but also a part of a more comprehensive deterrence strategy. That’s what "disrupting" means: inflicting systemic blows that undermine the operational capabilities of a given network as a whole.

On the material side of the effects, drones have proven highly effective as a decapitation tool. On the psychological one, it’s difficult to really assess the effects, but it seems that drones, used in addition to other tools, may have produced subversive effects.

4) Pressuring Al Qaeda?

The problem is the relevance of such a strategy on the long run. A "pure" attrition strategy would likely lead to a slaughter, since AQ and its affiliates have been able to reinforce or to replace the losses. What could be the threshold that would trigger an annihilation, or exhaustion of AQ? The "search and destroy" experience in Vietnam should remember us that relying only on measurable metrics (especially in terms of "body count") is fraught with cognitive biases.

On the other hand, a "pure" deterrence strategy is difficult to wage against non-state actors, and especially "irregular" organizations. It is thus possible to limit AQ’s capabilities to wage a campaign of attacks, but up to a point. Zero-risk is not really a realist option.

That’s why using drones strikes – both more precise and less costly than conventional counterinsurgency i.e. as much efficient as a strategy can be – should prove more relevant on the long run if used as a way to sustain the pressure against AQ and its affiliates. The goal would not be to dismantle or to disrupt (not to speak of neutralize), but instead to compel AQ to stay on a defensive stance (or, at least, a less offensive one).

In addition, relying on drones and SOF raids, while highlighting other potential costs (in diplomatic terms since it is necessary to achieve an agreement with the host nation, with the very exception of failed states maybe; in terms of domestic support since both the military institutions and the public opinion could raised several political obstacles, in terms of local support since drones may have a negative impact on the local population), should not be thought as a silver bullet. Furthermore, relying on such an indirect way to deal with AQ should not let the military institutions to forget its institutional experience from Iraq and Afghanistan.

In short, that strategy has to adapt to the evolving character of the war, which is both conditioned by internal calculus and political bargaining and of course, by the adversary’s strategy.

Stéphane TAILLAT

Little America: quelques réflexions

Lisant l’excellent livre de Radjiv Chandrasekaran sur les Américains dans le Helmand, je ne peux m’empêcher de noter quelques réflexion. Bien informé, l’auteur nous livre en effet les éléments permettant de confirmer quelques hypothèses concernant d’autres théâtres (notamment l’Irak). Je prends deux exemples:

  1. Sur l’envoi de 10 000 Marines dans le Helmand en 2009. L’auteur montre que tous à Washington, ainsi que McChrystal d’ailleurs, savent que le déploiement de troupes supplémentaires à Kandahar serait plus pertinent. Au lieu de cela, le général Nicholson est envoyé dans cette province minée par l’insurrection mais ne représentant que 1% de la population du pays. On peut certes y trouver un enjeu: mettre fin à la culture de pavot qui alimenterait les Taliban (R. Holbrooke soulignant que l’essentiel du soutien financier vient plutôt de donateurs des pays du Golfe), faire pression sur les dirigeants corrompus d’une province que les Britanniques n’ont pu pacifier, démontrer enfin la validité des tactiques de "contre-insurrection". Il n’en reste pas moins que Kandahar est un objectif plus valable, non seulement parce qu’il s’agit de la troisème ville du pays, mais également en raison de sa situation de carrefour. Ce qui frappe sont les raisons avancées pour justifier le choix du Helmand: le refus des Canadiens de se faire épauler par les Américains (les Canadiens considérant que la sécurité s’est améliorée à Kandahar), la crainte d’aliéner les populations locales (Kandahar étant une cité symbolique pour les Pachtounes), mais surtout la demande expresse des Marines (via le général Conway lui-même) de déployer l’ensemble des moyens organiques d’une Force Expéditionnaire, bref de disposer d’un "Marinestan".
  2. Concernant la lutte contre la culture du pavot, on observe un écart -si ce n’est un fossé- entre les logiques des experts locaux, celles du Département d’Etat et celle de USAID. Ainsi, les spécialistes de la région recommandent de favoriser la culture du coton et l’industrie textile. USAID et le Département d’Etat considèrent au contraire qu’il faut transformer la région vers une agriculture de fruits et agrumes destinés à l’exportation. Les moyens qui sont alloués aux experts de la région et aux bonnes volontés locales sont extrêmement réduits, et on voit comment les représentants d’USAID s’enfoncent dans leur raisonnement, estimant que -dans l’attente du développement des vergers- il faut occuper la main d’oeuvre du Helmand à la construction de routes, ou bien favorisant les politiques d’épandage de défoliants dans les champs de pavot. Au bout du compte, les retards pris, l’insuffisance des moyens financiers et l’aveuglement bureaucratique conduisent non seulement à favoriser le pavot mais aussi à attiser la méfiance des agriculteurs locaux vis à vis des Américains (militaires, agences gouvernementales ou ONG) et même des représentants de Kaboul.

Ces deux exemples, hâtivement brossés, posent question. Ils montrent que, en dépit de la circulation accrue des informations entre le théâtre et Washington, l’enchevêtrement des logiques divergentes entre des acteurs multiples conduit soit à l’absence de décision, soit à l’élaboration de stratégies inefficaces voire contre-productives. Le deuxième enseignement, lié au premier, insiste sur l’éloignement géographique et social entre le terrain et Washington: la prise d’une décision et sa mise en oeuvre ne sont en rien linéaires. Il faut tenir compte de la médiatisation imposée par les acteurs et la distance. On peut certes arguer des lourdeurs bureaucratiques, des différences de perception, des logiques corporatistes. Mais c’est surtout l’existence de deux espaces distincts sans être séparés, de deux logiques (celle qui prévaut pour les acteurs sur place, celle qui anime les décideurs à Washington) qui démontre à quel point on ne peut simplement répliquer telles quelles des décisions et des stratégies décidées en haut lieu. Comment, en dépit des discours sur "la localisation de la contre-insurrection et de la stabilisation", le principe de subsidiarité n’est pas aussi simple à mettre en oeuvre.

Drone strikes

Sur le plan stratégique et militaire, le mandat du président Obama restera certainement marqué et caractérisé par l’utilisation des drones. Plusieurs ouvrages parus récemment aux Etats-Unis ont insisté sur ce point et sur les guerres "secrètes" menées par l’administration américaine au Pakistan, au Yémen et en Somalie. De ces récits, solidement informés et bénéficiant de sources parfois issues de "fuites", émerge un président à la fois soucieux de respecter ses buts politiques et ses principes moraux et engagé dans une lutte sans merci contre Al-Qaïda et ses "filiales". Les aspects éthiques, couvrant les luttes politiques internes aux Etats-Unis, ont fortement dominé les débats au détriment d’autres questions portant sur le processus décisionnel américain, sur la pertinence tactique et stratégique de ces frappes ainsi que sur les caractéristiques de ces "guerres de l’ombre".

Une inflexion stratégique:

Avec près de 280 attaques de drones pour le Pakistan seul, la période Obama surpasse de loin celle de son prédécesseur (à qui on impute près de 50 frappes). En effet, la politique étrangère poursuivie par le président cherche à réconcilier le monde arabo-musulman en réduisant (ou en retirant) la présence militaire américaine en Irak et en Afghanistan. Par ailleurs, il s’agit d’abandonner la rhétorique de Georges Bush sur la "guerre à la Terreur" (devenue "guerre contre Al Qaïda et ses affidés" dans la logique des "guerres accidentelles" inspirée de David Kilcullen). Le nouvel objectif est ainsi défini le 1er mars 2009: "démanteler, perturber et défaire Al Qaïda en Afghanistan et au Pakistan". Bien entendu, ce but est étendu à l’ensemble des groupes se réclamant ou rattachés à AQ, tels que les Shebabs en Somalie, Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique au Yemen, les Tehrik-e-Taliban (TTP ou Taliban Pakistanais) ou le Réseau Haqqani au Pakistan.

Dans cette optique, l’usage des frappes de drones peut être considéré en première instance comme une utilisation sélective de la force. C’est à dire qu’elle repose sur une violence maximale mais restreinte pour ne détruire ou endommager que l’adversaire.

Néanmoins, il faut relever deux illusions quant à leur efficacité tactique et leur capacité à accomplir les objectifs stratégiques:

  • leur précision n’est évidemment pas absolue, aussi bien du fait de l’environnement de la cible que de l’identification souvent hasardeuse de cette dernière (d’où l’usage par la CIA des signatures strikes, c’est à dire de frappes contre des individus ou des groupes présentant les "caractéristiques" des "terroristes").
  • leur utilisation dans le cadre d’une stratégie de coercition par décapitation ou par intimidation semble avoir aliéné une grande partie des populations, ou suscite en tout cas des résistances politiques de la part des sociétés ou de certaines élites.

De ce fait, on ne peut nier l’efficacité des drones dans l’élimination du leadership d’Al Qaïda et des organisations ciblées, mais à  un coût politique qui ne prouve en rien l’avantage de ce moyen sur d’autres plus conventionnels. Par conséquent, si à court terme on peut constater l’affaiblissement d’Al Qaïda, on peut craindre que cette tactique ne nuise à moyen ou à long terme aux objectifs de politique étrangère du président.

Ce qui pose la question des intérêts et enjeux pour l’administration américaine: ne s’agit-il pas de poursuivre une stratégie destinée avant tout à persuader l’opinion publique américaine que les guerres coûteuses et sanglantes de l’ère Bush sont terminées?

L’arbre qui cache la forêt?

D’autre part, il faut être conscient que les drones ne sont que la partie émergée de l’iceberg que sont les "guerres de l’ombre". Sans rentrer dans le discours scientifique postmoderne sur la "visibilité" de la guerre, on peut effectivement constater que la croissance des médias et la sophistication des moyens de communication ne rendent pas pour autant plus transparents les conflits contemporains.

De ce fait, disséquer les opérations "secrètes" ordonnées par l ‘administration et menées par les forces armées américaines et la CIA révèle bien plus que la focalisation sur les drones. En effet, même au Pakistan -où l’administration a du promettre de restreindre la visibilité de la présence américaine- les groupes de poursuite de la CIA (Counterterrorism Pursuit Teams) et les unités du Joint Special Operations Command sont largement présentes. En Somalie, des AC-130 Gunship apportent un soutien aérien aux forces kényanes et éthiopiennes, tandis que missiles de croisière et même des tirs d’artillerie navale participent à la lutte contre les Shébabs.

D’autre part, les opérations militaires en tant que telles sont inscrites dans une stratégie globale concernant ces trois théâtres: guerre par "procuration", soutien financier et assistance technique aux forces armées locales, effort global de contre-insurrection en soutien du "gouvernement-hôte". Plus largement, dans le cadre de la lutte contre les actes terroristes, la stratégie de "nouvelle dissuasion" élaborée depuis le 11 Septembre comprend un large éventail de tactiques, qui vont du sabotage des réseaux Internet au financement de l’enseignement et de l’instruction dans nombre de pays, en passant par le démantèlement des organisations insurgées et terroristes en ciblant leurs "noeuds".

La centralisation du processus de prise de décision:

Le principal effet de l’usage des drones est de concentrer encore davantage le processus décisionnel entre les mains du président. En effet, les divisions quant aux stratégies et aux tactiques à adopter vis à vis d’Al Qaïda et des mouvements qualifiés d’extrémistes sont extrêmement nombreuses. La fragmentation n’est pas seulement bureaucratique mais aussi individuelle. La focalisation sur les drones a permis à Obama de passer au-delà des querelles de chapelles, tout en laissant ces dernières se dérouler au sein du Pentagone, de Langley ou de l’Aile Ouest de la Maison-Blanche.

Dans un premier temps, Obama a réussi à coordonner la CIA et les militaires non pas en leur imposant une division du travail (les opérations spéciales au JSOC et les frappes de drones à l’Agence) mais en mêlant leurs compétences et leurs sphères d’activité. Cette mise en concurrence a été doublée d’une volonté de fusionner davantage les intérêts politiques et les cultures bureaucratiques des deux institutions. La nomination de Leon Panetta -ex-directeur de l’Agence- à la tête du Pentagone et celle de David Petraeus à la tête de la CIA n’en est que l’illustration la plus visible. Ce mode de gestion compétitif se retrouve également entre les principaux conseillers du président et jusqu’aux experts juridiques du Pentagone et de l’Agence chargés de valider ou non la "légalité" des frappes.

Dans un second temps, la centralisation du processus décisionnel a été accentuée à l’extrême puisque le passage en revue des cibles et l’autorisation de les frapper relève du seul président, entouré de John Brennan (son conseiller au contre-terrorisme) et du général Cartwright -ancien n°2 du Comité des Chefs d’Etat-major. On sait depuis peu l’importance des réunions du comité contre-terroriste du mardi dans la mise en place de kill-lists et l’importance qu’apporte Obama à autoriser lui-même les cibles. Toutefois, cette centralisation ne va pas sans les réticences bureaucratiques d’usage. Tout d’abord parce que le président a finalement cédé à la CIA quant aux signature-strikes (rebaptisées TADS pour terrorists-attack-disruption-strikes) après une forte réticence dans la première année de son mandat. Il n’a pu non plus s’opposer à la tactique consistant à cibler aussi les secours après une première frappe. Il en est de même avec les militaires qui ne peuvent frapper que des cibles individuelles et positivement identifiées mais qui n’ont cessé de vouloir élargir le théâtre des frappes aux alliés supposés d’Al-Qaïda (sans toujours tenir compte des rivalités internes aux organisations).

Par ailleurs, cette centralisation a un coût: coût moral puisque le président se retrouve à décider de la vie ou de la mort de personnes sur la base de renseignements qui ne sont pas absolument parfaits (outre les erreurs politiques qu’il peut y avoir à tuer de potentiels alliés, il faut noter que les civils représenteraient 17% des décès dus aux drones). On sait en revanche que le président a montré de l’obstination dans la traque de Anwar Al-Awlaki, le chef d’AQAP par ailleurs citoyen américain.  Coût politique surtout puisque, en dépit du bénéfice qu’il y aurait à montrer de la détermination pour répondre aux accusations de l’opposition Républicaine, c’est bien le président lui-même qui devient responsable de cette stratégie, de ses succès (la mort de Ben Laden ou celle du n°2 d’AQ) mais aussi de ses échecs. A ce titre, on peut d’autant plus parler des "guerres d’Obama": non plus seulement les guerres qu’il doit mener par "nécessité" (ou pour gérer le lourd héritage de son prédécesseur) mais également celles qu’il mène seul dans le Bureau Ovale.

Or, outre les réticences internationales (Navi Pillay, haut-commissaire des Nations-Unies aux réfugiés, n’a pas hésité à affirmer que les attaques par drones posaient de sérieuses questions quant au respect du Droit International Humanitaire), il faut prendre en compte à la fois les risques locaux (l’aliénation des populations, l’instrumentalisation des frappes de drones par les élites et régimes locaux) et domestiques (les défenseurs des libertés fondamentales et les opposants à la guerre en Afghanistan se retrouvent pour condamner l’administration sur ce point). Plus grave: si Obama doit pouvoir donner des gages à l’opinion publique et aux élites politico-militaires américaines, il sera plus difficile de le faire avec les militaires eux-mêmes.

Conclusion: le secret, la bureaucratie et la guerre au XXIème siècle

L’essentiel des débats "critiques" ou "favorables" sur les frappes de drones porte sur le coût politique moindre de cette tactique: en effet, autant pour leur effet de précision et de portée que par l’absence de pilote embarqué, les plates-formes rendraient l’usage de la force -et partant le déclenchement des opérations militaires- plus aisé pour les décideurs politiques.

Or, outre que ce discours a déjà été tenu à la grande époque de la RMA ou de l’Airpower, il faut retenir que les frappes de drones et les soit-disant "guerres secrètes" (qui s’étalent en pleines pages dans les journaux nationaux) reflètent une autre tendance des guerres contemporaines, surtout pour les démocraties. Si, selon l’adage des théoriciens de la "Paix Démocratiques", les démocraties ne se font pas la guerre, elles usent sans hésiter de la force contre des dictatures ou des acteurs non-étatiques (qui n’ont à leurs yeux aucune légitimité à faire de même). Ces guerres hiérarchiques sont une composante majeure de l’analyse des relations internationales contemporaines.

Il n’en reste pas moins que peu d’études ont été menées sur les raisons pour lesquelles ces conflits sont déclenchés et rendus possibles, dans des sociétés réputées "post-héroïques" et hostiles au risque. Le cas de l’administration Obama dévoile un coin du voile: c’est la culture du secret (savamment entretenu ou agité comme un chiffon aux yeux des médias) et la sophistication des bureaucraties (ainsi que leurs rivalités) qui ont permis cette évolution vers un usage quotidien et brutal de la force…

Si l’alliance entre le secret et l’utilisation de la violence sélective n’est en effet pas neuve, ce n’est pas le cas de leur inscription dans une culture bureaucratique et politique au sein d’un système démocratique. Le secret y est en effet à double-tranchant: il permet de mener des opérations militaires ou clandestines, mais il expose les décideurs politiques à leur responsabilité. Sans compter que, dans le cadre d’une bureaucratie complexe et en constante rivalité, le secret peut devenir un obstacle cognitif majeur à l’origine de nombreuses erreurs. L’auteur de ces lignes n’a pas partagé l’enthousiasme plus ou moins général à l’élection d’Obama. Mais il faut reconnaître au président américain une force de caractère et un pragmatisme hors du commun.

Sources et données:

Les données compilées par le Bureau of Investigative Journalism

Les données de la New America Foundation: sur le Pakistan, et sur le Yémen.

L’ouvrage de David Sanger, Confront and Conceal: Obama’s Secret Wars and Surprising Use of American Power

L’ouvrage de Daniel Klaidman, Kill or Capture: The War on Terror and the Soul of the Obama Presidency

Many thanks to Adam Elkus for his incisive and brilliant thoughts on that question: you can visit and enjoy his blog here. He’s also a contributor to Andrew Exum’s Abu Muqawama weblog.

Afghanistan: quelques réflexions tactiques et stratégiques

Note: ce billet se veut une réponse un peu approfondie à une question posée sur nos tactiques en Afghanistan, et notamment l’opportunité ou non d’un "Plan Challe" revisité. Merci à Guillaume Ménager.

En réalité, le choix d’une tactique obéit à l’interaction entre trois impératifs:

  1. celui du contexte et de la tactique ou stratégie ennemie
  2. celui des moyens dont on dispose
  3. celui de l’objectif militaire que l’on s’est fixé afin d’atteindre le but politique

Dans le cas de l’Afghanistan, la tactique choisie ne peut prendre en compte la suppression de l’adversaire (c’est à dire sa neutralisation et sa destruction définitive). Pour plusieurs raisons:

  • un problème de moyens: le faire nécessiterait un contrôle étroit du territoire et de la société afghane, et donc une véritable conquête militaire calquée sur la "pacification"
  • un problème stratégique: mettre en équivalence la destruction des Taliban/insurgés et la victoire militaire suppose que tel est effectivement le but poursuivi. Outre que cela ne résoudrait qu’en partie la "question afghane" (laquelle est aussi celle d’un Etat défaillant et d’une société en pleine révolution depuis plus de 30 ans), un tel objectif n’est de toute manière pas celui qui a été retenu par les décideurs politiques, notamment américains.

En effet, si Obama a fait campagne sur le thème de l’Afghanistan comme "guerre de nécessité" qu’il se promettait de remporter, sa position a évolué. A tel point que l’on peut se demander (de manière rhétorique) si son objectif n’est pas aujourd’hui davantage un retrait (qui permettrait de garder une présence résiduelle aux portes du Pakistan, véritable enjeu de la région pour son administration).

En d’autres termes, la question n’est pas d’abord celui du choix tactique, mais bien du choix politique: qu’est-ce que "gagner" veut dire? Dans le cas de l’Afghanistan -et en acceptant que le cours de l’Histoire n’ait pas déjà été fortement infléchi par les décisions antérieures- nous aurions trois réponses:

  • éliminer les Taliban ou les empêcher de se réimplanter en Afghanistan
  • construire un Etat stable et démocratique
  • éviter de rester pour l’Histoire un nouveau Lyndon Johnson

Et  il semble bien que ce troisième but soit celui finalement retenu. Dès les débuts de sa réflexion sur l’Afghanistan (mars 2009), l’Administration Obama a été hantée par la peur d’un nouveau Vietnam et par la figure de Lyndon Johnson (Obama a même invité à dîner à la Maison-Blanche les historiens américains ayant le plus travaillé sur ce prédécesseur, son processus de prise de décision et ses "erreurs").

Mais ce revirement n’est pas seulement du à la hantise du Président: il reflète aussi la hauteur des enjeux que représente la stabilisation de l’Afghanistan pour les Américains. Non plus déconnectés des intérêts des Etats-Unis, mais bien plus réalistes. Disons-le, l’Afghanistan n’a aujourd’hui d’intérêt que dans la mesure où:

  • c’est un point de passage éventuel pour les hydrocarbures évacués de la Mer Caspienne
  • sa stabilité relative peut éviter d’en faire un sanctuaire pour Al Qaïda
  • il s’agit d’empêcher la perte de contrôle de son arsenal nucléaire en plein développement par le Pakistan
  • le conflit est un lourd héritage à gérer et jouera un rôle dans le bilan du président sortant.

Au final, l’objectif militaire ("démanteler, perturber et défaire Al Qaïda au Pakistan et en Afghanistan") ne demande ni le maintien d’une force d’occupation/stabilisation, ni la mise en oeuvre de tactiques de quadrillage et de ratissage.

 

Il n’en reste pas moins que risque d’émerger une incompréhension croissante avec les acteurs sur le terrain (c’est à dire les militaires). En effet, après leur avoir présenté la lutte contre les Taliban et la reconstruction de l’Etat Afghan comme des enjeux vitaux (pour lesquels tous les moyens doivent être mobilisés, ce qui suscite logiquement une perception des Taliban comme des ennemis absolus qu’il faut détruire), le fait de relativiser ces enjeux peut devenir source d’amertume et de rancoeur (car, à quoi bon tant de morts et de sacrifices?)… Si les décideurs politiques ont souvent à coeur de se concilier l’opinion publique et les élites militaires, il n’en est pas de même pour les soldats sur le terrain..

NB: petit détail historique. L’idée d’attirer les Taliban dans des embuscades est particulièrement présente dans l’approche choisie par la TF Korrigan du Col. Chanson en 2009. Articulant sa manoeuvre autour de la construction de routes dans la Kapissa, il a en effet choisi de s’en servir comme "aimant" destiné à provoquer des attaques et à prendre l’adversaire sur son terrain.. Mais une guerre ne se gagne pas sur le champ de bataille.

Où l’on parle des femmes en unités de combat

Dans un article publié mercredi par le Marine Corps Times (qui n’est pas un organe officiel de l’institution, ni d’une association de ses membres), on apprend que les officiers et engagés volontaires féminines pourront accéder à l’Infantry Officers Course. Par conséquent, elles pourront commander et appartenir à des unités de combat.

Pour une institution telle que le Corps des Marines -dont l’image véhicule des stéréotypes machistes-cela peut paraître paradoxal.

Pourtant, la tendance s’affirme plutôt au sein des forces armées des Etats-Unis, du fait des déploiements en Irak et en Afghanistan. Ainsi, le Major Jane Blair a-t-elle raconté son expérience en unité de combat en Irak dans Hesitation Kills: A Female Marine Officer’s Combat Experience in Iraq.

Dans un article publié en mai 2001 dans le Washington Post, Jane Blair tentait de déconstruire les "mythes" entourant la présence des femmes au combat, devenant ainsi une célébrité aux Etats-Unis et s’attirant foudre et admiration de la part de ses anciens collègues.

La demande politique dans le sens d’une adéquation à la réalité des opérations en Irak et en Afghanistan est également très forte: en février, le Département de la Défense annonçait qu’il allait modifier laDirect Ground Combat Definition and Assignment Rule de 1994 interdisant aux femmes d’intégrer des unités de combat en-dessous du niveau du bataillon.

Cependant, les différents services s’adaptent plus ou moins facilement à cette demande. Le général Raymond Odierno, chef d’Etat-major de l’Army, répondait dans une interview le 16 octobre 2011 qu’il trouvait le rapport interne qui lui avait été proposé insuffisant: non seulement on devait ouvrir des postes d’officiers de renseignement en unité de combat, mais également leur proposer un rôle plus important. Au sein du Corps des Marines, la décision récente s’est prise dans un climat de division interne. Carlton Kent, Sergeant-Major of the Marine Corps (le sous-officier le plus prestigieux de l’institution) a même du circuler au sein des organes de formation pour apaiser les tensions.

Au-delà des questionnements simplistes (est-ce du politiquement correct? de la discrimination positive? ou alors une adaptation des règles et procédures à une réalité existante?) ou des polémiques sans fin sur les capacités des femmes au combat, un enseignement majeur concerne l’adoption de telles mesures apparemment contraire à la "culture" institutionnelle.

Il semble bien que, au-delà d’une volonté des décideurs militaires de répondre à la demande de leur "patron" (au sens d’une relation de patronage), il faille comprendre cette décision comme la résultante des mutations importantes connues par les institutions militaires à l’occasion des guerres en Irak et en Afghanistan. Il est fort probable que, comme le prédisait Thomas Ricks lors de la sortie de The Gamble en 2009, les effets de la présence américaine en Irak ne se fassent encore attendre, et de manière imprévue.

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