La guerre est belle?

Lorsque l’on étudie la guerre, comme historien, politiste ou sociologue, il n’est pas rare que revienne le même leitmotiv: "mais au fond cette guerre, tu l’aimes!". Etre soupçonné de l’aimer n’est d’ailleurs pas le pire: on peut être accusé d’être dans un camp ou dans un autre, voire de souhaiter et vouloir la guerre… Sans la guerre, qu’aurais-je à étudier? Et puis, il y a tous ceux -tout aussi nombreux- qui ne comprennent pas: comment un  homme éduqué du XXIème siècle, vivant en paix et dans un continent relativement pacifié, peut-il étudier cette relique du passé, ce signe de la barbarie de nos ancêtres?

Et pourtant. Après près de 6 années à étudier l’action des militaires américains en Irak, à disséquer la politique étrangère et la stratégie américaines (des couloirs de la Maison-Blanche à Fort Leavenworth, des rues de Bagdad aux cieux du Yémen), je ne peux souscrire à aucun de ces deux constats. Bien au contraire: si je n’aime pas la guerre (comment le pourrais-je?) et encore moins la souhaiter, je ne crois pas non plus qu’elle est une anomalie.

D’ailleurs, je ne peux non plus me résoudre à parler de LA guerre. Pour moi, cela reviendrait au même résultat qu’une analyse trop technique et froide (celle à laquelle a failli me conduire de prendre au sérieux le postulat selon lequel l’étude stratégique devait être "axiologiquement neutre"): cela déshumaniserait encore un peu plus les personnes et les groupes qui la font et parfois (souvent, trop souvent) la subissent. Alors bien sur, je crois qu’il est possible de porter un discours rationnel sur la stratégie, sur les caractéristiques d’un conflit. Je crois même que l’on peut le faire sans pour autant abandonner ni son humanité (sa sensibilité notamment), ni ses convictions politiques ou philosophiques.

J’ai suivi beaucoup des hommes et des femmes qui ont fait les guerres des dix dernières années. Pour certains, cela est passé par un contact personnel, et un petit nombre a même accepté de me confier ses craintes, ses doutes, ses motivations, ses joies et ses peines.  Pour la plupart, mon observation a été indirecte, et je les ai vu évoluer de loin, sans les connaitre personnellement, mais cherchant toujours à m’identifier à eux, à les comprendre sans les juger. Cette approche a été la même pour ceux qui ont décidé et mené ces guerres, notamment en Irak. J’ai pu m’apercevoir à quel point l’hypothèse d’une moindre transparence de la réalité guerrière me semblait devoir être vérifiée: en dépit de la couverture médiatique, de l’afflux d’informations, des témoignages nombreux, les conflits restent enveloppés d’un voile d’incertitude. Bienheureux voile qui empêche nos contemporains d’en savoir trop.. Du moins était-ce ma conviction profonde au début de ce travail.  Avant de prendre conscience que ce voile était instrumentalisé, qu’il était levé ou abaissé selon les intérêts politiques des décideurs ou d’autres acteurs, sur lesquels je me suis d’ailleurs efforcé de ne pas porter de jugement. Oui, on rend bien visible ou invisible les aspects des conflits que l’on veut montrer ou cacher. Et l’illusion du tout-médiatique et le culte (pour ne pas dire: l’idolâtrie) de la transparence nous masquent ce phénomène.

Aimé-je la guerre? Et bien, j’ai appris surtout à y voir une réalité humaine.. Humaine jusque dans ces aspects que l’on juge inhumains. Je regrette ne pas avoir pu me rendre en Irak et y rencontrer des Irakiens. Je l’ai fait indirectement et je crois ne pas avoir oublié que je traitais d’hommes et de femmes. Ainsi, on peut s’enthousiasmer aux récits héroïques, s’indigner des actes terribles qui s’y commettent, pleurer au martyre d’hommes, de femmes et d’enfants, victimes d’une violence que d’aucuns disent "aveugle" (mais qui répond bien souvent à une logique instrumentale), s’émouvoir aux plaintes et aux souffrances, y compris de gens que l’on ne connait pas personnellement. Je ne crois pas "aimer" cela: qui le pourrait? Disant que cela fait partie de notre humanité, je ne crois céder ni au cynisme, ni à la désillusion, ni à la fatalité. On peut, par empathie, se confronter au désarroi et à l’incertitude, à la peur et au courage, à l’amour et à la méfiance.

D’ailleurs, je ne céderai pas non plus à la facilité de dire qu’étudier les guerres doit permettre de les éviter à l’avenir. Je reste convaincu que le conflit peut toujours être évité, mais je ne suis pas naïf: les guerres n’opposent pas les "bons" aux "méchants", et elles restent un outil par lequel le pouvoir est exercé. Cela aussi est humain. Et ce qui est humain est à la fois grand et vain: ne pas y chercher la perfection ni l’ordre me semble être de la plus élémentaire sagesse.

Reste l’accusation de perpétuer par son étude la barbarie du passé. Ole Waever a tenté de montrer comment les Nations Européennes avaient tenté de changer leur identité par opposition à leur passé (ce qu’il appelle "Temporal Othering"). Et beaucoup sont ceux qui pensent que l’Europe est un oasis de paix et de sécurité dans un monde brutal, voire un chemin tout tracé allant dans le sens de l’Histoire. Etudier les conflits et la guerre devraient nécessairement passer par une déconstruction systématique afin d’en désamorcer les aspects négatifs et archaïques. A ceux-là, je rappellerai les mots que Lucien Jerphagnon employait pour railler le "présentisme" des historiens traitant avec mépris l’irruption des "religions orientales" dans l’Empire Romain au IIIème siècle après J-C:

"Beaucoup [des citoyens de l'Empire] croyaient entrevoir là un éclair d’espérance dans une vie difficile et qui doit un jour prendre fin sans qu’on en sache plus long. Il est certain que de nos jours, on appréhende les choses différemment: les angoisses sont solubles dans la science, théorique ou appliquée. On ne verra sans doute dans tout cela, confondu dans le concept complaisant de mysticisme, qu’illusions nées de l’incurable narcissisme de tout individu, aliéné par l’économique et mangé de névroses dès les premiers jours de l’enfance. On sait et on fait aujourd’hui tant de choses! Lassés d’interpréter le monde, les hommes s’affairent, dit-on, à le transformer. Dans notre ciel mathématisé, les étoiles ont perdu leur mystère. Elles ne sont plus que des cailloux et des gaz; on sait pourquoi elles brillent, et on peut calculer leur distance, selon des mesures dont les Anciens n’avaient aucune idée. Plus rien ne nous fait signe dans le cosmos: le monde est à la mesure des hommes. Nul ne semble en demander plus qu’un maximum de bien-être pour le temps, statistiquement calculé, de son "espérance de vie". Pourtant, aucune époque ne ressemble à une autre, même à l’intérieur de ce que nous appelons un peu vite "l’Antiquité". A Rome même, il y eut des temps où dominait l’absence d’espérance. Les hommes s’y résignaient avec un sourire méprisant ou subtilement ironique. Catulle l’avait écrit en des vers admirables, qu’on apprenait peut-être encore dans les écoles au temps des Sévères: "Les soleils se lèvent et se couchent. Pour nous, quand une fois sera tombée la brève lumière, il n’y aura plus qu’une longue nuit qu’il nous faudra dormir toujours". Mais contre toute attente, voilà que s’étaient levés d’autres temps, et l’on ne pouvait décidément se résoudre au non-sens. On cherchait autre chose du côté des cieux et des enfers. Mépriserons-nous ceux qui, dans ces extases un peu inquiétantes, ont cru voir s’illuminer un instant la longue suite de leurs jours, et l’interminable nuit qu’il leur restait à dormir? Qui peut dire de quoi nos lendemains seront faits?"

Je ne réclame rien de plus que l’indulgence de mes lecteurs.

"

Pacification?

Une des prétentions de la contre-insurrection orthodoxe américaine est de pacifier les populations ou les situations politiques contre un insurgé considéré comme criminel et violent.

(publié simultanément sur AGS)

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Pourtant, une analyse empirique de la situation en Irak nous montre qu’il est nécessaire de critiquer cette approche pour essayer de considérer ce qui est vraiment "pacificateur".

Sur un plan discursif, les doctrines occidentales actuelles considèrent que l’une des tâches centrales des forces armées est de contribuer à la pacification des violences et  à la protection des populations notamment dans le cadre de conflits qui sont de plus en plus définis comme des guerres civiles. Cela est surtout vrai pour l’Irak depuis 2006, mais également pour l’Afghanistan dès lors que le discours discriminant entre Taleban, Jihadistes et tribus devient dominant dans l’explication de l’origine des violences comme compétition politique interne attisée par des éléments étrangers (Al Qaeda).

Deux visions modernes:

Plus globalement, l’action militaire s’inscrit dans une opposition entre deux visions de ce type de guerre. La première considère que les parties en présence entretiennent une inimitié absolue du fait de leur altérité, source de leur divergence d’intérêts, voire de leur concurrence pour la survie. La solution est de s’interposer entre les factions. On peut ainsi comprendre le Plan de Sécurité de Bagdad ou la création des "communautés fermées" par les militaires américains en Irak. Bien entendu, la stratégie est plus complexe parce qu’elle reconnaît que des acteurs radicaux vont entretenir la violence d’une communauté contre une autre. Mais il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’avaliser une forme de partition géographique entre les ethnies. En dépit des recherches empiriques ayant invalidé cette vue, elle n’en reste pas moins prégnante dans l’imaginaire politique et sécuritaire américain.

L’autre conception s’appuie sur les présupposés constructivistes pour faire de l’altérité entre les acteurs le produit d’une construction identitaire contingente. A la limite, ces différences ne seraient qu’une illusion, dans la lignée des courants de pensée monistes. Dans ce cadre, on peut placer les tentatives évoquées par les spécialistes américains de la COIN de changer les identités, voire de les nier. Même si cette position est minoritaire, elle n’en reste pas moins opérationnelle en Irak, comme le démontrent par exemple les volontés de création de forces armées qui seraient le creuset de la nation irakienne refondée. A noter également que la volonté néoconservatrice de créer un Irak sur le modèle américain ressort de cette logique.

Dans un certain sens, s’opposeraient ainsi ceux qui "démodernisent" les sociétés irakiennes ou afghanes (notamment autour d’un concept strict et idéalisé de "tribus") et ceux qui chercheraient à les "moderniser" en niant l’importance des communautés traditionnelles. Dans un cas comme dans l’autre, nous sommes bien en présence de la projection de nos catégories occidentales issues de la modernité libérale séculière. Ou, pour le dire encore autrement, il est possible de considérer les actions menées par les militaires comme calquées sur les "mythes" entourant la construction de l’Etat moderne pour ce qui concerne la gestion de la violence et de la force.

Or , il semble plus pertinent de se demander dans quelles conditions l’altérité est-elle construite comme inimitié. Bien souvent, c’est le fruit de la mobilisation de la violence ou de griefs réels ou perçus par des entrepreneurs politiques. Pour le dire rapidement, il est peu coûteux de s’appuyer sur le discours du  "nous contre eux". Il faut également prendre en compte le rôle joué par les acteurs extérieurs, ici les Américains et les Iraniens, dans la définition des groupes ethnoconfessionnels. Ce rôle peut être discursif (les déclarations politiques, les compte-rendus militaires voire les doctrines et analyses) ou même performatif (les actions militaires et politiques entrent pratiquement toutes dans cette catégorie). Bref, l’altérité ethnique ne crée pas la violence. C’est bien plutôt la violence qui, auto-entretenue parfois sur le mode mimétique, aggrave les clivages.

De la même manière, il faut comprendre que les groupes ethniques et sociaux existent bien en tant que communautés. Certes, leurs contours sont d’ordinaires plutôt flous et la plupart de leurs membres partagent un sentiment d’identité avec d’autres groupes ou ensembles sociaux. Il n’en reste pas moins que des spécificités culturelles forment ces communautés, et qu’elles sont renforcées, transformées ou affaiblies par les relations entre les personnes qui les composent. Il faut donc absolument éviter les deux écueils réalistes et postmodernes qu’illustrent par exemple les errements de nos discours et actes visant à légitimer la présence et l’action militaire occidentale "au sein des populations". En effet, nous pensons bien souvent que la légitimité va s’acquérir autour de la construction d’un consensus rassemblant des individus, alors qu’il faut également prendre en compte l’aspect des croyances politiques et de la médiation exercée par les communautés, que celles-ci soient hiérarchisées (comme c’est le cas en Irak) ou non (comme cela semble être plus le cas en Afghanistan).

Les pacificateurs:

Le terme de "pacification" ne doit pas être l’objet d’un contresens. Les actions militaires américaines et occidentales en Irak et en Afghanistan ne peuvent être assimilées aux destructions massives et aux punitions collectives entrevues dans d’autres conflits. On ne peut en effet dire que "l’ordre règne à Kaboul (ou à Bagdad)" de la même manière qu’il "régnait à Varsovie".

La séparation forcée ou négociée des parties, de même que la négation de ce qui peut éventuellement servir à les opposer, sont deux impasses. Rien ne dit en effet que la violence ne se nourrisse pas davantage d’une partition qui aura officialisé une différence vécue comme inamicale. D’autre part, le déni des communautés lorsqu’elles sont anciennement inscrites sur un territoire et dans une histoire ressemble autant à une "fausse paix".

Il est bon ici de s’interroger sur les murs de sécurité mis en place dans la capitale irakienne dans le cadre de la stratégie des "communautés fermées" à compter de janvier 2007. La rationalité de ces mesures a été largement éclairée par ses acteurs et trouve son expression la plus achevée dans ce schéma de David Kilcullen, l’un de ses architectes.

Source: David Kilcullen
Source: David Kilcullen

Il s’agit donc de protéger les communautés ethnoconfessionnelles à la fois contre les radicaux de leur bord et contre ceux de l’ethnie adverse. Le problème est le suivant: alors que la géographie de Bagdad (plutôt mixe dans l’ensemble) a justement été modifiée par les "nettoyages ethniques" entrepris par Al Qaeda en Irak dans les "ceintures" (en 2005) et par les milices extrémistes chiites en 2006, cette stratégie vise à renforcer ce mouvement. Comme le montre la série de documentairesréalisés par Gaith Abdul Ahad, correspondant du Guardian en Irak, la construction des murs a crée de nouveaux quartiers en redécoupant la géographie humaine de la capitale. On peut donc dire que la baisse des violences dans la capitale est passée par une stratégie biopolitique consistant à poursuivre la partition de la capitale irakienne, dans la droite ligne des discours du Vice-Président BIDEN sur la tripartition de l’Irak entier.

Les militaires ont néanmoins la possibilité d’être des pacificateurs si ils s’inscrivent dans une voie exigeante mais pourtant nécessaires, notamment à l’échelon interpersonnel et local, celui de la confiance et de la coopération. En effet, ces deux attitudes permettent de construire des ponts entre des communautés et de restaurer une vision pacificatrice du sentiment identitaire (trop souvent réduit par une certaine vulgate à un "repli frileux"). Il s’agit pour cela de comprendre  que les causes de la violence ne sont pas externes (c’est à dire liées à une inimitié éternelle entre "dominants" et "dominés" comme dans le cas des Chiites et des Sunnites par exemple) mais bien internes (la violence provient de la manière dont j’interprète l’attitude de l’autre comme hostile ou inamicale). Et que des facteurs extérieurs peuvent conditionner la manière dont cette violence va éclater et se manifester. A ce titre, les haines interconfessionnelles en Irak sont à mettre sur le compte de deux visions concurrentes du monde, celle des Américains pour qui il y a eu des "mauvais" Sunnites et des "bons" Chiites, et celle des jihadistes pour lesquels le "Perse" est l’ennemi héréditaire de l’Arabe. Le tout sur fond de vide du pouvoir, d’écroulement de la structure politique et de compétitions pour le pouvoir.

Ce qui signifie que la contre-insurrection orthodoxe américaine crée davantage d’opportunité de violence que d’opportunité de pacification, dès lors qu’elle voit l’insurrection comme un corps étranger et illégitime pour la population. A ce titre, l’asymétrie galulienne (l’insurgé détruit là où le contre-insurgé construit) vaut certainement le mimétisme de Trinquier (les deux concourent pour le "prix" du contrôle de la population).

Agir sur les causes de la violence impose donc non seulement de déconstruire les discours "sécuritaires" comme nous y invitent les tenants des principes "critiques" des études de sécurité (et donc de dénoncer les "entrepreneurs politiques" et autres "seigneurs de guerre"). Mais également d’agir pour préserver les communautés en tant qu’ensembles relationnels, sans les figer dans une configuration particulière. Et dans un deuxième temps, il est également nécessaire de bâtir des "ponts" entre les communautés, les groupes et les factions. Ce peut être fait autour de projets communs (la reconstruction des infrastructures, la réconciliation politique) mais surtout par les relations interpersonnelles.

C’est là que l’Irak et l’Afghanistan diffèrent. Si la "guerre civile" a été en quelque sorte une "divine surprise" pour les Américains en leur permettant de s’interposer et de réconcilier (même si cela est passé par la permanence d’un discours ethniciste) pour le premier cas, il n’est pas sur que la compétition entre Taleban et militaires occidentaux ne soient pas insurmontables. En effet, comment protéger et pacifier lorsque l’on est soi-même producteur de la menace ?

"Débarrassé de l’illusion de sa propre rationalité, il ne reste [à la modernité libérale] que le pouvoir brut, mais tout le pouvoir" (John MILBANK)

"Nous vivons dans les ruines des moralités passés (…) Dans les ténèbres qui nous entourent déjà" (Alasdair McINTHYRE)

"Le royaume pacifique (…) n"est pas fondé sur la reconnaissance de notre moralité humaine commune, mais sur notre fidélité à être la communauté pacifique qui ne craint pas nos différends" (Stanley HAUERWAS)

Quid de l’Histoire Géographie en Terminales S?

Un mot rapide pour relayer les interrogations légitimes de certains blogs alliés (voir AGS) concernant le rapport DUCOING qui envisagerait la suppression de l’Histoire Géographie en Terminales Scientifiques.

C’est une information que je n’ai pas encore eu le temps de vérifier, mais j’ose croire que mes amis, alliés et collègues savent ce qu’ils disent.

Quoi qu’il en soit, l’auteur de ces lignes est intéressé au premier chef car il enseigne ladite matière dans ladite classe depuis plusieurs années, avec plus ou moins de bonheur mais toujours beaucoup d’intérêt de la part des élèves.

Il serait dramatique que l’enseignement de cette matière, si cruciale à de nombreux égards, soit abandonné sous des prétextes divers. Entre autres, c’est renoncer à un enseignement intégral et à l’idée selon laquelle les différents domaines de la connaissance sont liés les uns aux autres.

Sur le plan scientique, cela priverait des élèves aux niveaux très divers d’une ouverture sur le monde d’aujourd’hui, qui est la clé du programme de cette dernière année de Lycée. Bref, passer de 2h hebdomadaires (ce qui est déjà peu eu égard aux ambitions du programme) à rien serait une erreur politique, culturelle et humaine. On ne peut croire qu’un gouvernement sensé (et censé oeuvrer au bien commun, ce que je crois être le but du Politique) puisse prendre ce genre de décision.

 

René Girard

J’ai eu l’occasion de m’essayer à inclure la théorie mimétique de René GIRARD pour tenter de comprendre l’évolution des relations entre les militaires américains et les populations en Irak.

Toutefois, en dépit de la lecture attentive que j’avais alors faite de Achever Clausewitz, il manquait de nombreux outils pour creuser cette approche. René Girard est exigeant à lire et pas toujours très simple, mais son travail est si fondamental qu’il est nécessaire de bien en comprendre les ressorts. D’autant plus que ses réflexions semblent parfaitement coller à nos opérations extérieures contemporaines, tout aussi bien qu’à une certaine analyse des relations internationales. 

Grâce à l’excellent blog ménestrel et gladiateur, il est maintenant possible d’accéder à une "théorie girardienne pour les nuls". L’auteur, intéressé aux questions de Défense et artiste plutôt talentueux, se livre en effet à un passage en revue des idées girardiennes en employant un langage simple et didactique que je ne peux qu’admirer. Se voulant à la fois le ménestrel (le fou qui dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas et qui ramène chacun à ce qu’il est) et le gladiateur (dans l’arêne du monde contemporain, il faut être capable de combattre), l’auteur de ce blog écrit des billets aussi incisifs qu’agréables à lire.. Je les conseille donc par la même occasion à tout lecteur désireux de voir les choses avec l’oeil de l’artiste…

Merci à lui pour son travail sur René Girard… Et bonne lecture à tous.

Proximité et indifférence: la "montée aux extrêmes" en Irak

Actuellement en cours de lecture du magnifique Achever Clausewitz de René GIRARD, je ne peux m’empêcher de tenter d’appliquer la théorie mimétique sur la situation en Irak. J’avais déjà commencé à le faire dans l’article que j’ai commis pour la revue Défense Nationale et Sécurité Collective de novembre dernier.

De fait, le tournant "girardien" de l’interprétation de Clausewitz est plus que dérangeant. La pensée complexe de l’auteur n’y aide pas, qui est à l’origine de concepts aussi nombreux que pertinents mais qui demandent une solide culture philosophique et anthropologique.

En un mot, GIRARD contredit l’interprétation donnée par Raymond ARON selon laquelle il faut absolument différencier la "guerre en tant que concept" -c’est à dire la "guerre absolue", celle qui se fait jour lorsque s’enclenche la "montée aux extrêmes"- et les guerres réelles qui sont bornées par la politique ("la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens"). La contradiction apportée par R. GIRARD s’appuie sur l’idée que le livre 1 (le seul véritablement achevé de cet ouvrage publié à titre posthume par Maria VON BRÜLH, l’épouse de Clausewitz, en 1831) fait preuve d’une intuition que le stratège prussien étouffe aussitôt en croyant que la politique peut contenir la "montée aux extrêmes", que la politique dirige la guerre. L’intuition est fulgurante: c’est celle de la guerre en tant que duel et "action réciproque" qui doit nécessairement monter aux extrêmes. Dans un développement trop long à détailler ici, R. GIRARD montre ainsi que c’est une intuition apocalyptique qui se réalise depuis du fait d’une accélération de l’Histoire dûe à la généralisation de la violence à cause de la décadence de la guerre en tant qu’institution (rites et règles). Napoléon notamment annonce la "guerre totale" et la "militarisation" de la société, voire la "théologisation" de la guerre que nous observerions aujourd’hui (combattre "l’axe du mal", vaincre "le Grand Satan", etc.)

J’essaierai ultérieurement de faire une recension plus détaillée de ce livre. Pour le moment, je souhaiterais apporter quelques idées concernant l’application de la théorie mimétique aux guerres en Irak. La théorie mimétique présuppose que la violence naît du désir mimétique, c’est à dire du désir d’imitation de l’autre, du désir de l’objet que l’autre possède. Ainsi, par le jeu de la réciprocité, deux acteurs se retrouvent dans une proximité et une ressemblance telle que seule la violence doit permettre de résoudre la tension qui est néée. Dans les société archaïques, la violence est détournée sur un  bouc émissaire dont le rappel de la mort renvoie au sacré et au religieux, et doit permettre d’éviter de nouveaux drames. L’irruption du judaïsme et surtout du christianisme permet de démasquer ce mécanisme sacrificiel, laissant paradoxalement les hommes sans la possibilité du sacrifice pour contenir la violence. Désormais, il n’y aurait le choix qu’entre l’Apocalypse (la "montée aux extrêmes") ou le retournement de la réciprocité mimétique dans la relation à une juste distance de l’autre (en s’identifiant à lui, ce qui permet à la fois de sentir la ressemblance ET la différence entretenues avec lui). Ce serait l’objectif de la charité évangélique.

A ce titre, on peut considérer que la période 2003/2006 est celle de la "montée aux extrêmes" entre les militaires américains et les Sunnites, entre les Sunnites et les Chiites, et entre les leaders de chacun de ces groupes. Au fond, la proximité des protagonistes tout autant que la distance excessive qui peut se créer entre eux alimente la violence et la réciprocité. Quoi de plus parlant que de constater comment les patrouilles américaines de 2003/2004 alimentent le ressentiment des Sunnites, de même que la distance géographique entre les Sunnites d’Anbar et les Chiites du Sud n’empêche pas l’éclatement de la guerre civile en 2006, à l’initiative des moins "nationalistes" des Sunnites, c’est à dire AQI. Dans un autre ordre d’idée, le retrait des Marines de Falloujah à la fin avril 2004 alimente une montée aux extrêmes qui culmine dans la destruction de la ville lors des combats de novembre et dans le ressentiment durable des populations civiles. A noter que prolifèrent les figures du bouc émissaire, que ce soit la population civile ou même les militaires américains eux-mêmes.

Evidemment, il faut une sociologie fine de l’action des militaires américains pour déceler tout ceci autrement que par les généralités citées plus haut. C’est ce à quoi je m’emploie dans le cadre de ma thèse.

Inversement, le rapprochement entre Sunnites et militaires américains serait rendu possible à la fois par la trop grande proximité entre AQI et les groupes de la "Résistance Nationaliste" et par la facilité avec laquelle AQI deviendrait à son tour le bouc émissaire de la violence en Irak. On peut dire la même chose pour SADR, celui-ci réconciliant contre lui l’ensemble des autres partis et mouvements chiites, tandis que les Américains utilisent contre lui l’ambigüité des mots ("éléments criminels", "groupes spéciaux pro-iraniens"). Là encore, ce mouvement tournant la violence contre des éléments qu’il faut discriminer (c’est le principe de la "contre-insurrection": séparer les insurgés de la population demande une action sur la population -son contrôle physique et politique, voire biopolitique- et sur les insurgés -le renseignement, l’élimination, le retournement) permettrait la réconciliation temporaire de la majorité des Irakiens avec "l’occupant" américain.

Un troisième élément important tient dans la "contre-insurrection" elle-même. On peut dire qu’elle a, pour le moment, tourné le dos à l’emprunt mimétique des méthodes de l’adversaire (on distingue encore la "contre-terreur" dans certains éléments d’intimidation ou bien dans les raids contre les responsables insurgés) pour tendre à régler le double problème de la trop grande proximité (voir un soldat patrouiller dans votre quartier peut susciter du mimétisme, soit une oscillation entre l’admiration/crainte de sa domination d’une part et la haine de l’occupant d’autre part) et de la trop grande distance (distance culturelle, distance physique de l’enfermement dans les FOB, distance relationnelle du casque, des lunettes de soleil et de l’arsenal du guerrier). Sans compter qu’insurgés et contre-insurgés sont dans une rivalité forcément mimétique, puisque leur "terrain" d’affrontement est la population.

Au fond, lorsque je pensais qu’une des clés du retournement tenait à la PRESENCE, je ne pensais pas encore, mais je l’entrevoyais seulement, qu’il s’agissait du moyen pour éviter ces deux écueils, chacun créant de la réciprocité. Il est étonnant de voir aujourd’hui certains progressistes et libéraux américains revendiquer les succès de PETRAEUS comme les leurs, au motif que celui-ci aurait tourné le dos aux tactique brutales des années précédentes pour choisir une stratégie "humanitaire". Cela signifie donc qu’il y a une part d’incompréhension sur la contre-insurrection: jusqu’ici considérée comme un élément cynique de la "doctrine de sécurité nationale" depuis la guerre froide, elle deviendrait un outil apparemment efficace pour apporter l’unité au niveau local. La PRESENCE manifestée par l’implication physique, psychologique et culturelle des Américains ne conduit pas à la trop grande proximité de 2003 et elle évite la trop grande distance de 2006. Bref, boire un thé avec les cheiks locaux, assurer la sécurité, offrir des micro-crédits, faire un recensement et former l’armée irakienne semblerait avoir, pour un temps, conduit à ralentir la montée de la violence entre les protagonistes. Pour un temps seulement, car, selon GIRARD, on ne peut contenir la violence. En la différant, on risque même de la voir éclater avec une plus grande puissance. A moins que l’on n’estime que l’action menée par les militaires américains depuis 2007 n’ait, dans une grande partie de la population sunnite, conduit à créer de la RELATION entre les protagonistes. C’est peut-être une explication plus valable du "tournant" de 2007: l’identification des Américains aux griefs d’une grande partie de la population sunnite et, en retour, l’identification de nombreux sunnites avec le combat des Américains pour la "stabilisation".

Un dernier mot sur ce terme: dans l’interprétation que donne GIRARD de l’oeuvre de Clausewitz, il déduit de la supériorité de la défense sur l’attaque un paradoxe apparent. Ce serait le défenseur qui chercherait la guerre et l’attaquant qui souhaiterait la paix. En effet, le défenseur fait la loi de l’attaquant et, par ailleurs, réagira par une contre-attaque aux volontés stabilisatrices de l’agresseur. N’est-ce pas ce que nous avons vu en Irak? Ne serait-ce pas là la vraie signification de la "doctrine de l’anticorps", qui ne reposerait pas sur l’alterité culturelle, mais sur la réciprocité mimétique? Entre 2003 et 2006, de nombreux irakiens, notamment les Sunnites, ont réagit à l’irruption des Américains par la violence. Ce que nous comprenons comme une réaction nationaliste ou identitaire (et sans doute on peut la lire ainsi) serait surtout un refus de l’ordre violent imposé par l’occupant. Ce serait une réaction mimétique, à l’instar du "jihadisme international" de Al Qaeda convoquant sans cesse les "Croisades" comme justification de sa "guerre défensive contre l’Occident".

Au contraire, à partir de 2006, les Américains sont dans une position de défense (pas seulement au sens tactique où ils n’ont plus l’initiative, mais aussi au sens qu’ils cherchent à leur tour à contester "l’ordre" des milices en Irak). En ce sens, le "sursaut" est une contre-attaque dans les règles de l’art. La recherche de la stabilisation est un vain mot: il a fallu déranger les ordonnancements locaux, en promouvant certains acteurs et en en excluant d’autres comme "boucs émissaires", pour aboutir à la situation actuelle, laquelle est bien sur pleine de danger. Je concluerais ainsi sur les élections provinciales prévues dans un mois et demi: au sein de chaque communauté, notamment les Sunnites, le potentiel de violence existe du fait de la concurrence croissante entre les "nouveaux venus" (les leaders du Sahwa) et les partis déjà installés (le Parti Islamique Irakien). Là encore, le risque du chaos peut conduire à "sacraliser" la violence en la canalisant sur un "bouc émissaire". Cela pourrait être les Américains…..

"Notre vie chrétienne en Algérie" par le Père PENINOU (1959)

Comme promis, voici la présentation rapide d’un ouvrage édité par mon centre de recherche en 1998.

Présentée par Jean-Charles JAUFFRET et rebaptisée Réflexions sur les devoirs du soldat, cette publication a permis de faire connaître un texte relativement inédit. L’intérêt tient tant à son auteur qu’à la remarquable actualité qui sous-tend son texte.

Henri PENINOU a, comme de nombreux séminaristes et prêtres de cette époque, la double casquette d’officier de réserve et d’aumônier aux Armées. Ayant effectué en effet son service militaire dans les Troupes aéroportées alors qu’il était encore au séminaire, Henri PENINOU est "rappelé" en juin 1956 comme lieutenant. Ayant été ordonné en juin 1955, il obtient d’être incorporé en tant qu’aumônier au 8ème RPC. En 1957, sur les conseils de Mgr BADRE, adjoint du Cardinal FELTIN le Vicaire aux Armées, il signe un engagement dans la Réserve. Désormais, et jusqu’au milieu des années 1970, il sert comme aumônier au sein de la 25ème Division Parachutiste. Le texte présenté ici est le résultat de ces années passées au sein de cette unité de rappelés en Algérie. Précisons d’emblée que l’auteur est reconnu aussi bien par l’institution ecclésiale que par l’Armée de Terre comme un véritable combattant et un "berger des âmes".

C’est en cela que le texte est important: il s’agit de réflexions destinées à être lues par les ouailles du P. PENINOU. En ce sens, il ne cache rien des difficultés et des grandeurs de la condition militaire. Il s’adresse aux soldats de la Division comme un des leurs.

Sur le plan historique, Notre vie chrétienne en Algérie correspond à un moment crucial de l’Eglise catholique en France. En effet, celle-ci se divise sur l’attitude à suivre dans le contexte de la "guerre froide" et surtout des "guerres coloniales". On sait par exemple le choix de Témoignage Chrétien en faveur du marxisme.

Le Père PENINOU se distingue en ce qu’il récuse aussi bien le pacifisme ou l’engagement de certains aux côtés du FLN ("trop de pacifistes ne sont souvent que des artisans de misère, d’esclavage et de mort") que ceux qui confondent la défense du Catholicisme avec la "Défense de l’Occident". Il part des interrogations des militaires, notamment des rappelés, sur le contenu, les objectifs et les méthodes de la guerre révolutionnaire.

Il en tire plusieurs enseignements que je donne ici:

-"La guerre révolutionnaire d’Algérie requiert, de ceux qui la font, une qualité humaine supérieure", notamment davantage de lucidité pour distinguer amis, ennemis et "neutres". Dans ce cadre, il pense que la recherche du Renseignement ne peut passer par la violence, car elle risque alors d’être contre-productive. Il pense au contraire que, outre qu’elle avilit l’homme qui la commet qui y perd son âme, la torture est inutile. Demandant du discernement, la connaissance intime et concrète de la population, de sa civilisation, de sa religion, et surtout la reconnaissance de l’Autre en tant que "frère dans le Christ" (humanité), la recherche du Renseignement est bien plus efficace lorsque elle découle d’actions positives (cf. David PETRAEUS à MOSSOUL en 2003). A cela s’ajoute la recommandation suivante: "Souvenez-vous que votre action est destinée à préparer la paix: non seulement celle des âmes, mais aussi celle des coeurs et des consciences, dans un ordre nouveau où les adversaires d’hier et d’aujourd’hui accepteront la rencontre et la coexistence, peut-être la communion".

-En conséquence, "il y a des lois morales de la guerre, même révolutionnaires". C’est à dire qu’il s’agit de respecter l’adversaire, pas par utilitarisme, mais en raison de deux facteurs. Le premier est la communauté d’humanité en Christ qui est l’apanage de l’anthropologie chrétienne et que tout chrétien doit s’efforcer de respecter. Le second est le Salut de l’âme des militaires. Son texte comprend ainsi des prescriptions concrètes: "achever un blessé constitue un crime (prendre garde aux réflexes de fausse pitié et à l’usurpation du droit de décision qui ne nous revient pas)", "exposer un cadavre à la curiosité publique, ou obliger la population à défiler devant lui à toutes chances d’être une erreur psychologique lourde de conséquences et un manquement à des principes élémentaires de civilisation", "la recherche du renseignement par interrogatoire exige un personnel, non seulement techniquement spécialisé, mais de haute valeur morale", etc. Surtout, pour l’auteur, la transformation de la guerre révolutionnaire en recherche de l’efficacité à tout prix, au mépris du résultat politique, résulte de la "contamination de nos conceptions [du fait d'une stratégie d'inspiration marxiste] par la tentation d’une efficacité technique, exclusive de toute morale humaine et de la morale évangélique". En d’autres termes, la guerre révolutionnaire est viciée car elle emprunte mimétiquement à l’adversaire ses méthodes et son but, quand ce n’est pas déjà sa grille de lecture du conflit.

-"l’action militaire et les mesures de pacification (travail, effort sanitaire, urbanisme, scolarisation) sont destinées à la [population musulmane] sauvegarder, non à la détruire, à la promouvoir, non à la réduire". Tout un chapitre est ainsi consacré aux relations avec la population musulmane. Aussi bien à partir de considérations concrètes (sur le fait de ne pas renforcer l’humiliation déjà causée par le contrôle de la population par une attitude déshumanisante ou méprisante) que sur le plan culturel. "Vous êtes des hommes de guerre. Mais si, pour vous, le travail de pacification est au second plan, vous ne devez ni l’ignorer ni le contrarier. Au coeur de toute action de pacification, il y a la population musulmane. Elle nous paraît rebutante: il faut cependant l’aimer. Faisons effort pour la comprendre de l’intérieur". Bien entendu, l’auteur s’empresse également de préciser qu’il ne faut pas chercher à la convertir mais à respecter sa dignité propre, qui n’est pas inférieure à celle des Européens. En d’autres termes, le Père PENINOU montre en quoi les sentiments racistes, même peu prononcés, sont à proscrire car contraire à l’action militaire.

-"la guerre n’est jamais une fin mais un moyen". Le militaire est membre d’une communauté humaine particulière dans laquelle, si il est chrétien, il doit préserver sa relation privilégiée au Christ (le Père PENINOU rappelle les difficultés de la vie spirituelle en temps de guerre et les risques qui pèsent sur elle) et surtout dont il est garant de la solidarité et du "bon esprit". Le militaire chrétien doit donc agir au sein de son unité comme le "sel de la terre" en favorisant justement la  prise de responsabilité par tous et en évitant les tentations croissantes vers la déshumanisation.

Pour conclure, le Père PENINOU rappelle quelques vérités utiles à ces jeunes gens souvent tentés, du fait de la mission et du décalage entre les objectifs politiques et militaires, de vivre la guerre au jour le jour ("ambiance de mépris, de dureté, de durcissement, de haine, de lassitude, d’humiliation, de fausse pité, d’isolement").

-"mépriser [les lois morales de la guerre] ne peut qu’aviver la résistance de l’adversaire et jeter le doute sur la légitimité de notre action en Algérie. Les ignorer ne peut qu’entraîner un durcissement des coeurs, un retour à la barbarie, un échec à long terme de la mission à remplir. Sans parler des conséquences lointaines, des répercussions et des retentissements sur la conscience, la mentalité, le coeur de ceux qui font la guerre. A les mépriser et les ignorer, on risque fort de perdre un jour ce que l’on prétend sauver aujourd’hui par n’importe quel moyen".

-"Il est difficile, dans la guerre, de vivre sans mépris, de tuer sans haine, d’être un combattant efficace sans ouvrir son coeur à la violence. Il est difficile d’être les témoins de l’amour que Dieu porte à tout homme, quelles que soient sa race, sa religion, sa civilisation, ses opinions, la couleur de sa peau. Il est difficile de vivre un amour qui doit être plus fort que la mort. Il faut, cependant, aller jusqu’au bout de l’amour, jusqu’à la limite, comme Jésus. Il a aimé ses ennemis, il a accepté d’être mis à mort par eux et il leur a pardonné. Comme le Coeur de Jésus, notre coeur doit être assez vaste pour vivre cet amour universel dont il a porté témoignage jusque dans sa Passion et sa Mort. Ni condescendance, ni pitié, ni condamnation, mais un amour pétri de respect, de compréhension, d’accueil, d’estime, de patience. ‘Quel mérite avons-nous à aimer ceux qui nous aiment?’ Jésus"

Le livre se conclut par un court manuel de "révision de vie" (ou d’examen de conscience) qui doit permettre, au quotidien, de vivre selon les principes définis ici par l’aumônier.

Au total, moins connu que l’exorde du RP DELARUE, aumônier de la 10DP, justifiant l’usage de la torture dans certains cas, ce texte doit être compris comme la tentative, par un homme de terrain, de garder les yeux ouverts sur les difficultés concrètes et personnelles de la contre-guérilla, tout en inscrivant l’action dans un cadre moral, spirituel, militaire et politique plus large. En ce sens, il s’agit d’un texte majeur, encore aujourd’hui, car il part des réalités concrètement vécues pour écarter les tentations de sombrer dans la rivalité mimétique, dans la délégitimation systématique de l’adversaire-ennemi et, au final, perdre la guerre… et son âme. C’est cette tension entre la "nécessité militaire" et l’impératif moral qui anime le Père PENINOU, loin de l’alternative utilitariste qui anime souvent les discours actuels sur l’insurrection et la "contre-insurrection".

Après l’élection

Promis, je donnerai un analyse plus approfondie des conséquences probables de l’élection de Barack OBAMA plus tard…. Disons qu’il faut attendre que se décantent "le mythe" et "les actes".

En revanche, je crois utile de poser la question du biais médiatique français sur la question. Honnêtement, le (double) fonctionnaire que je suis a honte aujourd’hui d’être français….

Pour résumer, je dirais que nos médias font d’OBAMA ce qu’ils ont fait de SARKOZY (et de ROYAL un temps): une icône médiatique. Que l’on puisse à ce point "mythologiser" un président (élu) des Etats-Unis me semble le signe d’un dérangement certain. Une démocratie "post-positiviste" me paraît mal partie.

Quoiqu’il en soit, je répète quelques faits concernant OBAMA, son entourage et la politique étrangère (en vrac):

-son probable Secrétaire d’Etat, Dennis ROSS, est un faucon anti-Iran. Rappelons par ailleurs qu’OBAMA approuve l’orientation du CENTCOM vers le "problème" pakistanais (à rebours, certains citent plutôt le nom de John KERRY).

-concernant l’Irak, il est fort probable que RIEN ne changera (pour répondre à Frédéric sur le message précédent): en effet, BIDEN et OBAMA considèrent tout deux que l’opposition entre Chiites et Sunnites ne pourra se résorber d’elle-même. Cet argument, qui peut aussi bien légitimer un retrait qu’une présence indéfinie, me semble particulièrement faux et dangereux, qu’elle que soit l’issue que l’on verra (retrait ou présence indéfinie). Il est vrai qu’OBAMA a promis un retrait dans les 16 mois suivant son élection (ce qui ferait le printemps 2010) mais il est fort probable que son rapprochement avec PETRAEUS ainsi que la signature du SOFA ne rendent caduque cette "promesse de campagne". Apparemment, le ministre des Affaires Etrangères irakien ne semble pas s’attendre à un changement rapide dans l’engagement américain.

-d’ailleurs, il n’est même pas sur que le PENTAGONE ne perde son secrétaire (R. GATES) ou, du moins, ne perde son influence dans la formulation de la politique étrangère des Etats-Unis (cf. l’expérience CLINTON et les tentatives -vaines- de D. RUMSFELD de "mettre au pas" cette administration).

-enfin, son attitude envers l’Union Européenne ne devrait pas changer de celle que l’on connaissait de la part de son prédécesseur. Au contraire, il est fort à parier qu’il accentuera la pression de l’administration précédente pour le "partage du fardeau", notamment en Afghanistan. A moins que je ne me trompe et que le scénario envisagé par Olivier KEMPF sur la coopération UE/OTAN dans la région ne puisse permettre de résoudre d’autres problèmes…

-en revanche, il peut tabler sur son image pour entamer des négociations avec les "ennemis" des Etats-Unis, et pour réchauffer celles avec ses "alliés".

Voila, c’est mince, mais cela donne quelques pistes pour "dégonfler" la belle histoire que l’on se raconte de ce côté-ci de l’Atlantique. 51% des électeurs américains ont eu leurs raisons de voter Barack Hussein OBAMA, qui devient ainsi le 44ème président des Etats-Unis. Mais leurs raisons, quelles qu’elles soient, ne sont pas celles que l’on imagine ici (où règne le "délire" sur le métissage, le "libéralisme" -au sens américain- du président élu, ou encore des préoccupations purement publicitaires: son image, sa jeunesse, son épouse….) Oui, je suis honteux d’être français ce soir… et cela n’a rien à voir avec le "vrai" OBAMA.. Celui-ci devrait nous ramener sur terre bien assez tôt: OBAMA c’est SARKOZY!

PS: et une mention spéciale pour John MCCAIN dont le score honorable et le "discours de défaite" sauvent largement l’honneur

Pause nécessaire (dernière mise à jour)

Ce week-end, comment chacun le sait, un certain Benoît est incognito à Paris et à Lourdes. … Je cesserai donc mes activités électroniques jusqu’à lundi prochain, sauf pour mettre en lien les textes majeurs de cette visite. Je serai donc en effet à Lourdes avec toute ma famille dimanche.

Voici les premiers textes, tandis que j’écoute actuellement le discours des Bernardins:

-une interview effectuée dans l’avion

-le discours prononcé à l’arrivée en France

J’invite mes lecteurs de bonne volonté à lire ces déclarations, au moins pour effacer certains des préjugés qu’ils pourraient avoir…

mise à jour: le discours prononcé aux Bernardins est disponible ici

mise à jour n°2: le sermon de la veillée de prière de samedi soir.

mise à jour n°3: l’homélie de la messe aux Invalides (fête de Saint Jean Chrysostome)

mise à jour n°4: les textes de LOURDES

-homélie de la fête de la Croix Glorieuse

-discours aux évêques de France

-méditation lors de l’adoration du Saint Sacrement

-homélie de la messe des malades.

Reprendre l’initiative.

A la suite de son "gros malaise", mon ami François DURAN appelle à "reprendre l’initiative".. Il s’agit en effet de ne pas en rester au "coup de gueule", même légitime, mais de dépasser celui-ci, de le "transcender" à l’image d’Oliver KEMPF et de F. de StV.

Pour ma part, je dois avouer que je n’ai pas tellement suivi l’affaire du Match ni même les suites médiatiques de l’embuscade du 18 août. Je ne dirais pas que je suis mieux placé pour autant. Toutefois, je souhaite apporter ma pierre à la réflexion d’ensemble. Promis, je vais éviter de "jargonner", défaut dont je suis bien conscient par ailleurs.

Au fond, j’ai envie de questionner notre désir de paix qui sous-tend souvent notre répugnance à accepter la mort de nos soldats et plus encore notre engagement dans des opérations longues, complexes et couteuses. Car c’est de cela qu’il s’agit: de la paix. L’argument de l’injustice de la cause (car défendue par le "diable" américain, forcément soupçonné des pires intentions) est souvent un prétexte à ce désir profond que nous avons: vivre dans l’illusion de la paix. Mais encore faut-il savoir de quoi l’on parle: parle-t-on de notre velléité d’une existence débarrassée de toute souffrance inutile et de toute injustice personnelle, ou bien de la véritable paix, celle qui passe par la réalisation de notre humanité?

J’ai bien souvent l’impression que nombre de nos concitoyens pensent réellement que la paix que nous avons l’illusion de vivre depuis 1945 est un "acquis social" qu’il nous faut défendre bec et ongles. Le déni général de la mort, si prégnant dans notre société, touche également les militaires, comme si il était injuste qu’un soldat meure pour son pays. La professionnalisation a certainement accentué cet effet de "sécularisation" du métier militaire, lors même qu’il s’agit d’une vocation vraiment à part dans les sociétés. Bien plus, nous oublions souvent que près de 2 millions de nos concitoyens, principalement des appelés, se battirent en Algérie, faisant de cette génération, la dernière génération occidentale à avoir connu massivement l’expérience de la guerre. Peut-être cela nous conditionne-t-il un peu mais je crois surtout que cela crée une névrose collective qui nous empêche de comprendre que le contraire de la paix n’est pas la guerre.

Car en effet, croire que l’on pourrait atteindre une "fin de l’Histoire" (tragique par essence car humaine, c’est à dire balançant la grâce avec le péché) est aussi illusoire que dangereux. Illusoire car les rapports humains sont plus facilement marqués de méfiance et de conflits que de rapprochement et de coopération. Ce n’est pas être cynique que de le dire, c’est remarquer combien les sociétés d’aujourd’hui, et notamment leurs rapports intersubjectifs (c’est à dire fondés sur l’identité que  l’on pense avoir et celle que l’on prête aux autres), jouent un rôle majeur dans les relations internationales. Dangereux car ce serait se livrer pieds et poings liés à ceux qui ne jouent pas le jeu de notre prospérité et de ce que nous nommons parfois pompeusement et orgueilleusement notre "civilisation".

Alors c’est vrai, je lis souvent dans les journaux américains (comme actuellement dans les journaux français), que ce ne sont pas nos guerres, qu’elles témoignent de notre impérialisme (au pire) ou de notre ethnocentrisme (au mieux); qu’il faut cesser de "provoquer" les islamistes (ou tout autre courant terroriste ou indépendantiste, forcément légitime car "sincère"), et qu’il faut en tirer les conséquences: partons.

A titre d’exemple, appliqué à l’Irak, ce raisonnement déduit du "péché originel" de l’invasion (avec laquelle je suis loin d’être d’accord) que l’ensemble de ce que les forces accomplissent dans le pays est une abomination et qu’il faudrait partir. C’est peu ou prou ce sentiment qui se reflète, alimenté des croyances institutionnelles et bureaucratiques les plus classiques, dans un ouvrage comme Fiasco de Thomas RICKS. Or, la moindre visibilité des forces US en 2005-2007 a laissé un "vide" que les forces insurgées et terroristes ont pu remplir, provoquant un des pires "clashes" ethniques du pays. Il est peut-être dérangeant pour un esprit occidental de se rendre compte que les militaires de nos pays sont plus souvent perçus comme des juges coutumiers justes et sages que comme des occupants, notamment à l’échelon micro-local. C’est le cas dans certaines régions d’Irak, mais aussi dans d’autres parties du monde (je pense notamment au témoignage d’un jeune lieutenant qui me parlait de ce qu’il avait vécu en Côte d’Ivoire).

Au fond, et au risque de choquer, je dirais que nos réactions font preuve d’un égoïsme individuel et collectif qui, si il est lui aussi humain, ne rend pas gloire à notre humanité. Au fond, nous pensons toujours qu’il faudrait se contenter de vivre "par procuration" le fameux contact à l’Autre dont nous gargarise le "multiculturalisme", qui me paraît en fait être la forme la plus achevée du racisme. Alors, à l’exception de quelques causes ponctuelles qui enflamment l’indignation de nos intellectuels (mais une indignation vraiment sélective, car fondée sur des préjugés idéologiques et un rejet complet du réalisme philosophique), nous préférons de loin ne rien avoir à faire dans ces guerres: "mourir pour Dantzig"….

Certes, on m’objectera que les conditions socio-culturelles particulières de notre peuple peuvent expliquer bien des choses: la société de consommation (plutôt que la société de contemplation), l’individualisme (plutôt que l’unité dans la diversité), le vieillissement démographique et la raréfaction des hommes (plutôt que le bouillonnement de ces sociétés dites "du Sud" auxquelles nous voudrions d’ailleurs imposer notre régime démographique), sont des raisons valables. Néanmoins, elles se contentent de traiter les choses avec fatalisme, sans apporter de solution ou d’espoir.

Car il faut savoir parfois déceler des éléments prophétiques, y compris au milieu des plus noires souffrances. Les griefs "identitaires" qui agitent ces pays multiculturels dans lesquels l’Etat moderne peine à s’installer sont avant tout manipulés par les élites politiques, ethniques ou non, afin d’asseoir leur prééminence sur tel ou tel groupe. Toute l’histoire de l’insurrection (des insurrections) en Irak n’est finalement que cela: commencée dans les premiers mois comme une volonté de "Résistance" à "l’Occupant", elle est vite devenue une compétition politique dans le grand vide laissé par la chute du régime de Saddam HUSSEIN. Là où le chaos aurait pu durablement s’installer, paré des atours islamistes ou de revendications nationalistes et/ou ethniques, on constate cependant que la réconciliation est possible. Double réconciliation en fait: réconciliation entre les communautés (rendue possible par l’amélioration de la sécurité et les efforts effectués pour reconstruire un tissu socio-économique local) et réconciliation entre le niveau local (parfois un village) avec les autres échelons administratifs (reconstruction plus lente certes.). Cette réconciliation n’a pas été (et n’est toujours pas) un processus non-linéaire: il y a des régressions, des actes résiduels de violence, une compétition qui change parfois de moyens mais pas forcément de nature. Mais quoiqu’il en soit de son succès final et quand bien même l’échec serait finalement l’issue que mes successeurs devront constater dans 25 ou 50 ans, il faut quant même en tirer une leçon positive.

Cette leçon la voici. Elle est profondément humaine et "prophétique". De multiples acteurs sont intervenus pour permettre de dépasser les préjugés identitaires et ont accepté de "passer l’éponge" sur le passé, proche ou lointain. Plus important, force est de constater que le vecteur principal ayant contribué à la rencontre entre ces volontés et ces acteurs, c’est la force américaine présente en Irak. Les historiens ne diront peut-être pas les choses de cette manière. On pourra toujours prendre des exemples qui ponctuellement diront l’inverse, montrant comment des militaires US ont été à l’origine de haines inextinguibles. Et ce sera tout aussi vrai, dans un sens. Mais il n’empêche que cela nous indique en partie la voie de l’avenir et de "l’utilité de la force", utilité certes paradoxale, mais bien humaine au fond.

Alors la question doit de nouveau être posée: pourquoi nous battons-nous (et je m’inclus dans ce "nous")? Que sommes-nous prêts à sacrifier pour cela?  Quel paix souhaitons-nous? (à la Maurice CHEVALIER: "tout cela fait d’excellents français qui souhaitent que l’on nous foute une bonne fois la paix", ou alors comme réalisation de notre humanité).

J’ai conscience que tout cela sera peut être critiqué (et que c’est critiquable). Mais je pense également que c’est le devoir des blogueurs que nous sommes de sortir des sentiers battus des médias traditionnels pour alimenter d’autres voies, plus "prophétiques" comme je l’ai déjà indiqué, c’est à dire allant peut être à l’encontre de notre manière "naturelle" de concevoir et d’agir, mais tout aussi humaines.

PS: je sais aussi que tout les taliban (sans "s" car pluriel de "taleb") ne sont pas des islamistes fanatiques. Je crois seulement qu’il est possible de réconcilier certains car au fond leur "insurrection" n’est pas forcément un projet politique sur le long terme. D’où l’intérêt de poursuivre l’engagement au sein des populations, de mieux comprendre les "causes premières" de leur indignation, de saisir qui ou quoi les mobilise et de montrer, réellement, que nous ne sommes pas ce que l’on croit. Cela demande d’y croire, d’agir en conséquence, et d’articuler l’ensemble de nos volontés…

Gros malaise… merci à François DURAN

Dont je donne en lien le magistral "coup de gueule" sur notre posture en AFGHANISTAN…

"on a parfaitement le droit d’être contre la guerre en Afghanistan ; on a parfaitement le droit de le dire et de le revendiquer. Mais si vraiment personne, en France, ne veut gagner cette guerre, arrêtons les frais et rapatrions nos soldats à la maison tant qu’ils sont encore en position verticale.

Et préparons-nous à payer le prix de notre lâcheté…"

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