"Pyrrhic Victory"? US drones in strategic perspective

Last June, I wrote a post (Fr.) summarizing current questions and assessments about the use of drones by the Obama administration in which I concluded that that had the potential to raise further issues. Last week, the debate inside the US bounced back with the release of a leaked memo by the Department of Justice outlining legal criteria for targeting American citizens, and with the confirmation hearing of John Brennan before the Senate Select Intelligence Committee. It now seems that legal and ethical questions trump  strategic considerations on the relation between short-term tactical efficiency and long-term strategic outcomes of using that weapon in a broader campaign the US is waging against Al-Qaeda and its affiliates.

To be fair, those two realms of ethical issues and strategic efficiency are intimately intertwined. If waging a war necessitates to frame narratives toward a broader range of audiences, it also implies that "winning" is achievable once those audiences become convinced that political objectives are met, even if partially, and that  our will has been imposed on the adversary (which is less than evident in case of actors pursuing absolute goals). Yet, the American strategic imagination is mainly idealistic in its mainstream current: war is waged according to values. Furthermore, the set of norms and rules established and enforced through the US Hegemony, even if it proves elastic at some times, constrains military actions and strategic decision. That implies that ethical and legal issues arising from the use of armed drones in at least nominally sovereign states may have strategic consequences. Put it otherwise: the tactical efficiency of drones has to be considered in the right way, as a temporary achievement and not as a silver bullet, because of the potential unintended consequences on the long run and the risk of "Pyrrhic victory".

Lire la suite

Armée et Nation: le retour de la conscription aux Etats-Unis?

Le 29 juin dernier, lors du 2012 Aspen Ideas Festival, le général McChrystal s’exprimait ainsi:

"I think we ought to have a draft. I think if a nation goes to war, it shouldn’t be solely be represented by a professional force, because it gets to be unrepresentative of the population (…) I think if a nation goes to war, every town, every city needs to be at risk. You make that decision and everybody has skin in the game"

Autrement dit: le retour à la conscription.

Or, voilà bien quelque chose d’étonnant: l’établissement d’une force entièrement professionnelle en 1973 (All-Volunteer Force) répondait au soucis des décideurs militaires de reprendre le contrôle de l’outil militaire des mains des politiques qu’ils estimaient être responsables du désastre vietnamien. En cause: la micro-gestion, l’élévation artificielle des enjeux et la pression de McNamara ou de Johnson sur les chefs d’Etat-major (et même si on s’en tient à la ligne définie par Henry McMaster qui estime que ces derniers ont manqué à leur devoir en se taisant). La constitution d’une force professionnelle ainsi que la complexification des mécanismes de levée des réserves devaient permettre aux décideurs militaires d’empêcher toute interventionnisme. Dans la lignée de la doctrine Powell, les militaires s’érigeaient ainsi en arbitre de l’usage de la force, usurpant les prérogatives de la sphère politique (et même si on considère les sphères politiques et militaires comme distinctes sans être réellement séparées).

Après 10 années d’interventionnisme, certains tenant de l’école de la "suprématie militaire" considèrent qu’ils doivent non seulement reprendre le contrôle de l’outil militaire, mais également assurer que soit garanti le soutien de l’opinion publique. Cela répond à l’un des mythes dominant au sein de la société militaire: celui qui explique la défaite par le manque d’implication de la société (ou de la "Nation" pour reprendre la terminologie souvent utilisée) à cause des médias, de la trahison ou de la microgestion du pouvoir politique. Lier étroitement Nation et Armées est vu comme naturel (l’Armée est fait pour gagner les guerres de la Nation, c’est même la définition que se donne l’Army, tandis que la Nation compose l’Armée) et doit permettre de garantir un soutien sans faille de l’opinion domestique.

C’est d’ailleurs l’argument repris par McChrystal:

"We’ve never done that in the United State before; we’ve never fought an extended war with an all- volunteer military. So what it means is you’ve got a very small population that you’re going to and you’re going to it over and over again (…) Because it’s less than one percent of the population… people are very supportive but they don’t have the same connection to it."

Bien entendu, c’est une voix qui n’est certainement pas dominante (puisque penser la sphère militaire comme unitaire est une erreur, à rebours de ce que voudraient faire croire de nombreux officiers), mais qui se fait entendre de plus en plus au sein de certains cercles. Elle montre que restent tenaces certains poncifs. Mais au-delà des préjugés, il est intéressant de saisir l’enjeu d’une telle demande (qui a peu de chance d’aboutir évidemment): il s’agit de lier véritablement le sort des armes (sur un théâtre expéditionnaire lointain) et celui de la société…

Loin de moi l’idée de ne pas saisir ce qui peut animer une telle demande, au-delà des préjugés et des poncifs sur les "civils": il s’agit de mettre fin aussi à cette dichotomie spatio-temporelle expérimentée par beaucoup en Irak et en Afghanistan (et qu’illustre aussi le sort des vétérans aux Etats-Unis)… Etre mieux compris en quelque sorte. Certes, cela ne doit pas empêcher de rappeler la hiérarchie qui doit exister entre les sphères politiques et militaires, et de prendre conscience que l’absence de menaces réelles ou d’ennemis identifiés  rend moins pertinente l’existence de la conscription…

Little America: quelques réflexions

Lisant l’excellent livre de Radjiv Chandrasekaran sur les Américains dans le Helmand, je ne peux m’empêcher de noter quelques réflexion. Bien informé, l’auteur nous livre en effet les éléments permettant de confirmer quelques hypothèses concernant d’autres théâtres (notamment l’Irak). Je prends deux exemples:

  1. Sur l’envoi de 10 000 Marines dans le Helmand en 2009. L’auteur montre que tous à Washington, ainsi que McChrystal d’ailleurs, savent que le déploiement de troupes supplémentaires à Kandahar serait plus pertinent. Au lieu de cela, le général Nicholson est envoyé dans cette province minée par l’insurrection mais ne représentant que 1% de la population du pays. On peut certes y trouver un enjeu: mettre fin à la culture de pavot qui alimenterait les Taliban (R. Holbrooke soulignant que l’essentiel du soutien financier vient plutôt de donateurs des pays du Golfe), faire pression sur les dirigeants corrompus d’une province que les Britanniques n’ont pu pacifier, démontrer enfin la validité des tactiques de "contre-insurrection". Il n’en reste pas moins que Kandahar est un objectif plus valable, non seulement parce qu’il s’agit de la troisème ville du pays, mais également en raison de sa situation de carrefour. Ce qui frappe sont les raisons avancées pour justifier le choix du Helmand: le refus des Canadiens de se faire épauler par les Américains (les Canadiens considérant que la sécurité s’est améliorée à Kandahar), la crainte d’aliéner les populations locales (Kandahar étant une cité symbolique pour les Pachtounes), mais surtout la demande expresse des Marines (via le général Conway lui-même) de déployer l’ensemble des moyens organiques d’une Force Expéditionnaire, bref de disposer d’un "Marinestan".
  2. Concernant la lutte contre la culture du pavot, on observe un écart -si ce n’est un fossé- entre les logiques des experts locaux, celles du Département d’Etat et celle de USAID. Ainsi, les spécialistes de la région recommandent de favoriser la culture du coton et l’industrie textile. USAID et le Département d’Etat considèrent au contraire qu’il faut transformer la région vers une agriculture de fruits et agrumes destinés à l’exportation. Les moyens qui sont alloués aux experts de la région et aux bonnes volontés locales sont extrêmement réduits, et on voit comment les représentants d’USAID s’enfoncent dans leur raisonnement, estimant que -dans l’attente du développement des vergers- il faut occuper la main d’oeuvre du Helmand à la construction de routes, ou bien favorisant les politiques d’épandage de défoliants dans les champs de pavot. Au bout du compte, les retards pris, l’insuffisance des moyens financiers et l’aveuglement bureaucratique conduisent non seulement à favoriser le pavot mais aussi à attiser la méfiance des agriculteurs locaux vis à vis des Américains (militaires, agences gouvernementales ou ONG) et même des représentants de Kaboul.

Ces deux exemples, hâtivement brossés, posent question. Ils montrent que, en dépit de la circulation accrue des informations entre le théâtre et Washington, l’enchevêtrement des logiques divergentes entre des acteurs multiples conduit soit à l’absence de décision, soit à l’élaboration de stratégies inefficaces voire contre-productives. Le deuxième enseignement, lié au premier, insiste sur l’éloignement géographique et social entre le terrain et Washington: la prise d’une décision et sa mise en oeuvre ne sont en rien linéaires. Il faut tenir compte de la médiatisation imposée par les acteurs et la distance. On peut certes arguer des lourdeurs bureaucratiques, des différences de perception, des logiques corporatistes. Mais c’est surtout l’existence de deux espaces distincts sans être séparés, de deux logiques (celle qui prévaut pour les acteurs sur place, celle qui anime les décideurs à Washington) qui démontre à quel point on ne peut simplement répliquer telles quelles des décisions et des stratégies décidées en haut lieu. Comment, en dépit des discours sur "la localisation de la contre-insurrection et de la stabilisation", le principe de subsidiarité n’est pas aussi simple à mettre en oeuvre.

Logique de guerre, logique de paix

Ce petit texte est un résumé du premier chapitre de ma thèse, ou plutôt d’une réflexion plus approfondie sur les liens entre décideurs politiques, décideurs militaires et unités déployées sur un théâtre extérieur (ici, l’Irak de 2003 à 2008).

La question posée est celle des évolutions observables dans les politiques, les stratégies, les doctrines et les tactiques américaines. En effet, on ne peut nier un effort d’adaptation dans tous ces domaines entre l’invasion de 2003 (voire les attentats du 11 septembre) et aujourd’hui. Toutefois, le scepticisme règne quant à la profondeur et à la pérennité de ces processus. Je renvoie notamment à David Ucko ici et. Le principal obstacle consiste à analyser ces processus comme si ils n’en formaient qu’un seul. Certes, ils sont liés et relativement interdépendants, mais il me semble que l’on peut les découper pour mieux comprendre en quoi ils fonctionnent selon des logiques bien différentes.

  1. L’adaptation des politiques, des stratégies et des institutions militaires relève d’une logique interne à l’appareil de Défense des Etats-Unis et, plus largement, au constant ajustement de la politique étrangère américaine depuis la fin de la guerre froide.  Dans une certaine mesure, les réformes accomplies restent superficielles, les stratégies répondent davantage à la pression exercée par la sphère politique sur les décideurs militaires. Enfin, il faut tenir compte des pressions internes provenant des élites et, dans une mesure plus difficile à quantifier, de l’opinion domestique. A titre d’exemple, l’insistance du Pentagone à vouloir des institutions adaptées aux menaces dites "irrégulières" n’est pas neuve, mais elle ne suscite que des ajustements non-significatifs qui renvoient au soucis des top brass de répondre à la demande politique en fonction de la manière dont ils perçoivent leurs intérêts.
  2. L’élaboration doctrinale est plus complexe. Elle a donné lieu à une refonte profonde des doctrines et des concepts, processus qui est toujours en cours d’ailleurs. Ce phénomène dépend davantage de dynamiques internes aux institutions, et notamment à la rivalité entre groupes de pression qui pourraient se découper entre "réformateurs", "conservateurs" et "modérés". Le mot d’ordre principal est celui de l’adaptation (en rapport avec le premier niveau). Il se manifeste par une volonté de certes "coller" au contexte des guerres contemporaines, mais également de rester le plus pertinent possible dans la concurrence entre organisations. A ce niveau, les acteurs sont partagés entre ceux qui font preuve de réflexivité et saisissent consciemment ces enjeux, et ceux qui adhèrent aux nouveaux concepts comme à des mythes essentiels ou à des solutions stratégiques.
  3. L’adaptation tactique est un processus organique aux unités déployées sur le terrain. Elle est presque essentiellement fonctionnelle (c’est à dire qu’elle cherche à répondre aux défis du contexte conflictuel), mais se trouve comme saisie par les enjeux des deux autres niveaux. La circulation des savoirs et des savoirs-faire qui en forme la clé de voûte est essentiellement horizontale et, lorsqu’elle se trouve liée au niveau supérieur, elle fonctionne plutôt du bas vers le haut.

Cette distinction de logiques (politiques, institutionnelles ou fonctionnelles) se comprend dès lors que l’on saisit qu’au fond il s’agit de deux espaces-temps bien distincts, sans être séparés. Les décideurs politiques et militaires agissent dans une logique de temps de paix, ce qui permet de les analyser selon les modèles "classiques" de Stephen Rosen ou de Barry Posen. Les unités déployées sur le terrain agissent dans une logique de temps de guerre, ce qui correspond davantage aux travaux d’un Bruce Gudmusson par exemple.

A cela, on peut ajouter une réflexion: les officiers et militaires sur le terrain se trouvent face à des objectifs politiques définis de manière ambitieuse ou floue. Laissés à eux-mêmes, ils développent leurs propres tactiques et tendent aussi à vouloir peser sur l’élaboration stratégique (notamment à travers le groupe des "réformateurs" et à partir du moment où les premiers officiers supérieurs ou généraux ayant fait leurs armes en Irak se retrouvent à des postes de responsabilité au sein de leurs institutions).

Enfin, on ne peut oublier qu’il existe des ponts entre ces trois niveaux d’analyse. C’est le cas notamment d’individus tel que le général David Petraeus. Bien qu’intéressé aux trois processus, on voit cependant que ce dernier reste orienté essentiellement par les deux premiers… Logiques de guerre et logiques de paix s’entremêlent ainsi, mais sans jamais se confondre.

Drone strikes

Sur le plan stratégique et militaire, le mandat du président Obama restera certainement marqué et caractérisé par l’utilisation des drones. Plusieurs ouvrages parus récemment aux Etats-Unis ont insisté sur ce point et sur les guerres "secrètes" menées par l’administration américaine au Pakistan, au Yémen et en Somalie. De ces récits, solidement informés et bénéficiant de sources parfois issues de "fuites", émerge un président à la fois soucieux de respecter ses buts politiques et ses principes moraux et engagé dans une lutte sans merci contre Al-Qaïda et ses "filiales". Les aspects éthiques, couvrant les luttes politiques internes aux Etats-Unis, ont fortement dominé les débats au détriment d’autres questions portant sur le processus décisionnel américain, sur la pertinence tactique et stratégique de ces frappes ainsi que sur les caractéristiques de ces "guerres de l’ombre".

Une inflexion stratégique:

Avec près de 280 attaques de drones pour le Pakistan seul, la période Obama surpasse de loin celle de son prédécesseur (à qui on impute près de 50 frappes). En effet, la politique étrangère poursuivie par le président cherche à réconcilier le monde arabo-musulman en réduisant (ou en retirant) la présence militaire américaine en Irak et en Afghanistan. Par ailleurs, il s’agit d’abandonner la rhétorique de Georges Bush sur la "guerre à la Terreur" (devenue "guerre contre Al Qaïda et ses affidés" dans la logique des "guerres accidentelles" inspirée de David Kilcullen). Le nouvel objectif est ainsi défini le 1er mars 2009: "démanteler, perturber et défaire Al Qaïda en Afghanistan et au Pakistan". Bien entendu, ce but est étendu à l’ensemble des groupes se réclamant ou rattachés à AQ, tels que les Shebabs en Somalie, Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique au Yemen, les Tehrik-e-Taliban (TTP ou Taliban Pakistanais) ou le Réseau Haqqani au Pakistan.

Dans cette optique, l’usage des frappes de drones peut être considéré en première instance comme une utilisation sélective de la force. C’est à dire qu’elle repose sur une violence maximale mais restreinte pour ne détruire ou endommager que l’adversaire.

Néanmoins, il faut relever deux illusions quant à leur efficacité tactique et leur capacité à accomplir les objectifs stratégiques:

  • leur précision n’est évidemment pas absolue, aussi bien du fait de l’environnement de la cible que de l’identification souvent hasardeuse de cette dernière (d’où l’usage par la CIA des signatures strikes, c’est à dire de frappes contre des individus ou des groupes présentant les "caractéristiques" des "terroristes").
  • leur utilisation dans le cadre d’une stratégie de coercition par décapitation ou par intimidation semble avoir aliéné une grande partie des populations, ou suscite en tout cas des résistances politiques de la part des sociétés ou de certaines élites.

De ce fait, on ne peut nier l’efficacité des drones dans l’élimination du leadership d’Al Qaïda et des organisations ciblées, mais à  un coût politique qui ne prouve en rien l’avantage de ce moyen sur d’autres plus conventionnels. Par conséquent, si à court terme on peut constater l’affaiblissement d’Al Qaïda, on peut craindre que cette tactique ne nuise à moyen ou à long terme aux objectifs de politique étrangère du président.

Ce qui pose la question des intérêts et enjeux pour l’administration américaine: ne s’agit-il pas de poursuivre une stratégie destinée avant tout à persuader l’opinion publique américaine que les guerres coûteuses et sanglantes de l’ère Bush sont terminées?

L’arbre qui cache la forêt?

D’autre part, il faut être conscient que les drones ne sont que la partie émergée de l’iceberg que sont les "guerres de l’ombre". Sans rentrer dans le discours scientifique postmoderne sur la "visibilité" de la guerre, on peut effectivement constater que la croissance des médias et la sophistication des moyens de communication ne rendent pas pour autant plus transparents les conflits contemporains.

De ce fait, disséquer les opérations "secrètes" ordonnées par l ‘administration et menées par les forces armées américaines et la CIA révèle bien plus que la focalisation sur les drones. En effet, même au Pakistan -où l’administration a du promettre de restreindre la visibilité de la présence américaine- les groupes de poursuite de la CIA (Counterterrorism Pursuit Teams) et les unités du Joint Special Operations Command sont largement présentes. En Somalie, des AC-130 Gunship apportent un soutien aérien aux forces kényanes et éthiopiennes, tandis que missiles de croisière et même des tirs d’artillerie navale participent à la lutte contre les Shébabs.

D’autre part, les opérations militaires en tant que telles sont inscrites dans une stratégie globale concernant ces trois théâtres: guerre par "procuration", soutien financier et assistance technique aux forces armées locales, effort global de contre-insurrection en soutien du "gouvernement-hôte". Plus largement, dans le cadre de la lutte contre les actes terroristes, la stratégie de "nouvelle dissuasion" élaborée depuis le 11 Septembre comprend un large éventail de tactiques, qui vont du sabotage des réseaux Internet au financement de l’enseignement et de l’instruction dans nombre de pays, en passant par le démantèlement des organisations insurgées et terroristes en ciblant leurs "noeuds".

La centralisation du processus de prise de décision:

Le principal effet de l’usage des drones est de concentrer encore davantage le processus décisionnel entre les mains du président. En effet, les divisions quant aux stratégies et aux tactiques à adopter vis à vis d’Al Qaïda et des mouvements qualifiés d’extrémistes sont extrêmement nombreuses. La fragmentation n’est pas seulement bureaucratique mais aussi individuelle. La focalisation sur les drones a permis à Obama de passer au-delà des querelles de chapelles, tout en laissant ces dernières se dérouler au sein du Pentagone, de Langley ou de l’Aile Ouest de la Maison-Blanche.

Dans un premier temps, Obama a réussi à coordonner la CIA et les militaires non pas en leur imposant une division du travail (les opérations spéciales au JSOC et les frappes de drones à l’Agence) mais en mêlant leurs compétences et leurs sphères d’activité. Cette mise en concurrence a été doublée d’une volonté de fusionner davantage les intérêts politiques et les cultures bureaucratiques des deux institutions. La nomination de Leon Panetta -ex-directeur de l’Agence- à la tête du Pentagone et celle de David Petraeus à la tête de la CIA n’en est que l’illustration la plus visible. Ce mode de gestion compétitif se retrouve également entre les principaux conseillers du président et jusqu’aux experts juridiques du Pentagone et de l’Agence chargés de valider ou non la "légalité" des frappes.

Dans un second temps, la centralisation du processus décisionnel a été accentuée à l’extrême puisque le passage en revue des cibles et l’autorisation de les frapper relève du seul président, entouré de John Brennan (son conseiller au contre-terrorisme) et du général Cartwright -ancien n°2 du Comité des Chefs d’Etat-major. On sait depuis peu l’importance des réunions du comité contre-terroriste du mardi dans la mise en place de kill-lists et l’importance qu’apporte Obama à autoriser lui-même les cibles. Toutefois, cette centralisation ne va pas sans les réticences bureaucratiques d’usage. Tout d’abord parce que le président a finalement cédé à la CIA quant aux signature-strikes (rebaptisées TADS pour terrorists-attack-disruption-strikes) après une forte réticence dans la première année de son mandat. Il n’a pu non plus s’opposer à la tactique consistant à cibler aussi les secours après une première frappe. Il en est de même avec les militaires qui ne peuvent frapper que des cibles individuelles et positivement identifiées mais qui n’ont cessé de vouloir élargir le théâtre des frappes aux alliés supposés d’Al-Qaïda (sans toujours tenir compte des rivalités internes aux organisations).

Par ailleurs, cette centralisation a un coût: coût moral puisque le président se retrouve à décider de la vie ou de la mort de personnes sur la base de renseignements qui ne sont pas absolument parfaits (outre les erreurs politiques qu’il peut y avoir à tuer de potentiels alliés, il faut noter que les civils représenteraient 17% des décès dus aux drones). On sait en revanche que le président a montré de l’obstination dans la traque de Anwar Al-Awlaki, le chef d’AQAP par ailleurs citoyen américain.  Coût politique surtout puisque, en dépit du bénéfice qu’il y aurait à montrer de la détermination pour répondre aux accusations de l’opposition Républicaine, c’est bien le président lui-même qui devient responsable de cette stratégie, de ses succès (la mort de Ben Laden ou celle du n°2 d’AQ) mais aussi de ses échecs. A ce titre, on peut d’autant plus parler des "guerres d’Obama": non plus seulement les guerres qu’il doit mener par "nécessité" (ou pour gérer le lourd héritage de son prédécesseur) mais également celles qu’il mène seul dans le Bureau Ovale.

Or, outre les réticences internationales (Navi Pillay, haut-commissaire des Nations-Unies aux réfugiés, n’a pas hésité à affirmer que les attaques par drones posaient de sérieuses questions quant au respect du Droit International Humanitaire), il faut prendre en compte à la fois les risques locaux (l’aliénation des populations, l’instrumentalisation des frappes de drones par les élites et régimes locaux) et domestiques (les défenseurs des libertés fondamentales et les opposants à la guerre en Afghanistan se retrouvent pour condamner l’administration sur ce point). Plus grave: si Obama doit pouvoir donner des gages à l’opinion publique et aux élites politico-militaires américaines, il sera plus difficile de le faire avec les militaires eux-mêmes.

Conclusion: le secret, la bureaucratie et la guerre au XXIème siècle

L’essentiel des débats "critiques" ou "favorables" sur les frappes de drones porte sur le coût politique moindre de cette tactique: en effet, autant pour leur effet de précision et de portée que par l’absence de pilote embarqué, les plates-formes rendraient l’usage de la force -et partant le déclenchement des opérations militaires- plus aisé pour les décideurs politiques.

Or, outre que ce discours a déjà été tenu à la grande époque de la RMA ou de l’Airpower, il faut retenir que les frappes de drones et les soit-disant "guerres secrètes" (qui s’étalent en pleines pages dans les journaux nationaux) reflètent une autre tendance des guerres contemporaines, surtout pour les démocraties. Si, selon l’adage des théoriciens de la "Paix Démocratiques", les démocraties ne se font pas la guerre, elles usent sans hésiter de la force contre des dictatures ou des acteurs non-étatiques (qui n’ont à leurs yeux aucune légitimité à faire de même). Ces guerres hiérarchiques sont une composante majeure de l’analyse des relations internationales contemporaines.

Il n’en reste pas moins que peu d’études ont été menées sur les raisons pour lesquelles ces conflits sont déclenchés et rendus possibles, dans des sociétés réputées "post-héroïques" et hostiles au risque. Le cas de l’administration Obama dévoile un coin du voile: c’est la culture du secret (savamment entretenu ou agité comme un chiffon aux yeux des médias) et la sophistication des bureaucraties (ainsi que leurs rivalités) qui ont permis cette évolution vers un usage quotidien et brutal de la force…

Si l’alliance entre le secret et l’utilisation de la violence sélective n’est en effet pas neuve, ce n’est pas le cas de leur inscription dans une culture bureaucratique et politique au sein d’un système démocratique. Le secret y est en effet à double-tranchant: il permet de mener des opérations militaires ou clandestines, mais il expose les décideurs politiques à leur responsabilité. Sans compter que, dans le cadre d’une bureaucratie complexe et en constante rivalité, le secret peut devenir un obstacle cognitif majeur à l’origine de nombreuses erreurs. L’auteur de ces lignes n’a pas partagé l’enthousiasme plus ou moins général à l’élection d’Obama. Mais il faut reconnaître au président américain une force de caractère et un pragmatisme hors du commun.

Sources et données:

Les données compilées par le Bureau of Investigative Journalism

Les données de la New America Foundation: sur le Pakistan, et sur le Yémen.

L’ouvrage de David Sanger, Confront and Conceal: Obama’s Secret Wars and Surprising Use of American Power

L’ouvrage de Daniel Klaidman, Kill or Capture: The War on Terror and the Soul of the Obama Presidency

Many thanks to Adam Elkus for his incisive and brilliant thoughts on that question: you can visit and enjoy his blog here. He’s also a contributor to Andrew Exum’s Abu Muqawama weblog.

Afghanistan: quelques réflexions tactiques et stratégiques

Note: ce billet se veut une réponse un peu approfondie à une question posée sur nos tactiques en Afghanistan, et notamment l’opportunité ou non d’un "Plan Challe" revisité. Merci à Guillaume Ménager.

En réalité, le choix d’une tactique obéit à l’interaction entre trois impératifs:

  1. celui du contexte et de la tactique ou stratégie ennemie
  2. celui des moyens dont on dispose
  3. celui de l’objectif militaire que l’on s’est fixé afin d’atteindre le but politique

Dans le cas de l’Afghanistan, la tactique choisie ne peut prendre en compte la suppression de l’adversaire (c’est à dire sa neutralisation et sa destruction définitive). Pour plusieurs raisons:

  • un problème de moyens: le faire nécessiterait un contrôle étroit du territoire et de la société afghane, et donc une véritable conquête militaire calquée sur la "pacification"
  • un problème stratégique: mettre en équivalence la destruction des Taliban/insurgés et la victoire militaire suppose que tel est effectivement le but poursuivi. Outre que cela ne résoudrait qu’en partie la "question afghane" (laquelle est aussi celle d’un Etat défaillant et d’une société en pleine révolution depuis plus de 30 ans), un tel objectif n’est de toute manière pas celui qui a été retenu par les décideurs politiques, notamment américains.

En effet, si Obama a fait campagne sur le thème de l’Afghanistan comme "guerre de nécessité" qu’il se promettait de remporter, sa position a évolué. A tel point que l’on peut se demander (de manière rhétorique) si son objectif n’est pas aujourd’hui davantage un retrait (qui permettrait de garder une présence résiduelle aux portes du Pakistan, véritable enjeu de la région pour son administration).

En d’autres termes, la question n’est pas d’abord celui du choix tactique, mais bien du choix politique: qu’est-ce que "gagner" veut dire? Dans le cas de l’Afghanistan -et en acceptant que le cours de l’Histoire n’ait pas déjà été fortement infléchi par les décisions antérieures- nous aurions trois réponses:

  • éliminer les Taliban ou les empêcher de se réimplanter en Afghanistan
  • construire un Etat stable et démocratique
  • éviter de rester pour l’Histoire un nouveau Lyndon Johnson

Et  il semble bien que ce troisième but soit celui finalement retenu. Dès les débuts de sa réflexion sur l’Afghanistan (mars 2009), l’Administration Obama a été hantée par la peur d’un nouveau Vietnam et par la figure de Lyndon Johnson (Obama a même invité à dîner à la Maison-Blanche les historiens américains ayant le plus travaillé sur ce prédécesseur, son processus de prise de décision et ses "erreurs").

Mais ce revirement n’est pas seulement du à la hantise du Président: il reflète aussi la hauteur des enjeux que représente la stabilisation de l’Afghanistan pour les Américains. Non plus déconnectés des intérêts des Etats-Unis, mais bien plus réalistes. Disons-le, l’Afghanistan n’a aujourd’hui d’intérêt que dans la mesure où:

  • c’est un point de passage éventuel pour les hydrocarbures évacués de la Mer Caspienne
  • sa stabilité relative peut éviter d’en faire un sanctuaire pour Al Qaïda
  • il s’agit d’empêcher la perte de contrôle de son arsenal nucléaire en plein développement par le Pakistan
  • le conflit est un lourd héritage à gérer et jouera un rôle dans le bilan du président sortant.

Au final, l’objectif militaire ("démanteler, perturber et défaire Al Qaïda au Pakistan et en Afghanistan") ne demande ni le maintien d’une force d’occupation/stabilisation, ni la mise en oeuvre de tactiques de quadrillage et de ratissage.

 

Il n’en reste pas moins que risque d’émerger une incompréhension croissante avec les acteurs sur le terrain (c’est à dire les militaires). En effet, après leur avoir présenté la lutte contre les Taliban et la reconstruction de l’Etat Afghan comme des enjeux vitaux (pour lesquels tous les moyens doivent être mobilisés, ce qui suscite logiquement une perception des Taliban comme des ennemis absolus qu’il faut détruire), le fait de relativiser ces enjeux peut devenir source d’amertume et de rancoeur (car, à quoi bon tant de morts et de sacrifices?)… Si les décideurs politiques ont souvent à coeur de se concilier l’opinion publique et les élites militaires, il n’en est pas de même pour les soldats sur le terrain..

NB: petit détail historique. L’idée d’attirer les Taliban dans des embuscades est particulièrement présente dans l’approche choisie par la TF Korrigan du Col. Chanson en 2009. Articulant sa manoeuvre autour de la construction de routes dans la Kapissa, il a en effet choisi de s’en servir comme "aimant" destiné à provoquer des attaques et à prendre l’adversaire sur son terrain.. Mais une guerre ne se gagne pas sur le champ de bataille.

Politique étrangère des Etats-Unis et stratégie (9): guerres par procuration

Avec les contraintes budgétaires accrues et la perception par les élites politico-militaires d’une relativisation de leur puissance, les Etats-Unis semblent revenir à un choix ancien: celui des guerres par procuration (proxy wars).

Au-delà d’une analyse historique de ce choix, il convient d’en saisir les raisons et motivations d’une part, les enjeux réels d’autre part. Passant d’une approche stratégique tout azimut à la nécessité de hiérarchiser des priorités entre leurs objectifs, les Etats-Unis doivent aussi apprendre à gérer une tactique certes peu coûteuse mais potentiellement dangereuse.

1) une approche rentable?

Comprendre la préférence de l’Administration actuelle pour les guerres par procuration nécessite de s’interroger non seulement sur la perception coûts/avantages qu’elle en a, mais également sur les facteurs qui pèsent dans la formulation stratégique.

Sous un certain angle, les guerres par procuration semblent effectivement rentables. En effet, elles permettent d’engager des opérations de guerre de manière indirecte. De ce fait, les coûts financiers et politiques inhérents à l’action sont assez faibles, surtout si on les compare aux conséquences des occupations de longue durée en Irak et en Afghanistan. De la même manière, la perception de l’engagement américain resterait limitée aux yeux de l’opinion domestique.

Néanmoins, la condition sine qua non à mener des guerres par procuration serait justement d’être dans une logique de guerre limitée. Dans ce cas en effet, les enjeux doivent être suffisamment bas pour supporter les défauts inhérents à ce mode d’action (et notamment le manque de contrôle direct sur les effets militaires et politiques). Néanmoins, l’approche technologisante ainsi que la perception biaisée de l’usage de la force (selon laquelle on peut contrôler celle-ci une fois déchaînée) qui prévalent au sein des élites américaines peut leur laisser croire que ce type d’action est utilisable y compris dans une logique plus absolue. Comme le montre la "guerre froide", l’utilisation de proxies a été envisagée contre l’arch-ennemi soviétique. Il importe cependant que l’affaire demeure discrète, notamment pour minorer les coûts en cas d’échec.

La préférence actuelle pour les proxy wars ne s’explique pas seulement par l’apparent avantage que cette stratégie recèle. Les opérations au Pakistan, au Yemen ou en Somalie (pour ne citer que les plus connues) s’expliquent également par l’articulation entre la perception du contexte par les élites (menaces de "basse intensité", contraintes budgétaires) et les préférences des acteurs bureaucratiques. Ainsi, ce mode d’action convient parfaitement aux élites militaires (notamment de l’Army) qui souhaitent éviter de nouvelles interventions durables, même si elles se sont adaptées à la pression politique en faveur des opérations de stabilisation ou de la "guerre irrégulière". Face à ces impératifs imposés par la sphère politique, les top brass ont davantage cherché à conserver leur structure de forces que de modifier entièrement celle-ci.

De la même manière, cette stratégie convient parfaitement au style décisionnel d’Obama ainsi qu’à son approche pragmatique de la politique étrangère: il s’agit de lutter contre des menaces identifiées comme telles par le consensus au sein des élites tout en poursuivant l’objectif d’amélioration de l’image des Etats-Unis dans le monde.

2) une stratégie hasardeuse:

On peut certes penser qu’il est intéressant de mener de telles opérations, notamment dans le cadre de guerres limitées. Une telle stratégie indirecte correspond parfaitement à la nécessité de limiter les coûts liées à une implication des forces américaines, dans la lignée de la "doctrine de l’anticorps".

Néanmoins, cette stratégie est plus problématique dès lors que l’enjeu local pour les Etats-Unis est plus élevé. En effet, si il s’agit d’empêcher la constitution d’un sanctuaire djihadiste, peu importent les effets politiques de long terme pour le territoire concerné. Tout juste admettra-t-on qu’il faut stabiliser une situation ou ne pas l’aggraver. En revanche, cette stratégie est dangereuse dans le cas d’un territoire que l’on veut maintenir sous contrôle, comme c’est le cas au Pakistan.

Car en effet, il faut tenir compte du fait que les intérêts des Etats-Unis et ceux de leurs proxies sont partagés jusqu’à un certain point: le Kenya partage avec eux l’intérêt de stabiliser le Sud de la Somalie pour des raisons sécuritaires et de sécurisation des approvisionnements énergétiques; les élites pakistanaises ne partagent avec les Etats-Unis que la nécessité de lutter contre Al-Qaïda et non celle de stabiliser l’Afghanistan. A ne pas tenir compte des divergences, ou du moins de l’inexistence d’un alignement parfait avec les intérêts des acteurs locaux, on court le risque de s’aliéner des alliés ou, pire, de se faire instrumentaliser par eux.

En d’autres termes, cette stratégie indirecte porte en son sein un des défauts de cette approche: la difficulté à maîtriser les effets politiques de l’action militaire en est largement accrue… Comme le cas de l’Afghanistan des années 1980 l’illustre parfaitement, les conséquences politiques de la guerre ne s’arrêtent pas à la défaite militaire de l’ennemi. Ouvrir la boîte de Pandore est une lourde responsabilité à prendre en compte.

Article publié sur Alliance Géostratégique.

Stratégie et Politique étrangère américaine (8): risques, menaces et préparation

La question de la préparation des forces aux menaces actuelles ou futures est centrale dans les débats stratégiques aux Etats-Unis. Elle n’est pas simplement de l’ordre de la décision politique mais relève aussi des stratégies bureaucratiques.Les institutions doivent en effet s’adapter à la demande des décideurs politiques tout en préservant leur autonomie, leur prestige et leurs ressources. Par ailleurs, la perception du contexte est cruciale: elle révèle quels sont les risques opérationnels les plus saillants aux yeux des élites politico-militaires américaines. Ces trois éléments (le choix politique, les stratégies bureaucratiques, la perception de l’environnement) interagissent sur le produit final de la stratégie américaine.

Dans le cadre de ce billet, je propose de m’intéresser à la perception des menaces induite par la lecture de la Quadriennal Defense Review de 2010. En effet, celle-ci propose de prendre en compte les menaces sur tout le "spectre des opérations". Pourtant, il ne s’agit pas de se préparer à n’importe quels défis. Le document, reprenant la vision traduite par la National Security Strategy, insiste sur les menaces présentes aux deux bouts du spectre:

  • Les menaces liées aux guerres "irrégulières", à la stabilisation des Etats "défaillants", aux réseaux terroristes: en réponse, l’institution militaire propose de développer les capacités de contre-terrorisme, d’Assistance aux Forces de Sécurité (SFA) et de partenariat avec les autres agences gouvernementales, les ONG ou les OIG.
  • les menaces asymétriques de haute capacité (ou HEAT pour High-End Asymmetric Threats), c’est à dire le risque de cyberattaques, d’utilisation d’ADM par des réseaux terroristes, le développement de capacités ballistiques et celui de capacités d’interdiction: en retour, le Département de la Défense propose d’insister sur la "cyberguerre", le bouclier anti-missile et les capacités visant à annuler "l’anti-accès" de la part des puissances régionales ou globales.

Ainsi, le contexte perçu est celui de menaces divergentes. Selon cette représentation des défis actuels et futurs, les forces armées des Etats-Unis auraient à combattre les menaces de "haute" et "basse" intensité, et devraient donc se spécialiser selon une division du travail entre forces terrestres ("basse intensité") et forces aériennes/navales ("haute intensité", dissuasion, aspects technologiques). Cette vision est particulièrement évidente dans le concept AirSea Battle que l’Air Force et la Navy développent dans le cadre d’une confrontation éventuelle avec la Chine. La Defense Strategic Guidance du président Obama insiste effectivement sur la place centrale du théâtre Asie-Pacifique pour le dispositif stratégique américain (p.2).

Pourtant, prenant en compte la notion de "risques opérationnels", Frank Hoffman (officier des Marines en retraite et chercheur dans un think tank institutionnel) met en lumière le peu de pertinence d’une telle perception. Partant du principe que les menaces les plus fréquentes sont "irrégulières" mais que les acteurs non-étatiques se dotent de capacités de plus en plus létales, Hoffman considère que l’essentiel de la demande pour les forces armées concernera dans le futur le milieu du spectre: Etats défaillants, menaces hybrides, extrémisme violent, etc.

Frank Hoffman, "Future Threats and Strategic Thinking", Infinity journal, automne 2011

En conséquence, Hoffman propose de développer des forces capables d’affronter l’ensemble du spectre des menaces, principalement en maintenant le niveau d’effectif actuel des forces terrestres, au lieu de les diminuer comme le souhaiteraient les tenants de la "Division du Travail". Il faut souligner que cette perception des menaces et des capacités associées est actuellement dominante au sein des élites militaires de l’Army et des Marines, pour des raisons évidentes puisque ces institutions se présentent comme les seules à pouvoir assurer l’ensemble des missions.

 

Deux questions demeurent:

  1. prétendre que la demande politique précède toujours l’adaptation institutionnelle (ici sous la forme de concepts, de stratégies ou de doctrines) est bien entendu excessif: il s’agit plutôt d’une interaction entre politiques et militaires dans la définition du contexte et des mesures à adopter pour s’y adapter. Le pouvoir politique articule sa demande en fonction des éléments qui lui sont également fournis par les militaires.
  2. la question de la préparation pour les défis futurs est complexe: dans ce domaine, on ne peut prédire avec certitude et l’on doit souvent chercher quelles sont les lignes de force du contexte contemporain et extrapoler sur leur prolongement éventuel ou leurs évolutions. Dans un certain sens, la définition des guerres du futur est davantage un exercice bureaucratique interne qui est fonction de l’environnement dans lequel se meuvent les institutions: rivalités et visions concurrentes internes, rivalités et convergences avec les autres institutions, pressions du pouvoir politique.

Rupture ou continuité

Deux discussions et nouvelles plutôt intéressantes concernant les deux derniers commandants en chef américains en Afghanistan, Stanley McChrystal et David McKiernan (la mafia des écossais-américains a frappé fort dans la promo 1976 de West Point).

Le premier est un débat fort passionnant lancé par The Security Crank, blog que je recommande vivement pour prendre de la distance avec le conformisme croissant de la blogosphère COIN US (j’aime bien Andrew Exum, mais il a parfois du mal à discerner entre la recherche de la vérité et les impératifs de ses patrons du CNAS). Selon lui, le limogeage de David McKiernan, plutôt incompréhensible si l’on considère qu’il est le premier commandant de théâtre limogé dans le cadre de ses fonctions opérationnelles depuis McArthur en 1950 et si on compare son bilan avec ceux de Ricardo Sanchez ou de George Casey en Irak, est du à son absence de réseau au sein de la classe politique américaine couplée à ses réticences face à une guerre par milices tribales interposées défendue entre autres par le CNAS. L’auteur anonyme du blog démonte avec vigueur le "mythe McKiernan" (équivalent afghan de la "narration Petraeus") et adresse au passage un coup de griffe bien ajusté aux adorateurs du Powerpoint en lieu et place d’ordres donnés clairement "face au terrain" (ou via le traditionnel OPO résultant d’une bonne MEDO). Un papier fort stimulant pour qui veut comprendre les dessous politiciens des changements de stratégie à Washington et les défauts inhérents à la "culture technique" de nos amis américains.

Le second est un article de Noah Schachtman (Danger Room) qui montre que la stratégie dont il est question est bien plus complexe que celle que l’on nous a présenté à longueur de temps depuis les débats McChrystal/Biden de cet automne. Pour faire bref, les attaques ciblés par drones auraient connu un pic depuis la prise de commandement du général Américain. L’explication paraît simple: mieux vaut restreindre les frappes aériennes qui risquent de provoquer des dommages collatéraux et user des bonnes vieilles méthodes d’assassinats ciblés. Ou comment mêler le contre-terrorisme propre à l’officier des Forces Spéciales à la contre-insurrection "orthodoxe" définie par le CNAS.

copyright: Noah Schachtman

Le hic: c’est que le rapport de l’ONU sur les pertes civiles en Afghanistan a démontré que celles-ci n’avaient cessé de croître dans l’automne 2009. Forcément, tout dépend du renseignement que l’on a obtenu sur les "cibles de haute valeur". Comme on peut s’en douter, l’imprécision et les incertitudes de celui-ci peut conduire à des erreurs, qui accroissent en retour les pertes si l’on use plus fréquemment d’un outil que l’on juge, à tort ou à raison, plus sur et plus éthique. Pour faire bref: on croît que l’on va faire moins de dégâts, alors on utilise plus. Or, la marge d’erreur contenue dans toute appréciation humaine non habituée à pratiquer l’antique vertu de prudence (à ne pas confondre avec la pusillanimité) reste tout aussi élevée.

Le Jihad se fissure-t-il?

Excellent article par Thomas RID dans le dernier numéro du Wilson Quarterly sur les transformations actuelles de la "mouvance" islamiste jihadiste (pour autant que l’on puisse user de ces termes).

L’argument est intéressant et particulièrement bien étayé: la force actuelle d’Al Qaeda, c’est à dire sa dispersion et la décentralisation croissante du recrutement, de la formation et de la préparation opérationnelle, est aussi sa principale faiblesse. Dans le livre que Thomas a co-écrit avec Marc HECKER (de l’IFRI, salut à toi Marc), WAR 2.0, l’argument est déjà présent. Les moyens techniques de communication (qui sont devenus des plate-formes après avoir été des cibles puis des armes) permettent de rendre viables les idéologies et les mouvements les plus extrémistes mais, dans le même temps, ils les condamnent à ne pas pouvoir s’inscrire dans une logique de légitimation politique efficace (c’est à dire s’appuyant sur des communautés humaines réelles). Bref, le Jihad ne vaincra jamais, mais ne peut pas non plus vraiment être vaincu.

Un autre élément capital concerne les éléments potentiellement radicalisables, notamment chez les nouveaux convertis des sociétés occidentales (qu’ils soient issus de minorités culturellement et sociologiquement musulmanes ou des groupes de population "souches"). Au fond, ces personnes sont autant des cibles potentielles du radicalisme que des éléments dangereux en puissance. Là git d’ailleurs toute l’ambiguité du discours contre-insurrectionnel/contre-terroriste: il oscille entre l’idée naïve qu’il suffit d’une meilleure gouvernance et de meilleurs services publics pour couper l’herbe sous le pied au processus de radicalisation et le discours victimisant certains groupes sociaux ou ethniques au motif de leur dangerosité supposée.

A mon sens, il faut absolument être conscient de deux faits solidement étayés par les recherches empiriques et la réflexion analytique:

1) il est dangereux et naïf de croire que la religion a un potentiel violent ou radicalisateur en soi. En réalité, les motivations des terroristes ressortent bien plus souvent d’une "confusion des genres" entre les motivations dites religieuses ( ou proclamées telles) et des causes sociologiques voire psychologiques plus complexes. Bref, le "radicalisme religieux" n’est pas du tout équivalent au "radicalisme politique". Il paraît bien plus porteur de chercher dans quelles conditions les motifs religieux (ou l’appartenance à un groupe définissant son identité sur le mode religieux) donnent naissance à la radicalisation politique. C’est la cas tant dans la lutte "anti-terroriste" que dans la "contre-insurrection".

2)il est nécessaire de prendre acte du processus décrit par Thomas. Peut-être la volonté absolue d’en finir avec Al Qaeda est-elle avant tout irréalisable et dangereuse? Peut-être faut-il plutôt gérer les coûts de ce risque de radicalisation?

Du pain sur la planche pour les chercheurs, les praticiens, les hommes politiques et les citoyens….

Bonne année à tous encore!

Propulsé par WordPress.com.
Thème : Esquire par Matthew Buchanan.

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.