Little America: quelques réflexions

Lisant l’excellent livre de Radjiv Chandrasekaran sur les Américains dans le Helmand, je ne peux m’empêcher de noter quelques réflexion. Bien informé, l’auteur nous livre en effet les éléments permettant de confirmer quelques hypothèses concernant d’autres théâtres (notamment l’Irak). Je prends deux exemples:

  1. Sur l’envoi de 10 000 Marines dans le Helmand en 2009. L’auteur montre que tous à Washington, ainsi que McChrystal d’ailleurs, savent que le déploiement de troupes supplémentaires à Kandahar serait plus pertinent. Au lieu de cela, le général Nicholson est envoyé dans cette province minée par l’insurrection mais ne représentant que 1% de la population du pays. On peut certes y trouver un enjeu: mettre fin à la culture de pavot qui alimenterait les Taliban (R. Holbrooke soulignant que l’essentiel du soutien financier vient plutôt de donateurs des pays du Golfe), faire pression sur les dirigeants corrompus d’une province que les Britanniques n’ont pu pacifier, démontrer enfin la validité des tactiques de « contre-insurrection ». Il n’en reste pas moins que Kandahar est un objectif plus valable, non seulement parce qu’il s’agit de la troisème ville du pays, mais également en raison de sa situation de carrefour. Ce qui frappe sont les raisons avancées pour justifier le choix du Helmand: le refus des Canadiens de se faire épauler par les Américains (les Canadiens considérant que la sécurité s’est améliorée à Kandahar), la crainte d’aliéner les populations locales (Kandahar étant une cité symbolique pour les Pachtounes), mais surtout la demande expresse des Marines (via le général Conway lui-même) de déployer l’ensemble des moyens organiques d’une Force Expéditionnaire, bref de disposer d’un « Marinestan ».
  2. Concernant la lutte contre la culture du pavot, on observe un écart -si ce n’est un fossé- entre les logiques des experts locaux, celles du Département d’Etat et celle de USAID. Ainsi, les spécialistes de la région recommandent de favoriser la culture du coton et l’industrie textile. USAID et le Département d’Etat considèrent au contraire qu’il faut transformer la région vers une agriculture de fruits et agrumes destinés à l’exportation. Les moyens qui sont alloués aux experts de la région et aux bonnes volontés locales sont extrêmement réduits, et on voit comment les représentants d’USAID s’enfoncent dans leur raisonnement, estimant que -dans l’attente du développement des vergers- il faut occuper la main d’oeuvre du Helmand à la construction de routes, ou bien favorisant les politiques d’épandage de défoliants dans les champs de pavot. Au bout du compte, les retards pris, l’insuffisance des moyens financiers et l’aveuglement bureaucratique conduisent non seulement à favoriser le pavot mais aussi à attiser la méfiance des agriculteurs locaux vis à vis des Américains (militaires, agences gouvernementales ou ONG) et même des représentants de Kaboul.

Ces deux exemples, hâtivement brossés, posent question. Ils montrent que, en dépit de la circulation accrue des informations entre le théâtre et Washington, l’enchevêtrement des logiques divergentes entre des acteurs multiples conduit soit à l’absence de décision, soit à l’élaboration de stratégies inefficaces voire contre-productives. Le deuxième enseignement, lié au premier, insiste sur l’éloignement géographique et social entre le terrain et Washington: la prise d’une décision et sa mise en oeuvre ne sont en rien linéaires. Il faut tenir compte de la médiatisation imposée par les acteurs et la distance. On peut certes arguer des lourdeurs bureaucratiques, des différences de perception, des logiques corporatistes. Mais c’est surtout l’existence de deux espaces distincts sans être séparés, de deux logiques (celle qui prévaut pour les acteurs sur place, celle qui anime les décideurs à Washington) qui démontre à quel point on ne peut simplement répliquer telles quelles des décisions et des stratégies décidées en haut lieu. Comment, en dépit des discours sur « la localisation de la contre-insurrection et de la stabilisation », le principe de subsidiarité n’est pas aussi simple à mettre en oeuvre.

Afghanistan: quelques réflexions tactiques et stratégiques

Note: ce billet se veut une réponse un peu approfondie à une question posée sur nos tactiques en Afghanistan, et notamment l’opportunité ou non d’un « Plan Challe » revisité. Merci à Guillaume Ménager.

En réalité, le choix d’une tactique obéit à l’interaction entre trois impératifs:

  1. celui du contexte et de la tactique ou stratégie ennemie
  2. celui des moyens dont on dispose
  3. celui de l’objectif militaire que l’on s’est fixé afin d’atteindre le but politique

Dans le cas de l’Afghanistan, la tactique choisie ne peut prendre en compte la suppression de l’adversaire (c’est à dire sa neutralisation et sa destruction définitive). Pour plusieurs raisons:

  • un problème de moyens: le faire nécessiterait un contrôle étroit du territoire et de la société afghane, et donc une véritable conquête militaire calquée sur la « pacification »
  • un problème stratégique: mettre en équivalence la destruction des Taliban/insurgés et la victoire militaire suppose que tel est effectivement le but poursuivi. Outre que cela ne résoudrait qu’en partie la « question afghane » (laquelle est aussi celle d’un Etat défaillant et d’une société en pleine révolution depuis plus de 30 ans), un tel objectif n’est de toute manière pas celui qui a été retenu par les décideurs politiques, notamment américains.

En effet, si Obama a fait campagne sur le thème de l’Afghanistan comme « guerre de nécessité » qu’il se promettait de remporter, sa position a évolué. A tel point que l’on peut se demander (de manière rhétorique) si son objectif n’est pas aujourd’hui davantage un retrait (qui permettrait de garder une présence résiduelle aux portes du Pakistan, véritable enjeu de la région pour son administration).

En d’autres termes, la question n’est pas d’abord celui du choix tactique, mais bien du choix politique: qu’est-ce que « gagner » veut dire? Dans le cas de l’Afghanistan -et en acceptant que le cours de l’Histoire n’ait pas déjà été fortement infléchi par les décisions antérieures- nous aurions trois réponses:

  • éliminer les Taliban ou les empêcher de se réimplanter en Afghanistan
  • construire un Etat stable et démocratique
  • éviter de rester pour l’Histoire un nouveau Lyndon Johnson

Et  il semble bien que ce troisième but soit celui finalement retenu. Dès les débuts de sa réflexion sur l’Afghanistan (mars 2009), l’Administration Obama a été hantée par la peur d’un nouveau Vietnam et par la figure de Lyndon Johnson (Obama a même invité à dîner à la Maison-Blanche les historiens américains ayant le plus travaillé sur ce prédécesseur, son processus de prise de décision et ses « erreurs »).

Mais ce revirement n’est pas seulement du à la hantise du Président: il reflète aussi la hauteur des enjeux que représente la stabilisation de l’Afghanistan pour les Américains. Non plus déconnectés des intérêts des Etats-Unis, mais bien plus réalistes. Disons-le, l’Afghanistan n’a aujourd’hui d’intérêt que dans la mesure où:

  • c’est un point de passage éventuel pour les hydrocarbures évacués de la Mer Caspienne
  • sa stabilité relative peut éviter d’en faire un sanctuaire pour Al Qaïda
  • il s’agit d’empêcher la perte de contrôle de son arsenal nucléaire en plein développement par le Pakistan
  • le conflit est un lourd héritage à gérer et jouera un rôle dans le bilan du président sortant.

Au final, l’objectif militaire (« démanteler, perturber et défaire Al Qaïda au Pakistan et en Afghanistan ») ne demande ni le maintien d’une force d’occupation/stabilisation, ni la mise en oeuvre de tactiques de quadrillage et de ratissage.

 

Il n’en reste pas moins que risque d’émerger une incompréhension croissante avec les acteurs sur le terrain (c’est à dire les militaires). En effet, après leur avoir présenté la lutte contre les Taliban et la reconstruction de l’Etat Afghan comme des enjeux vitaux (pour lesquels tous les moyens doivent être mobilisés, ce qui suscite logiquement une perception des Taliban comme des ennemis absolus qu’il faut détruire), le fait de relativiser ces enjeux peut devenir source d’amertume et de rancoeur (car, à quoi bon tant de morts et de sacrifices?)… Si les décideurs politiques ont souvent à coeur de se concilier l’opinion publique et les élites militaires, il n’en est pas de même pour les soldats sur le terrain..

NB: petit détail historique. L’idée d’attirer les Taliban dans des embuscades est particulièrement présente dans l’approche choisie par la TF Korrigan du Col. Chanson en 2009. Articulant sa manoeuvre autour de la construction de routes dans la Kapissa, il a en effet choisi de s’en servir comme « aimant » destiné à provoquer des attaques et à prendre l’adversaire sur son terrain.. Mais une guerre ne se gagne pas sur le champ de bataille.

Où l’on parle des femmes en unités de combat

Dans un article publié mercredi par le Marine Corps Times (qui n’est pas un organe officiel de l’institution, ni d’une association de ses membres), on apprend que les officiers et engagés volontaires féminines pourront accéder à l’Infantry Officers Course. Par conséquent, elles pourront commander et appartenir à des unités de combat.

Pour une institution telle que le Corps des Marines -dont l’image véhicule des stéréotypes machistes-cela peut paraître paradoxal.

Pourtant, la tendance s’affirme plutôt au sein des forces armées des Etats-Unis, du fait des déploiements en Irak et en Afghanistan. Ainsi, le Major Jane Blair a-t-elle raconté son expérience en unité de combat en Irak dans Hesitation Kills: A Female Marine Officer’s Combat Experience in Iraq.

Dans un article publié en mai 2001 dans le Washington Post, Jane Blair tentait de déconstruire les « mythes » entourant la présence des femmes au combat, devenant ainsi une célébrité aux Etats-Unis et s’attirant foudre et admiration de la part de ses anciens collègues.

La demande politique dans le sens d’une adéquation à la réalité des opérations en Irak et en Afghanistan est également très forte: en février, le Département de la Défense annonçait qu’il allait modifier laDirect Ground Combat Definition and Assignment Rule de 1994 interdisant aux femmes d’intégrer des unités de combat en-dessous du niveau du bataillon.

Cependant, les différents services s’adaptent plus ou moins facilement à cette demande. Le général Raymond Odierno, chef d’Etat-major de l’Army, répondait dans une interview le 16 octobre 2011 qu’il trouvait le rapport interne qui lui avait été proposé insuffisant: non seulement on devait ouvrir des postes d’officiers de renseignement en unité de combat, mais également leur proposer un rôle plus important. Au sein du Corps des Marines, la décision récente s’est prise dans un climat de division interne. Carlton Kent, Sergeant-Major of the Marine Corps (le sous-officier le plus prestigieux de l’institution) a même du circuler au sein des organes de formation pour apaiser les tensions.

Au-delà des questionnements simplistes (est-ce du politiquement correct? de la discrimination positive? ou alors une adaptation des règles et procédures à une réalité existante?) ou des polémiques sans fin sur les capacités des femmes au combat, un enseignement majeur concerne l’adoption de telles mesures apparemment contraire à la « culture » institutionnelle.

Il semble bien que, au-delà d’une volonté des décideurs militaires de répondre à la demande de leur « patron » (au sens d’une relation de patronage), il faille comprendre cette décision comme la résultante des mutations importantes connues par les institutions militaires à l’occasion des guerres en Irak et en Afghanistan. Il est fort probable que, comme le prédisait Thomas Ricks lors de la sortie de The Gamble en 2009, les effets de la présence américaine en Irak ne se fassent encore attendre, et de manière imprévue.

Publication: Sécurité Globale n°10

Enfin! Le numéro 10 de la revue Sécurité Globale éditée par l’Institut Choiseul vient de sortir.

Son thème: « contre-insurrection(s) ». Son coordinateur: Georges-Henri BRICET DES VALLONS et votre serviteur.

Sommaire:

Dossier | Contre-insurrection(s)
Coordonné par Georges-Henri Bricet des Vallons
et Stéphane Taillat
-Contre-insurrection(s) : les forces armées occidentales à la croisée
des chemins
Stéphane TAILLAT
-Les mythes de la contre-insurrection et leurs dangers :
une vision critique de l’US Army
Gian P. GENTILE
-Les dilemmes de la doctrine de contre-insurrection américaine :
répétition, pertinence et effet
David UCKO
-L’expérience militaire britannique dans la province afghane
du Helmand (2006-2009)
Michel GOYA
-Contre-insurrection et « responsabilité de protéger » :
panacée ou supercherie ?
Christian OLSSON
-L’action intégrale ou la contre-insurrection à la mode colombienne
Jérôme CARIO, Antonin TISSERON

Pour le moment, ces numéros ne sont pas encore accessibles en ligne. Mais je recommande  de cliquer régulièrement sur le lien de l’Institut pour les mises à jour .

Je tiens à remercier les contributeurs qui ont accepté de me suivre dans l’aventure: Christian Olsson, Michel Goya et Antonin Tisseron (amicales salutations à Jérôme Cario aussi) pour le domaine francophone, le colonel Gian Gentile et David Ucko pour le domaine anglophone.

Et bien entendu, merci encore à Georges-Henri de sa disponibilité (il est également doctorant et je sais que c’est prenant), de son ouverture d’esprit et de sa gentillesse, vertu si rare de nos jours car perçue comme « faible ».

Pacification?

Une des prétentions de la contre-insurrection orthodoxe américaine est de pacifier les populations ou les situations politiques contre un insurgé considéré comme criminel et violent.

(publié simultanément sur AGS)

ussoldiers_child_iraq

Pourtant, une analyse empirique de la situation en Irak nous montre qu’il est nécessaire de critiquer cette approche pour essayer de considérer ce qui est vraiment « pacificateur ».

Sur un plan discursif, les doctrines occidentales actuelles considèrent que l’une des tâches centrales des forces armées est de contribuer à la pacification des violences et  à la protection des populations notamment dans le cadre de conflits qui sont de plus en plus définis comme des guerres civiles. Cela est surtout vrai pour l’Irak depuis 2006, mais également pour l’Afghanistan dès lors que le discours discriminant entre Taleban, Jihadistes et tribus devient dominant dans l’explication de l’origine des violences comme compétition politique interne attisée par des éléments étrangers (Al Qaeda).

Deux visions modernes:

Plus globalement, l’action militaire s’inscrit dans une opposition entre deux visions de ce type de guerre. La première considère que les parties en présence entretiennent une inimitié absolue du fait de leur altérité, source de leur divergence d’intérêts, voire de leur concurrence pour la survie. La solution est de s’interposer entre les factions. On peut ainsi comprendre le Plan de Sécurité de Bagdad ou la création des « communautés fermées » par les militaires américains en Irak. Bien entendu, la stratégie est plus complexe parce qu’elle reconnaît que des acteurs radicaux vont entretenir la violence d’une communauté contre une autre. Mais il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’avaliser une forme de partition géographique entre les ethnies. En dépit des recherches empiriques ayant invalidé cette vue, elle n’en reste pas moins prégnante dans l’imaginaire politique et sécuritaire américain.

L’autre conception s’appuie sur les présupposés constructivistes pour faire de l’altérité entre les acteurs le produit d’une construction identitaire contingente. A la limite, ces différences ne seraient qu’une illusion, dans la lignée des courants de pensée monistes. Dans ce cadre, on peut placer les tentatives évoquées par les spécialistes américains de la COIN de changer les identités, voire de les nier. Même si cette position est minoritaire, elle n’en reste pas moins opérationnelle en Irak, comme le démontrent par exemple les volontés de création de forces armées qui seraient le creuset de la nation irakienne refondée. A noter également que la volonté néoconservatrice de créer un Irak sur le modèle américain ressort de cette logique.

Dans un certain sens, s’opposeraient ainsi ceux qui « démodernisent » les sociétés irakiennes ou afghanes (notamment autour d’un concept strict et idéalisé de « tribus ») et ceux qui chercheraient à les « moderniser » en niant l’importance des communautés traditionnelles. Dans un cas comme dans l’autre, nous sommes bien en présence de la projection de nos catégories occidentales issues de la modernité libérale séculière. Ou, pour le dire encore autrement, il est possible de considérer les actions menées par les militaires comme calquées sur les « mythes » entourant la construction de l’Etat moderne pour ce qui concerne la gestion de la violence et de la force.

Or , il semble plus pertinent de se demander dans quelles conditions l’altérité est-elle construite comme inimitié. Bien souvent, c’est le fruit de la mobilisation de la violence ou de griefs réels ou perçus par des entrepreneurs politiques. Pour le dire rapidement, il est peu coûteux de s’appuyer sur le discours du  « nous contre eux ». Il faut également prendre en compte le rôle joué par les acteurs extérieurs, ici les Américains et les Iraniens, dans la définition des groupes ethnoconfessionnels. Ce rôle peut être discursif (les déclarations politiques, les compte-rendus militaires voire les doctrines et analyses) ou même performatif (les actions militaires et politiques entrent pratiquement toutes dans cette catégorie). Bref, l’altérité ethnique ne crée pas la violence. C’est bien plutôt la violence qui, auto-entretenue parfois sur le mode mimétique, aggrave les clivages.

De la même manière, il faut comprendre que les groupes ethniques et sociaux existent bien en tant que communautés. Certes, leurs contours sont d’ordinaires plutôt flous et la plupart de leurs membres partagent un sentiment d’identité avec d’autres groupes ou ensembles sociaux. Il n’en reste pas moins que des spécificités culturelles forment ces communautés, et qu’elles sont renforcées, transformées ou affaiblies par les relations entre les personnes qui les composent. Il faut donc absolument éviter les deux écueils réalistes et postmodernes qu’illustrent par exemple les errements de nos discours et actes visant à légitimer la présence et l’action militaire occidentale « au sein des populations ». En effet, nous pensons bien souvent que la légitimité va s’acquérir autour de la construction d’un consensus rassemblant des individus, alors qu’il faut également prendre en compte l’aspect des croyances politiques et de la médiation exercée par les communautés, que celles-ci soient hiérarchisées (comme c’est le cas en Irak) ou non (comme cela semble être plus le cas en Afghanistan).

Les pacificateurs:

Le terme de « pacification » ne doit pas être l’objet d’un contresens. Les actions militaires américaines et occidentales en Irak et en Afghanistan ne peuvent être assimilées aux destructions massives et aux punitions collectives entrevues dans d’autres conflits. On ne peut en effet dire que « l’ordre règne à Kaboul (ou à Bagdad) » de la même manière qu’il « régnait à Varsovie ».

La séparation forcée ou négociée des parties, de même que la négation de ce qui peut éventuellement servir à les opposer, sont deux impasses. Rien ne dit en effet que la violence ne se nourrisse pas davantage d’une partition qui aura officialisé une différence vécue comme inamicale. D’autre part, le déni des communautés lorsqu’elles sont anciennement inscrites sur un territoire et dans une histoire ressemble autant à une « fausse paix ».

Il est bon ici de s’interroger sur les murs de sécurité mis en place dans la capitale irakienne dans le cadre de la stratégie des « communautés fermées » à compter de janvier 2007. La rationalité de ces mesures a été largement éclairée par ses acteurs et trouve son expression la plus achevée dans ce schéma de David Kilcullen, l’un de ses architectes.

Source: David Kilcullen
Source: David Kilcullen

Il s’agit donc de protéger les communautés ethnoconfessionnelles à la fois contre les radicaux de leur bord et contre ceux de l’ethnie adverse. Le problème est le suivant: alors que la géographie de Bagdad (plutôt mixe dans l’ensemble) a justement été modifiée par les « nettoyages ethniques » entrepris par Al Qaeda en Irak dans les « ceintures » (en 2005) et par les milices extrémistes chiites en 2006, cette stratégie vise à renforcer ce mouvement. Comme le montre la série de documentairesréalisés par Gaith Abdul Ahad, correspondant du Guardian en Irak, la construction des murs a crée de nouveaux quartiers en redécoupant la géographie humaine de la capitale. On peut donc dire que la baisse des violences dans la capitale est passée par une stratégie biopolitique consistant à poursuivre la partition de la capitale irakienne, dans la droite ligne des discours du Vice-Président BIDEN sur la tripartition de l’Irak entier.

Les militaires ont néanmoins la possibilité d’être des pacificateurs si ils s’inscrivent dans une voie exigeante mais pourtant nécessaires, notamment à l’échelon interpersonnel et local, celui de la confiance et de la coopération. En effet, ces deux attitudes permettent de construire des ponts entre des communautés et de restaurer une vision pacificatrice du sentiment identitaire (trop souvent réduit par une certaine vulgate à un « repli frileux »). Il s’agit pour cela de comprendre  que les causes de la violence ne sont pas externes (c’est à dire liées à une inimitié éternelle entre « dominants » et « dominés » comme dans le cas des Chiites et des Sunnites par exemple) mais bien internes (la violence provient de la manière dont j’interprète l’attitude de l’autre comme hostile ou inamicale). Et que des facteurs extérieurs peuvent conditionner la manière dont cette violence va éclater et se manifester. A ce titre, les haines interconfessionnelles en Irak sont à mettre sur le compte de deux visions concurrentes du monde, celle des Américains pour qui il y a eu des « mauvais » Sunnites et des « bons » Chiites, et celle des jihadistes pour lesquels le « Perse » est l’ennemi héréditaire de l’Arabe. Le tout sur fond de vide du pouvoir, d’écroulement de la structure politique et de compétitions pour le pouvoir.

Ce qui signifie que la contre-insurrection orthodoxe américaine crée davantage d’opportunité de violence que d’opportunité de pacification, dès lors qu’elle voit l’insurrection comme un corps étranger et illégitime pour la population. A ce titre, l’asymétrie galulienne (l’insurgé détruit là où le contre-insurgé construit) vaut certainement le mimétisme de Trinquier (les deux concourent pour le « prix » du contrôle de la population).

Agir sur les causes de la violence impose donc non seulement de déconstruire les discours « sécuritaires » comme nous y invitent les tenants des principes « critiques » des études de sécurité (et donc de dénoncer les « entrepreneurs politiques » et autres « seigneurs de guerre »). Mais également d’agir pour préserver les communautés en tant qu’ensembles relationnels, sans les figer dans une configuration particulière. Et dans un deuxième temps, il est également nécessaire de bâtir des « ponts » entre les communautés, les groupes et les factions. Ce peut être fait autour de projets communs (la reconstruction des infrastructures, la réconciliation politique) mais surtout par les relations interpersonnelles.

C’est là que l’Irak et l’Afghanistan diffèrent. Si la « guerre civile » a été en quelque sorte une « divine surprise » pour les Américains en leur permettant de s’interposer et de réconcilier (même si cela est passé par la permanence d’un discours ethniciste) pour le premier cas, il n’est pas sur que la compétition entre Taleban et militaires occidentaux ne soient pas insurmontables. En effet, comment protéger et pacifier lorsque l’on est soi-même producteur de la menace ?

« Débarrassé de l’illusion de sa propre rationalité, il ne reste [à la modernité libérale] que le pouvoir brut, mais tout le pouvoir » (John MILBANK)

« Nous vivons dans les ruines des moralités passés (…) Dans les ténèbres qui nous entourent déjà » (Alasdair McINTHYRE)

« Le royaume pacifique (…) n »est pas fondé sur la reconnaissance de notre moralité humaine commune, mais sur notre fidélité à être la communauté pacifique qui ne craint pas nos différends » (Stanley HAUERWAS)

Rupture ou continuité

Deux discussions et nouvelles plutôt intéressantes concernant les deux derniers commandants en chef américains en Afghanistan, Stanley McChrystal et David McKiernan (la mafia des écossais-américains a frappé fort dans la promo 1976 de West Point).

Le premier est un débat fort passionnant lancé par The Security Crank, blog que je recommande vivement pour prendre de la distance avec le conformisme croissant de la blogosphère COIN US (j’aime bien Andrew Exum, mais il a parfois du mal à discerner entre la recherche de la vérité et les impératifs de ses patrons du CNAS). Selon lui, le limogeage de David McKiernan, plutôt incompréhensible si l’on considère qu’il est le premier commandant de théâtre limogé dans le cadre de ses fonctions opérationnelles depuis McArthur en 1950 et si on compare son bilan avec ceux de Ricardo Sanchez ou de George Casey en Irak, est du à son absence de réseau au sein de la classe politique américaine couplée à ses réticences face à une guerre par milices tribales interposées défendue entre autres par le CNAS. L’auteur anonyme du blog démonte avec vigueur le « mythe McKiernan » (équivalent afghan de la « narration Petraeus ») et adresse au passage un coup de griffe bien ajusté aux adorateurs du Powerpoint en lieu et place d’ordres donnés clairement « face au terrain » (ou via le traditionnel OPO résultant d’une bonne MEDO). Un papier fort stimulant pour qui veut comprendre les dessous politiciens des changements de stratégie à Washington et les défauts inhérents à la « culture technique » de nos amis américains.

Le second est un article de Noah Schachtman (Danger Room) qui montre que la stratégie dont il est question est bien plus complexe que celle que l’on nous a présenté à longueur de temps depuis les débats McChrystal/Biden de cet automne. Pour faire bref, les attaques ciblés par drones auraient connu un pic depuis la prise de commandement du général Américain. L’explication paraît simple: mieux vaut restreindre les frappes aériennes qui risquent de provoquer des dommages collatéraux et user des bonnes vieilles méthodes d’assassinats ciblés. Ou comment mêler le contre-terrorisme propre à l’officier des Forces Spéciales à la contre-insurrection « orthodoxe » définie par le CNAS.

copyright: Noah Schachtman

Le hic: c’est que le rapport de l’ONU sur les pertes civiles en Afghanistan a démontré que celles-ci n’avaient cessé de croître dans l’automne 2009. Forcément, tout dépend du renseignement que l’on a obtenu sur les « cibles de haute valeur ». Comme on peut s’en douter, l’imprécision et les incertitudes de celui-ci peut conduire à des erreurs, qui accroissent en retour les pertes si l’on use plus fréquemment d’un outil que l’on juge, à tort ou à raison, plus sur et plus éthique. Pour faire bref: on croît que l’on va faire moins de dégâts, alors on utilise plus. Or, la marge d’erreur contenue dans toute appréciation humaine non habituée à pratiquer l’antique vertu de prudence (à ne pas confondre avec la pusillanimité) reste tout aussi élevée.

Le Jihad se fissure-t-il?

Excellent article par Thomas RID dans le dernier numéro du Wilson Quarterly sur les transformations actuelles de la « mouvance » islamiste jihadiste (pour autant que l’on puisse user de ces termes).

L’argument est intéressant et particulièrement bien étayé: la force actuelle d’Al Qaeda, c’est à dire sa dispersion et la décentralisation croissante du recrutement, de la formation et de la préparation opérationnelle, est aussi sa principale faiblesse. Dans le livre que Thomas a co-écrit avec Marc HECKER (de l’IFRI, salut à toi Marc), WAR 2.0, l’argument est déjà présent. Les moyens techniques de communication (qui sont devenus des plate-formes après avoir été des cibles puis des armes) permettent de rendre viables les idéologies et les mouvements les plus extrémistes mais, dans le même temps, ils les condamnent à ne pas pouvoir s’inscrire dans une logique de légitimation politique efficace (c’est à dire s’appuyant sur des communautés humaines réelles). Bref, le Jihad ne vaincra jamais, mais ne peut pas non plus vraiment être vaincu.

Un autre élément capital concerne les éléments potentiellement radicalisables, notamment chez les nouveaux convertis des sociétés occidentales (qu’ils soient issus de minorités culturellement et sociologiquement musulmanes ou des groupes de population « souches »). Au fond, ces personnes sont autant des cibles potentielles du radicalisme que des éléments dangereux en puissance. Là git d’ailleurs toute l’ambiguité du discours contre-insurrectionnel/contre-terroriste: il oscille entre l’idée naïve qu’il suffit d’une meilleure gouvernance et de meilleurs services publics pour couper l’herbe sous le pied au processus de radicalisation et le discours victimisant certains groupes sociaux ou ethniques au motif de leur dangerosité supposée.

A mon sens, il faut absolument être conscient de deux faits solidement étayés par les recherches empiriques et la réflexion analytique:

1) il est dangereux et naïf de croire que la religion a un potentiel violent ou radicalisateur en soi. En réalité, les motivations des terroristes ressortent bien plus souvent d’une « confusion des genres » entre les motivations dites religieuses ( ou proclamées telles) et des causes sociologiques voire psychologiques plus complexes. Bref, le « radicalisme religieux » n’est pas du tout équivalent au « radicalisme politique ». Il paraît bien plus porteur de chercher dans quelles conditions les motifs religieux (ou l’appartenance à un groupe définissant son identité sur le mode religieux) donnent naissance à la radicalisation politique. C’est la cas tant dans la lutte « anti-terroriste » que dans la « contre-insurrection ».

2)il est nécessaire de prendre acte du processus décrit par Thomas. Peut-être la volonté absolue d’en finir avec Al Qaeda est-elle avant tout irréalisable et dangereuse? Peut-être faut-il plutôt gérer les coûts de ce risque de radicalisation?

Du pain sur la planche pour les chercheurs, les praticiens, les hommes politiques et les citoyens….

Bonne année à tous encore!

La contre-insurrection entre stratégie et tactique

En cette veille de Noël (même si l’article sera publié le 26 décembre), une simple interrogation à travers deux billets récents de Patrick PORTER sur Kings of War et de Noël SCHACHTMAN de Danger Room: la contre-insurrection est-elle en train d’occulter les nécessaires réflexions sur la stratégie?

En effet, les débats et réformes internes aux forces armées occidentales se focalisent sur les moyens de mettre fin aux insurrections et plus largement de stabiliser un pays. Mais ils ne nous disent rien sur la stratégie à adopter ni pourquoi l’adopter. Bien entendu, certains diront que cela regarde essentiellement le pouvoir civil, mais il me semble que cette vision idéale des relations civilo-militaires n’existe pas réellement et qu’en conséquence, les militaires ont leur mot à dire sur la stratégie, et pas seulement en tant que « conseillers techniques ». C’est également aussi l’enjeu de la réflexion et de la recherche stratégique dans son ensemble, qui ne doit pas se limiter aux systèmes d’armes, ni même d’ailleurs aux concepts stratégiques, mais doit également embrasser la réflexion politique sur les fins.

Si l’article de Patrick PORTER est consacré aux réflexions récentes de Gian GENTILE (Merry Christmas to you my friend) sur l’obnubilation systématique des forces armées américaines sur les moyens et la tactique, « le bruit avant la défaite », celui de Noël SCHACHTMAN montre que la volonté tout aussi systématique de séparer une contre-insurrection « populo-centrée » d’une contre-insurrection « ennemi-centrée » est illusoire et dangereuse. Illusoire car elle occulte le fait que les populations restent au coeur de l’une comme de l’autre et parce qu’elle ne rend pas compte des réalités et des nécessités opérationnelles, politiques ou éthiques. Dangereuse car elle enferme les relations internes aux unités et aux forces armées américaines dans un débat sans fin sur les moyens. Quoiqu’il en soit, il semble que le compte-rendu de Michel GOYA  sur l’attitude tactique des forces américaines en Afghanistan  soit fondé: les principes de McChrystal sont loin d’être largement adoptés.

Bah voilà!

Il a donc fallu quelques jours pour que les opérations reprennent dans le sud de l’Afghanistan après le discours du président américain.

Très rapidement, car c’est le WE et les enfants réclament une présence paternelle plus importante, deux points sont à signaler:

1) les Marines ont lancé une opération combinée sur Now Zad, un village de Helmand qui sert de champ de bataille depuis 3 ans entre les Taliban et les forces de l’OTAN. Apparemment, le plus dur reste à venir avec l’assaut à prévoir sur Marja que d’aucuns présentent comme le principal bastion taliban. Bref, nous sommes dans la phase de harcèlement des sanctuaires de la rébellion après celle de la sécurisation de quelques villages et villes le long de « l’axe vert » de la province.

2) simultanément, il semble que l’on s’achemine vers une tentative de sécuriser Kandahar ainsi que l’annonçait le président Obama. Apparemment les Américains et les Canadiens pensent isoler la ville avant de s’y installer. Certainement une réédition du Plan de Sécurité de Bagdad version Tal Afar… A moins qu’il ne s’agisse de Falluja??.

BONUS: excellente discussion sur les IED en Afghanistan par F. de St V. sur AGS of course! Et pour les amateurs d’Histoire de la contre-insurrection française (qui n’eut jamais « d’école » contrairement à ce que d’aucuns ont pu abusivement dire), je recommande cet article récent de Thomas RID sur l’Algérie de Bugeaud.

Discours d’Obama: et maintenant? (mis à jour)

Dans le discours prononcé mardi à l’Académie militaire de West Point, le président Obama a donc annoncé les éléments essentiels de sa stratégie.

Il n’y a rien de bien nouveau dans ce qui a été annoncé, tant les fuites ont été nombreuses auparavant, si ce n’est l’annonce que le retrait devrait commencer en juillet 2011, ce qui fait dire à d’aucuns que loin d’avoir envoyé un message résolu aux rebelles, le président américain aurait surtout signalé l’irrésolution occidentale. N’importe, le discours aura surtout servi à calmer les diverses audiences américaines favorables à un retrait annoncé.

Certains peuvent s’étonner du choix de 30 000 militaires supplémentaires (on parlait de 34 000 dans les jours précédents le discours), d’autant que le général McChrystal avait demandé 40 000 militaires en hypothèse moyenne (80 000 en option haute). En réalité, les différentes options sur le niveau des troupes et sur leur utilisation en fonction de l’option choisie ne sont plus un mystère depuis longtemps.

Quoiqu’il en soit, il est évident que ce n’est pas le nombre de soldats envoyés mais bien leur usage qui est le plus important. Comme le rappelait hier matin le colonel Goya sur France Info (si quelqu’un a le lien je suis preneur), l’essentiel de la mission est de sécuriser les zones peuplées afin de 1) permettre de construire la gouvernance locale et de lier les communautés locales au gouvernement, 2) mener des actions d’assistance ou de développement (questionnement crucial des Britanniques par exemple) et 3) former les forces de sécurité afghanes pour qu’elles soient capables de prendre la place des unités occidentales.

Il n’empêche que cette stratégie me semble s’apparenter davantage à la vision « contre-terroriste » du VP Joe BIDEN, en dépit du fait que l’on va s’impliquer davantage « au sein des populations », que de la « contre-insurrection » prônée par le général McChrystal. Comme si le président américain appelait « contre-insurrection » (cf. son intervention du mois de mars qu’il voulait « globale ») une option beaucoup plus « light » que celle voulue ou conceptualisée par les « penseurs » de la COIN américaine. On peut en effet raisonnablement parler, à l’instar de Thomas Rid (amical salut à toi Thomas), d’une prise en main croissante des militaires au coeur du processus décisionnel, notamment depuis la guerre en Irak et les déboires de la « Transformation » Rumsfeldienne. Doit-on pour autant s’attendre à une montée des tensions avec les décideurs militaires? Rien n’est moins sur tant l’utilisation des concepts-clés de la stratégie de contre-insurrection par le président semble bien rodée.

On peut en effet mettre en balance cette stratégie avec les débats en cours sur la nécessité de provoquer un « Réveil » Pachtoune à l’instar de celui d’Anbar. Cette idée, une fausse bonne idée (voir le billet précédent), a le mérite de mettre en lumière les ambiguités de la présence occidentale en Afghanistan. On peut gloser sur l’abandon du discours de la « guerre à la Terreur » par le président Obama mais il n’en reste pas moins que la justification donnée à la mission des troupes (empêcher de nuire les « extrémistes » qui « complotent » dans leurs « cavernes » de la frontière afghano-pakistanaise) me semble ne pas devoir trop s’en éloigner, tant dans les préjugés que dans l’imprécision et le flou.

Il reste à parler de la présence française et de notre rôle. Il est intéressant de constater que nous cherchons à participer tout en affirmant notre spécificité. Il s’agit peut-être là d’un réflexe lié à notre identité, mais il est surtout symptomatique du fait que la présence militaire occidentale en Afghanistan, si elle est de plus en plus contestée aux Etats-Unis, est encore moins légitime aux yeux de notre opinion publique. Encore une fois, peut-on faire la guerre sans une stratégie politique claire et sans un soutien moral tacite ou non du plus grand nombre?

Bonus: Une excellente analyse des termes mêmes du discours (et du fait que, comme je le disais implicitement, il s’agissait d’un discours s’adressant à de multiples audiences contradictoires) est faite par David Betz, qui conteste notamment les réflexions de Obama sur les « analogies avec le Vietnam »… et cite à bon escient le sieur Galula.

Excellente déduction aussi de Gulliver sur Ink spot (excellent blog au demeurant) sur l’usage fait de ces troupes: peut-être que le mantra « il faut former l’ANA pour nous permettre de nous désengager » devra être rapidement  relativisé.

Mise à jour:

A noter que, selon certains officiels du Pentagone, le secrétaire Robert GATES aurait reçu l’autorisation du président de déployer 10% de troupes supplémentaires que les 30 000 prévus. L’essentiel, selon des officiels militaires, sera déployé à Helmand et surtout autour de Kandahar.

Proudly powered by WordPress
Theme: Esquire by Matthew Buchanan.

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.