Little America: quelques réflexions

Lisant l’excellent livre de Radjiv Chandrasekaran sur les Américains dans le Helmand, je ne peux m’empêcher de noter quelques réflexion. Bien informé, l’auteur nous livre en effet les éléments permettant de confirmer quelques hypothèses concernant d’autres théâtres (notamment l’Irak). Je prends deux exemples:

  1. Sur l’envoi de 10 000 Marines dans le Helmand en 2009. L’auteur montre que tous à Washington, ainsi que McChrystal d’ailleurs, savent que le déploiement de troupes supplémentaires à Kandahar serait plus pertinent. Au lieu de cela, le général Nicholson est envoyé dans cette province minée par l’insurrection mais ne représentant que 1% de la population du pays. On peut certes y trouver un enjeu: mettre fin à la culture de pavot qui alimenterait les Taliban (R. Holbrooke soulignant que l’essentiel du soutien financier vient plutôt de donateurs des pays du Golfe), faire pression sur les dirigeants corrompus d’une province que les Britanniques n’ont pu pacifier, démontrer enfin la validité des tactiques de "contre-insurrection". Il n’en reste pas moins que Kandahar est un objectif plus valable, non seulement parce qu’il s’agit de la troisème ville du pays, mais également en raison de sa situation de carrefour. Ce qui frappe sont les raisons avancées pour justifier le choix du Helmand: le refus des Canadiens de se faire épauler par les Américains (les Canadiens considérant que la sécurité s’est améliorée à Kandahar), la crainte d’aliéner les populations locales (Kandahar étant une cité symbolique pour les Pachtounes), mais surtout la demande expresse des Marines (via le général Conway lui-même) de déployer l’ensemble des moyens organiques d’une Force Expéditionnaire, bref de disposer d’un "Marinestan".
  2. Concernant la lutte contre la culture du pavot, on observe un écart -si ce n’est un fossé- entre les logiques des experts locaux, celles du Département d’Etat et celle de USAID. Ainsi, les spécialistes de la région recommandent de favoriser la culture du coton et l’industrie textile. USAID et le Département d’Etat considèrent au contraire qu’il faut transformer la région vers une agriculture de fruits et agrumes destinés à l’exportation. Les moyens qui sont alloués aux experts de la région et aux bonnes volontés locales sont extrêmement réduits, et on voit comment les représentants d’USAID s’enfoncent dans leur raisonnement, estimant que -dans l’attente du développement des vergers- il faut occuper la main d’oeuvre du Helmand à la construction de routes, ou bien favorisant les politiques d’épandage de défoliants dans les champs de pavot. Au bout du compte, les retards pris, l’insuffisance des moyens financiers et l’aveuglement bureaucratique conduisent non seulement à favoriser le pavot mais aussi à attiser la méfiance des agriculteurs locaux vis à vis des Américains (militaires, agences gouvernementales ou ONG) et même des représentants de Kaboul.

Ces deux exemples, hâtivement brossés, posent question. Ils montrent que, en dépit de la circulation accrue des informations entre le théâtre et Washington, l’enchevêtrement des logiques divergentes entre des acteurs multiples conduit soit à l’absence de décision, soit à l’élaboration de stratégies inefficaces voire contre-productives. Le deuxième enseignement, lié au premier, insiste sur l’éloignement géographique et social entre le terrain et Washington: la prise d’une décision et sa mise en oeuvre ne sont en rien linéaires. Il faut tenir compte de la médiatisation imposée par les acteurs et la distance. On peut certes arguer des lourdeurs bureaucratiques, des différences de perception, des logiques corporatistes. Mais c’est surtout l’existence de deux espaces distincts sans être séparés, de deux logiques (celle qui prévaut pour les acteurs sur place, celle qui anime les décideurs à Washington) qui démontre à quel point on ne peut simplement répliquer telles quelles des décisions et des stratégies décidées en haut lieu. Comment, en dépit des discours sur "la localisation de la contre-insurrection et de la stabilisation", le principe de subsidiarité n’est pas aussi simple à mettre en oeuvre.

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