La guerre est belle?

Lorsque l’on étudie la guerre, comme historien, politiste ou sociologue, il n’est pas rare que revienne le même leitmotiv: "mais au fond cette guerre, tu l’aimes!". Etre soupçonné de l’aimer n’est d’ailleurs pas le pire: on peut être accusé d’être dans un camp ou dans un autre, voire de souhaiter et vouloir la guerre… Sans la guerre, qu’aurais-je à étudier? Et puis, il y a tous ceux -tout aussi nombreux- qui ne comprennent pas: comment un  homme éduqué du XXIème siècle, vivant en paix et dans un continent relativement pacifié, peut-il étudier cette relique du passé, ce signe de la barbarie de nos ancêtres?

Et pourtant. Après près de 6 années à étudier l’action des militaires américains en Irak, à disséquer la politique étrangère et la stratégie américaines (des couloirs de la Maison-Blanche à Fort Leavenworth, des rues de Bagdad aux cieux du Yémen), je ne peux souscrire à aucun de ces deux constats. Bien au contraire: si je n’aime pas la guerre (comment le pourrais-je?) et encore moins la souhaiter, je ne crois pas non plus qu’elle est une anomalie.

D’ailleurs, je ne peux non plus me résoudre à parler de LA guerre. Pour moi, cela reviendrait au même résultat qu’une analyse trop technique et froide (celle à laquelle a failli me conduire de prendre au sérieux le postulat selon lequel l’étude stratégique devait être "axiologiquement neutre"): cela déshumaniserait encore un peu plus les personnes et les groupes qui la font et parfois (souvent, trop souvent) la subissent. Alors bien sur, je crois qu’il est possible de porter un discours rationnel sur la stratégie, sur les caractéristiques d’un conflit. Je crois même que l’on peut le faire sans pour autant abandonner ni son humanité (sa sensibilité notamment), ni ses convictions politiques ou philosophiques.

J’ai suivi beaucoup des hommes et des femmes qui ont fait les guerres des dix dernières années. Pour certains, cela est passé par un contact personnel, et un petit nombre a même accepté de me confier ses craintes, ses doutes, ses motivations, ses joies et ses peines.  Pour la plupart, mon observation a été indirecte, et je les ai vu évoluer de loin, sans les connaitre personnellement, mais cherchant toujours à m’identifier à eux, à les comprendre sans les juger. Cette approche a été la même pour ceux qui ont décidé et mené ces guerres, notamment en Irak. J’ai pu m’apercevoir à quel point l’hypothèse d’une moindre transparence de la réalité guerrière me semblait devoir être vérifiée: en dépit de la couverture médiatique, de l’afflux d’informations, des témoignages nombreux, les conflits restent enveloppés d’un voile d’incertitude. Bienheureux voile qui empêche nos contemporains d’en savoir trop.. Du moins était-ce ma conviction profonde au début de ce travail.  Avant de prendre conscience que ce voile était instrumentalisé, qu’il était levé ou abaissé selon les intérêts politiques des décideurs ou d’autres acteurs, sur lesquels je me suis d’ailleurs efforcé de ne pas porter de jugement. Oui, on rend bien visible ou invisible les aspects des conflits que l’on veut montrer ou cacher. Et l’illusion du tout-médiatique et le culte (pour ne pas dire: l’idolâtrie) de la transparence nous masquent ce phénomène.

Aimé-je la guerre? Et bien, j’ai appris surtout à y voir une réalité humaine.. Humaine jusque dans ces aspects que l’on juge inhumains. Je regrette ne pas avoir pu me rendre en Irak et y rencontrer des Irakiens. Je l’ai fait indirectement et je crois ne pas avoir oublié que je traitais d’hommes et de femmes. Ainsi, on peut s’enthousiasmer aux récits héroïques, s’indigner des actes terribles qui s’y commettent, pleurer au martyre d’hommes, de femmes et d’enfants, victimes d’une violence que d’aucuns disent "aveugle" (mais qui répond bien souvent à une logique instrumentale), s’émouvoir aux plaintes et aux souffrances, y compris de gens que l’on ne connait pas personnellement. Je ne crois pas "aimer" cela: qui le pourrait? Disant que cela fait partie de notre humanité, je ne crois céder ni au cynisme, ni à la désillusion, ni à la fatalité. On peut, par empathie, se confronter au désarroi et à l’incertitude, à la peur et au courage, à l’amour et à la méfiance.

D’ailleurs, je ne céderai pas non plus à la facilité de dire qu’étudier les guerres doit permettre de les éviter à l’avenir. Je reste convaincu que le conflit peut toujours être évité, mais je ne suis pas naïf: les guerres n’opposent pas les "bons" aux "méchants", et elles restent un outil par lequel le pouvoir est exercé. Cela aussi est humain. Et ce qui est humain est à la fois grand et vain: ne pas y chercher la perfection ni l’ordre me semble être de la plus élémentaire sagesse.

Reste l’accusation de perpétuer par son étude la barbarie du passé. Ole Waever a tenté de montrer comment les Nations Européennes avaient tenté de changer leur identité par opposition à leur passé (ce qu’il appelle "Temporal Othering"). Et beaucoup sont ceux qui pensent que l’Europe est un oasis de paix et de sécurité dans un monde brutal, voire un chemin tout tracé allant dans le sens de l’Histoire. Etudier les conflits et la guerre devraient nécessairement passer par une déconstruction systématique afin d’en désamorcer les aspects négatifs et archaïques. A ceux-là, je rappellerai les mots que Lucien Jerphagnon employait pour railler le "présentisme" des historiens traitant avec mépris l’irruption des "religions orientales" dans l’Empire Romain au IIIème siècle après J-C:

"Beaucoup [des citoyens de l'Empire] croyaient entrevoir là un éclair d’espérance dans une vie difficile et qui doit un jour prendre fin sans qu’on en sache plus long. Il est certain que de nos jours, on appréhende les choses différemment: les angoisses sont solubles dans la science, théorique ou appliquée. On ne verra sans doute dans tout cela, confondu dans le concept complaisant de mysticisme, qu’illusions nées de l’incurable narcissisme de tout individu, aliéné par l’économique et mangé de névroses dès les premiers jours de l’enfance. On sait et on fait aujourd’hui tant de choses! Lassés d’interpréter le monde, les hommes s’affairent, dit-on, à le transformer. Dans notre ciel mathématisé, les étoiles ont perdu leur mystère. Elles ne sont plus que des cailloux et des gaz; on sait pourquoi elles brillent, et on peut calculer leur distance, selon des mesures dont les Anciens n’avaient aucune idée. Plus rien ne nous fait signe dans le cosmos: le monde est à la mesure des hommes. Nul ne semble en demander plus qu’un maximum de bien-être pour le temps, statistiquement calculé, de son "espérance de vie". Pourtant, aucune époque ne ressemble à une autre, même à l’intérieur de ce que nous appelons un peu vite "l’Antiquité". A Rome même, il y eut des temps où dominait l’absence d’espérance. Les hommes s’y résignaient avec un sourire méprisant ou subtilement ironique. Catulle l’avait écrit en des vers admirables, qu’on apprenait peut-être encore dans les écoles au temps des Sévères: "Les soleils se lèvent et se couchent. Pour nous, quand une fois sera tombée la brève lumière, il n’y aura plus qu’une longue nuit qu’il nous faudra dormir toujours". Mais contre toute attente, voilà que s’étaient levés d’autres temps, et l’on ne pouvait décidément se résoudre au non-sens. On cherchait autre chose du côté des cieux et des enfers. Mépriserons-nous ceux qui, dans ces extases un peu inquiétantes, ont cru voir s’illuminer un instant la longue suite de leurs jours, et l’interminable nuit qu’il leur restait à dormir? Qui peut dire de quoi nos lendemains seront faits?"

Je ne réclame rien de plus que l’indulgence de mes lecteurs.

"

2 thoughts on “La guerre est belle?

  1. "La guerre est mère de toutes choses, reine de toutes choses, et elle fait apparaître les uns comme dieux, les autres comme hommes, et elle fait les uns libres et les autres esclaves"

    Il ne peut s’agir d’amour mais parfois de fascination pour ce quelle peut être capable de révéler chez l’homme.
    Et en aparté merci pour le War Requiem cela faisait longtemps que je ne l’avais pas écouté !

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