Menaces irrégulières et guerres hiérarchiques

Corrigeant des copies (il fallait commenter un extrait de l’excellent ouvrage de Fareed Zakaria), j’ai pris conscience d’une difficulté pour les élèves à situer les acteurs non-étatiques "irréguliers" et à les voir systématiquement comme des menaces globales. Or, comme je l’ai dit dans le post précédent, cette question de la menace "irrégulière" est sensible dans la formulation stratégique américaine.

A leur décharge, je n’ai pas été suffisamment clair sur cette question, raison pour laquelle je pense devoir faire quelques précisions. Comme quoi, on corrige des copies, on se remet en cause et on réfléchit à des problématiques dans le même temps.

1) Quelles menaces présentent ces acteurs?

Il importe avant tout de définir correctement le  rôle que jouent ces acteurs. Celui-ci peut être de nature différente (économique, social, politique) mais a un impact plus local que global. Que l’on pense au seigneur de guerre et à ses milices, aux trafiquants divers ou même aux cartels mexicains.
A partir de là, on peut se demander quelle menace ces acteurs plus locaux que globaux représentent-ils aux yeux des Etats les plus puissants pour qu’ils s’y intéressent de plus près? J’écarte d’emblée l’hypothèse d’un effet de mode lié à l’Irak et à l’Afghanistan, même si on ne peut exclure que ces évènements (avec les attentats du 11 Septembre) ont joué un rôle majeur pour façonner l’imaginaire stratégique dominant et articuler des demandes politiques, des pratiques stratégiques ou des rivalités bureaucratiques.
  • Les acteurs criminels peuvent déstabiliser tout ou partie d’une économie locale, et comme ils se jouent de l’Etat et de son contrôle, on comprend que l’on oscille entre la volonté de les empêcher de nuire (ils ne respectent pas la loi, se moquent du monopole de l’Etat sur la coercition et entraînent des dégâts psychologiques et physiques sur les individus dont ils abusent dans leurs trafics) et la nécessité de les laisser opérer dans une certaine mesure.
  • les acteurs dit "irréguliers" peuvent avoir un agenda global (que l’on songe à Al Qaïda) ou bien local. Dans le cas des "Etats défaillants", ils sont à la fois prédateurs et déstabilisateurs. Ils posent donc un potentiel danger pour la sécurité régionale, voire pour la sécurité des plus puissants dont ils font leur cible.

2)Des guerres hiérarchiques?

On peut donc se demander si la définition de ces acteurs comme menace n’est pas de fait le reflet d’une autre problématique. En effet, la tendance à criminaliser l’ensemble de ces acteurs concerne la perception de leur illégitimité (de leur statut, de leur rôle, de leurs actions). Leur existence même serait un défi à l’ordre international et les combattre reviendrait à exercer une force de type policière.

La vision que donne Dario Battistella dans son dernier livre peut apporter un éclairage: partant du constat de la paix systémique entre grandes puissances, l’auteur l’explique à la fois par l’écart de puissance matérielle entre les EU et leurs compétiteurs possibles ainsi que par la communauté identitaire entre puissances démocratiques. Mais, dans le même temps, l’envers de la "longue paix" systémique entre puissances démocratiques serait la tendance à mener des guerres (que l’on n’appelle pas toujours ainsi) contre des adversaires "criminalisés" aux marges de l’ordre international libéral: dictateurs, acteurs irréguliers, acteurs criminels. On pourrait expliquer cette tendance comme des guerres pour la "reconnaissance" par lesquelles les Etats occidentaux (et notamment les Etats-Unis) affirmeraient leur identité de puissants.

Nous sommes donc bien ici dans la construction partielle d’une menace plutôt que dans un phénomène de réelle menace existentielle. Par ailleurs, rien de véritablement neuf: cette tendance des Etats (Européens puis Occidentaux) se constate déjà au XIX et XXèmes siècles (que l’on songe à la lutte des Britanniques contre les "pirates" du Golfe Persique au début du XIXème siècle). Simplement, elle se serait élargie à l’ensemble de la planète, parallèlement à l’élargissement de l’ordre normatif européen.

Stratégie et Politique étrangère américaine (8): risques, menaces et préparation

La question de la préparation des forces aux menaces actuelles ou futures est centrale dans les débats stratégiques aux Etats-Unis. Elle n’est pas simplement de l’ordre de la décision politique mais relève aussi des stratégies bureaucratiques.Les institutions doivent en effet s’adapter à la demande des décideurs politiques tout en préservant leur autonomie, leur prestige et leurs ressources. Par ailleurs, la perception du contexte est cruciale: elle révèle quels sont les risques opérationnels les plus saillants aux yeux des élites politico-militaires américaines. Ces trois éléments (le choix politique, les stratégies bureaucratiques, la perception de l’environnement) interagissent sur le produit final de la stratégie américaine.

Dans le cadre de ce billet, je propose de m’intéresser à la perception des menaces induite par la lecture de la Quadriennal Defense Review de 2010. En effet, celle-ci propose de prendre en compte les menaces sur tout le "spectre des opérations". Pourtant, il ne s’agit pas de se préparer à n’importe quels défis. Le document, reprenant la vision traduite par la National Security Strategy, insiste sur les menaces présentes aux deux bouts du spectre:

  • Les menaces liées aux guerres "irrégulières", à la stabilisation des Etats "défaillants", aux réseaux terroristes: en réponse, l’institution militaire propose de développer les capacités de contre-terrorisme, d’Assistance aux Forces de Sécurité (SFA) et de partenariat avec les autres agences gouvernementales, les ONG ou les OIG.
  • les menaces asymétriques de haute capacité (ou HEAT pour High-End Asymmetric Threats), c’est à dire le risque de cyberattaques, d’utilisation d’ADM par des réseaux terroristes, le développement de capacités ballistiques et celui de capacités d’interdiction: en retour, le Département de la Défense propose d’insister sur la "cyberguerre", le bouclier anti-missile et les capacités visant à annuler "l’anti-accès" de la part des puissances régionales ou globales.

Ainsi, le contexte perçu est celui de menaces divergentes. Selon cette représentation des défis actuels et futurs, les forces armées des Etats-Unis auraient à combattre les menaces de "haute" et "basse" intensité, et devraient donc se spécialiser selon une division du travail entre forces terrestres ("basse intensité") et forces aériennes/navales ("haute intensité", dissuasion, aspects technologiques). Cette vision est particulièrement évidente dans le concept AirSea Battle que l’Air Force et la Navy développent dans le cadre d’une confrontation éventuelle avec la Chine. La Defense Strategic Guidance du président Obama insiste effectivement sur la place centrale du théâtre Asie-Pacifique pour le dispositif stratégique américain (p.2).

Pourtant, prenant en compte la notion de "risques opérationnels", Frank Hoffman (officier des Marines en retraite et chercheur dans un think tank institutionnel) met en lumière le peu de pertinence d’une telle perception. Partant du principe que les menaces les plus fréquentes sont "irrégulières" mais que les acteurs non-étatiques se dotent de capacités de plus en plus létales, Hoffman considère que l’essentiel de la demande pour les forces armées concernera dans le futur le milieu du spectre: Etats défaillants, menaces hybrides, extrémisme violent, etc.

Frank Hoffman, "Future Threats and Strategic Thinking", Infinity journal, automne 2011

En conséquence, Hoffman propose de développer des forces capables d’affronter l’ensemble du spectre des menaces, principalement en maintenant le niveau d’effectif actuel des forces terrestres, au lieu de les diminuer comme le souhaiteraient les tenants de la "Division du Travail". Il faut souligner que cette perception des menaces et des capacités associées est actuellement dominante au sein des élites militaires de l’Army et des Marines, pour des raisons évidentes puisque ces institutions se présentent comme les seules à pouvoir assurer l’ensemble des missions.

 

Deux questions demeurent:

  1. prétendre que la demande politique précède toujours l’adaptation institutionnelle (ici sous la forme de concepts, de stratégies ou de doctrines) est bien entendu excessif: il s’agit plutôt d’une interaction entre politiques et militaires dans la définition du contexte et des mesures à adopter pour s’y adapter. Le pouvoir politique articule sa demande en fonction des éléments qui lui sont également fournis par les militaires.
  2. la question de la préparation pour les défis futurs est complexe: dans ce domaine, on ne peut prédire avec certitude et l’on doit souvent chercher quelles sont les lignes de force du contexte contemporain et extrapoler sur leur prolongement éventuel ou leurs évolutions. Dans un certain sens, la définition des guerres du futur est davantage un exercice bureaucratique interne qui est fonction de l’environnement dans lequel se meuvent les institutions: rivalités et visions concurrentes internes, rivalités et convergences avec les autres institutions, pressions du pouvoir politique.

staillat:

3ème remise en ligne (8 juin 2009)

Originally posted on En Vérité:

Historiquement, le discours porté par les Américains, tant militaires que civils, sur les acteurs et les causes de l’insurrection irakienne (ou plus globalement des violences irakiennes) n’a cessé d’évoluer. L’étudier permet ainsi de repérer les stratégies de (dé)légitimation. C’est d’ailleurs ce que font les opposants à la stratégie contre-insurrectionnelle lorsqu’ils dénoncent celle-ci comme  un changement du discours destiné à l’opinion publique américaine comme aux populations locales (ce qu’il est aussi en partie). Or, c’est oublier un autre élément: ces discours structurent  la compréhension de la mission par l’ensemble des militaires, ce qui, dans le contexte d’une décentralisation croissante de l’action, est crucial.

1) Le discours américain sur l’insurrection: une évolution majeure de la campagne en Irak?

 

On le sait, dans un premier temps, l’insurrection est niée par Donald Rumsfeld qui y voit l’action de "jusqu’aux-boutistes" du régime de Saddam Hussein tandis que la "campagne de guérilla" annoncée par John…

Voir l'original 1  652 mots de plus

staillat:

2ème remise en ligne (10 juin 2009)

Originally posted on En Vérité:

Rapide billet (un peu pris en ce moment) pour parler de quatre processus que l’on peut identifier à travers l’action des militaires américains en Irak:

-le premier est celui de l’automatisation à travers l’usage croissant et diversifié des drônes. Le débat et les évolutions concernent autant la protection de la force, la nécessité du renseignement, l’adjonction des principes de la RMA et de la COIN (qui me paraissent plus complémentaires que véritablement opposés dans leurs moyens… au contraire de leurs structures profondes -de leur philosophie si l’on peut dire). A ce titre, il s’agit certainement d’un changement majeur à replacer dans la longue durée de la guerre dans la modernité tardive (pour les reprendre les termes de Derek Gregory). Anthropologiquement, ce phénomène s’inscrit dans une réflexion sur "l’opticalité", c’est à dire la tendance à désincarner l’adversaire (voire les civils) dès lors que le contact direct est restreint ou…

Voir l'original 734 mots de plus

staillat:

1ère remise en ligne (28mai 2009)

Originally posted on En Vérité:

C’est l’un des points clés que je soulignais au début de mes recherches dans le cadre du doctorat: la dynamique d’innovation et d’apprentissage au sein des forces terrestres américaines en Irak.  Outre les changements et les adaptations tactiques sur le terrain -institutionnalisées et généralisées par le discours et l’entregent de David Petraeus à partir des débats intellectuels et de quelques expériences de succès tactiques durables (Tal Afar, Ramadi)-, les institutions militaires américaines avaient été amenées à un apprentissage conceptuel (doctrine interne et combinée, philosophie des conflits et de la guerre, etc.) ainsi qu’à quelques réformes organisationnelles (notamment concernant la formation continue, l’entraînement et la mise en condition opérationnelle). A l’origine de ce changement, un mouvement "par le bas" soutenu "par le haut" (au moins au niveau du théâtre). Plus précisément, on peut parler d’une coalition de réseaux réunissant des "marginaux" (ou se proclamant tels), des détenteurs de pouvoir et…

Voir l'original 1  055 mots de plus

Guerre et paix: adaptations tactiques et innovations organisationnelles

Les thèmes de l’innovation, de l’apprentissage et de l’adaptation des forces armées américaines en Irak sont de ceux dont je traite depuis les débuts de l’aventure doctorale.

Il est en effet intéressant de chercher à comprendre pourquoi et comment les militaires américains ont su adapter leurs tactiques, bien avant la publication du FM 3-24, et pourquoi cette dernière publication n’a pas donné lieu à de profondes réformes internes à l’Army et aux Marines.

La littérature académique sur ce thème s’est surtout intéressée à l’innovation organisationnelle en s’intéressant aux processus hiérarchiques (top down) qui en sont la cause:

  • pour Barry Posen, les décideurs politiques imposent le changement lorsqu’ils perçoivent une modification dans le contexte international (vrai si l’on prend en compte le contrôle étroit exercé par Rumsfeld et les documents qui demandent de s’adapter aux "défis irréguliers" après le 11/09 et l’invasion de l’Irak: DoD Directive 3000.05, QDR 2006, etc.)
  • Pour Déborah Avant, les décideurs politiques sont les "patrons" des institutions militaires qui dès lors imposent des changements internes pour "coller" aux demandes externes, notamment sous la forme d’incitations à suivre une carrière adaptée (système de promotion): plutôt faux si l’on considère la contre-insurrection, plutôt vrai si l’on considère la Transformation
  • Pour Stephen Rosen, les décideurs politiques peuvent imposer une pression, mais l’innovation organisationnelle est le résultat de luttes politiques internes aux institutions (plutôt vrai si l’on prend le processus doctrinal: tant le FM 3-24, que les manuels "opérations" et "stabilisation", plutôt faux pour les réformes en profondeur que l’ajustement de l’Army et des Marines à la contre-insurrection aurait nécessité).

De fait, l’innovation organisationnelle n’est pas au rendez-vous, tandis que les adaptations tactiques sont indéniables. Il y a donc bien un processus indépendant qui s’est déroulé au sein des unités déployées en Irak. Ce processus a été organique et a été permis par les réseaux horizontaux de RETEX mais aussi grâce en partie aux débats qui ont agité la communauté de Défense des Etats-Unis depuis 2004.

Mon hypothèse est la suivante: innovation doctrinale et adaptation tactique ont été deux processus distincts (unis sans confusion, distincts sans être totalement séparés) qui ont opéré dans deux contextes différents.

  1. l’adaptation tactique est un processus de temps de guerre. Il a été rendu possible par la nécessité de "coller" au contexte et s’est déroulé en fonction d’interprétations données par les expériences collectives passées et par les débats propres à la communauté de Défense.
  2. l’innovation doctrinale est un processus de temps de paix. Il a fonctionné selon d’autres enjeux, essentiellement bureaucratiques et liés aux relations civilo-militaires.

Du coup, cela se comprend si on part du principe de cette distinction spatio-temporelle. Cela montre deux choses:

  1. l’Amérique n’a été en guerre que de manière rhétorique. Ou plutôt, comme il s’est agit d’une opération expéditionnaire aux marges de "l’Empire", la guerre menée n’a pas porté autant d’enjeux que ce qu’en disent les décideurs politiques. Les vrais enjeux étaient domestiques, et non liés à l’Irak.
  2. le rôle des médias et l’environnement informationnel est intéressant: plutôt que de rapprocher l’opinion domestique du théâtre, ces derniers l’ont bien plutôt éloigné. Les soldats américains faisaient la guerre, l’opinion publique américaine n’était pas en guerre.

On pourrait d’ailleurs élargir cette réflexion  à l’ensemble des guerres menées par les Etats-Unis depuis 1865 et considérer qu’à chaque fois, l’enjeu pour le décideur politique a été de pouvoir mobiliser la société en vue de mener la guerre "totale" qu’il décrivait….

Où l’on parle des femmes en unités de combat

Dans un article publié mercredi par le Marine Corps Times (qui n’est pas un organe officiel de l’institution, ni d’une association de ses membres), on apprend que les officiers et engagés volontaires féminines pourront accéder à l’Infantry Officers Course. Par conséquent, elles pourront commander et appartenir à des unités de combat.

Pour une institution telle que le Corps des Marines -dont l’image véhicule des stéréotypes machistes-cela peut paraître paradoxal.

Pourtant, la tendance s’affirme plutôt au sein des forces armées des Etats-Unis, du fait des déploiements en Irak et en Afghanistan. Ainsi, le Major Jane Blair a-t-elle raconté son expérience en unité de combat en Irak dans Hesitation Kills: A Female Marine Officer’s Combat Experience in Iraq.

Dans un article publié en mai 2001 dans le Washington Post, Jane Blair tentait de déconstruire les "mythes" entourant la présence des femmes au combat, devenant ainsi une célébrité aux Etats-Unis et s’attirant foudre et admiration de la part de ses anciens collègues.

 

La demande politique dans le sens d’une adéquation à la réalité des opérations en Irak et en Afghanistan est également très forte: en février, le Département de la Défense annonçait qu’il allait modifier laDirect Ground Combat Definition and Assignment Rule de 1994 interdisant aux femmes d’intégrer des unités de combat en-dessous du niveau du bataillon.

Cependant, les différents services s’adaptent plus ou moins facilement à cette demande. Le général Raymond Odierno, chef d’Etat-major de l’Army, répondait dans une interview le 16 octobre 2011 qu’il trouvait le rapport interne qui lui avait été proposé insuffisant: non seulement on devait ouvrir des postes d’officiers de renseignement en unité de combat, mais également leur proposer un rôle plus important. Au sein du Corps des Marines, la décision récente s’est prise dans un climat de division interne. Carlton Kent, Sergeant-Major of the Marine Corps (le sous-officier le plus prestigieux de l’institution) a même du circuler au sein des organes de formation pour apaiser les tensions.

Au-delà des questionnements simplistes (est-ce du politiquement correct? de la discrimination positive? ou alors une adaptation des règles et procédures à une réalité existante?) ou des polémiques sans fin sur les capacités des femmes au combat, un enseignement majeur concerne l’adoption de telles mesures apparemment contraire à la "culture" institutionnelle.

Il semble bien que, au-delà d’une volonté des décideurs militaires de répondre à la demande de leur "patron" (au sens d’une relation de patronage), il faille comprendre cette décision comme la résultante des mutations importantes connues par les institutions militaires à l’occasion des guerres en Irak et en Afghanistan. Il est fort probable que, comme le prédisait Thomas Ricks lors de la sortie de The Gamble en 2009, les effets de la présence américaine en Irak ne se fassent encore attendre, et de manière imprévue.

Où l’on discute de normes: la souveraineté

Lors d’un récent colloque durant lequel j’intervenais (un peu secoué par le vol de mon ordinateur quelques minutes auparavant), un éminent professeur spécialiste des Relations Internationales m’interpellait sur mon approche théorique.

Le sujet de ma communication portait sur la qualification "coloniale" des pratiques et stratégies américaines en et vis à vis de l’Irak. Je postulais qu’il ne s’agissait pas d’une continuité historique, et que par ailleurs les Américains avaient un projet "impérial" plutôt que colonial dans ce pays. Selon moi, cette qualification ne pouvait résulter que d’une analogie historique, portant sur deux périodes (décolonisation et conquête coloniale) avec lesquelles les opérations en Irak avaient plusieurs similarités:

  • la construction ou le maintien d’un ordre interne mais imposé de l’extérieur
  • le fait que le belligérant "occidental" considérait son adversaire comme "irrégulier", c’est à dire "illégitime"
  • la dépolitisation des "populations", c’est à dire le fait de considérer que les individus pouvaient (et devaient) être manipulés dans leurs intérêts et leurs identités

Du coup, pour juger de la pertinence stratégique de la reprise des savoirs et savoir-faire "coloniaux" (et notamment la pacification) en Irak, je considérais qu’il fallait prendre en compte les différences de contexte. Je posais la question suivante: "peut-on stabiliser et pacifier au XXIème siècle?". Et je répondais qu’on ne pouvait pas, voire qu’on ne voulait pas.

1) on ne peut pas: la raison en est l’intériorisation de la norme de souveraineté à la fois à l’échelle internationale et à l’échelle locale. "Pacifier" et "stabiliser" demanderaient ainsi:

  • une implication sur le long terme
  • des moyens plus conséquents
  • l’usage différencié de la violence (indiscriminée puis sélective)

2) donc, il y a fort à parier qu’on ne veuille pas: les coûts politiques seraient trop élevés. Ce qui mène au "dilemme de la stabilisation":

  • on ne peut ni obtenir d’accord entre les belligérants (en cas de guerre civile) ni autoriser que l’un de ceux-ci monopolise les moyens de coercition à son profit
  • on cherche à imposer une solution locale à partir de principes que l’on considère comme "universels"
  • entrent en conflit les impératifs de court terme avec les objectifs de long terme

La question posée par ce professeur portait sur mon choix théorique: celui d’expliquer les relations politiques par les normes, les identités et les valeurs. Bref, j’étais trop constructiviste à ses yeux. Etrangement d’ailleurs, il reprenait cette vision à son compte pour me démontrer qu’il y avait plusieurs systèmes normatifs concurrents et que je ne pouvais pas arguer de l’intériorisation de la "souveraineté" (une norme ou une "institution" occidentale) pour expliquer l’impossibilité de la "pacification".

Ma réponse a été la suivante: les normes n’expliquent pas tout, en revanche elle permettent de comprendre les références des acteurs. A mon sens, la souveraineté (et son corollaire le sentiment national) est aujourd’hui plus intériorisée (et en tout cas reconnue à tous) que durant la période de la conquête coloniale. (Petite parenthèse: ce qui signifie que, si on veut prendre l’analogie au sens strict, les opérations en Irak et en Afghanistan relèvent de la "conquête" pour ce qui est de leur modalité -construire un ordre interne imposé de l’extérieur- et de la "décolonisation" pour leur contexte -la reconnaissance du droit à la souveraineté pour tous les peuples depuis 1945).

En revanche, j’ajoutais que la norme de la souveraineté était elle-même disputée aujourd’hui: les normes sont l’objet d’interprétation éventuellement concurrentes qui donnent lieu à négociation entre acteurs. De fait, ceux-ci sont de plus en plus nombreux à pouvoir se faire entendre et avancer leur interprétation.

Pour faire court, on aurait:

  • l’interprétation défendue par les tenants de l’interventionnisme libéral: la souveraineté est conditionnelle, c’est à dire que l’on peut s’ingérer dans les affaires d’un Etat dans le cadre de la responsabilité de protéger (R2P)
  • l’interprétation défendue par les puissances émergentes et la diplomatie contestataire: la souveraineté est stricte, donc on ne peut s’ingérer dans les affaires d’un autre Etat.

Ce qui laisse en suspens l’autre aspect de la souveraineté: le sentiment de rejet des forces étrangères…

Journée d’Etudes "Vers une analyse du raisonnement stratégique"

Image

Le Centre de Recherches des Ecoles de St Cyr Coëtquidan organise une journée d’étude le 30 mai 2012 à l’Ecole Militaire.

La journée d’étude « Vers une analyse du raisonnement stratégique » propose de prendre pour objet de recherche la manière dont on pense les questions stratégiques plutôt que le contenu des discours produits. Si on admet que le domaine de la stratégie est structuré par les deux éléments centraux que sont le conflit et l’usage, au moins virtuel, de la violence, alors le raisonnement stratégique doit, théoriquement, intégrer ces éléments et leurs implications, logiques et pratiques.

L’antagonisme des volontés semble par exemple induire deux exigences fondamentales : la reconnaissance (et donc la recherche de la connaissance) d’un Autre pensant et agissant, et un mode de raisonnement de type interactionniste. Dans un contexte d’affrontement des volontés, l’usage de la violence, ou sa perspective, exige de même du raisonnement stratégique qu’il tienne compte du fait qu’elle n’est pas un moyen d’action anodin. Non seulement la violence est susceptible de s’abandonner à une logique d’ascension aux extrêmes, mais en plus elle a des conséquences psychologiques et symboliques sur les acteurs des conflits, combattants ou non, dont la portée s’évalue à l’aune de systèmes normatifs variables et qu’il s’agit, autant que possible, d’anticiper. La prise en compte et le traitement de ces implications posent pourtant des difficultés importantes dans nombre d’analyses, produites par des théoriciens ou des praticiens, aussi bien aux « niveaux » dits stratégique, opératif, ou tactique.

La journée d’étude se propose, par des études de cas ou des analyses plus généralistes, de contribuer à la démarche consistant à essayer de comprendre pourquoi ces négligences sont récurrentes. A quels obstacles le raisonnement stratégique se heurte-t-il pour penser l’Autre et la violence ?

inscriptions: raisonnement.strategique@st-cyr.terre-net.defense.gouv.fr

programme

Propulsé par WordPress.com.
Thème Esquire.

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.