L’internet social et la guerre 2.0

Publié simultanément sur AGS

L’interrogation sur les liens entre nouvelle conflictualité et Internet social est l’objet du livre de Thomas RID et Marc HECKER paru l’année dernière chez Praeger. Ils s’interrogent notamment sur la pertinence de l’idée selon laquelle le « web 2.0 » serait l’outil ultime des insurrections et de la contestation politique. 


 

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Le livre de Rid et Hecker est ainsi l’occasion d’une plongée au cœur des opérations de communication menées par les mouvements insurgés et terroristes en ce début du 21e siècle, dans une gradation entre le plus localement enraciné (Hezbollah) et le plus global (Al Qaeda), les Talibans étant pris entre le « jihad global » et une stratégie locale. Notamment, l’enquête montre comment la combinaison évoquée plus haut, qui ressort autant d’une réminiscence des guerres « de libération nationale » de la seconde moitié du 20e siècle que de la pensée organisationnelle alternative (notamment l’idée d’organisations décentralisées et prenant la forme de rhizomes), offre autant d’opportunités que de risques. 
 

S’il est, en effet, possible de s’affranchir partiellement du « terrain humain » sur lequel vivent traditionnellement les insurrections tout autant que de limiter les risques liés à la diffusion physique des informations dès lors que celles-ci sont virtualisées, il est évident que se posent des problèmes de coordination et d’action. L’ouvrage aboutit ainsi, pour ce qui concerne les acteurs « irréguliers », à une conclusion paradoxale : le contexte informationnel issu de « l’Internet social » facilite la « démocratisation » de la doctrine et des savoir-faire extrémistes, permettant la constitution d’un réseau mondialisé de sympathisants, d’auxiliaires ou de « jihadistes », mais il rend improbable la victoire prochaine du « jihad » ainsi proclamé et entretenu. S’inspirant des conclusions des études de marketing sur l’impact de l’Internet interactif, les auteurs montrent que si le seuil de viabilité des mouvements politiques « marginaux » n’a cessé de baisser, il n’augmente pas pour autant leur chance de gagner un soutien populaire large et stable. Si l’insurrection « globale » est donc moins « populo-centrée » que ne le veut la théorie classique de la guerre populaire maoïste, elle est également plus marginale que jamais. 
 

Mais cette étude est également l’occasion de mesurer comment les armées conventionnelles s’adaptent à ces nouveaux défis. Nouveaux en tant qu’ils modifient les pratiques et les concepts plus que par la grâce de la nouveauté technique. Trois études de cas balaient les représentations, les opérations et les évolutions des trente dernières années dans les forces armées américaines, britanniques et israéliennes. Au-delà des adaptations effectuées du fait des opérations en Irak, en Afghanistan ou dans la bande de Gaza, il faut noter que perdurent des obstacles culturels et institutionnels. La double pression des guerres irrégulières et de l’Internet social conduit ainsi les institutions militaires occidentales à accentuer certaines de leurs tensions internes et externes. 
 

Les militaires américains se sont adaptés le plus rapidement et le plus précocement aux impératifs sociaux et culturels de la « guerre au sein des populations », mais sont également soumis aux exigences d’une culture technique de l’efficacité qui mesure mal de tels impératifs. 
 

L’armée britannique connaît un regain de tensions entre les décideurs politiques et militaires du fait de la mainmise des premiers sur la communication institutionnelle et des rapports étroits et officieux entre journalistes et officiers. Enfin, l’armée israélienne a certes réussi à démontrer sa capacité à rivaliser avec les organisations palestiniennes dans l’opération « plomb durci » de janvier 2009, montrant ainsi sa maîtrise des moyens de communication du Web 2.0, mais essentiellement à destination des opinions publiques occidentales ou israéliennes, aux dépens d’une véritable conquête des esprits et des cœurs des populations locales, selon l’impératif de la contre-insurrection classique. Le mouvement d’adaptation vers le pôle de la guerre 2.0 aboutit ainsi à contredire la spécialisation et la professionnalisation des forces armées occidentales, pourtant au cœur de leur évolution séculaire. 
 

Par ailleurs, l’accent mis sur la recherche de stratégies et de pratiques contre-insurrectionnelles est ambivalent. Il révèle certes la compréhension des ressorts de la guerre irrégulière « classique », à savoir l’appréhension et la maîtrise des conditions socioculturelles et politiques locales. Mais il démontre peut-être une incapacité à s’inscrire véritablement dans le nouveau paradigme. En effet, outre le caractère moins « populo-centrée» des insurrections contemporaines, celui-ci semblerait nécessiter davantage de décentralisation des responsabilités sous la forme d’une subsidiarité dans la décision militaire autant que dans la diffusion de l’information, à rebours du fonctionnement hiérarchique des forces armées. 
 

Dans une perspective de longue durée, l’évolution que le livre met en lumière concernant l’augmentation du contrôle social des militaires grâce aux changements technologiques est peut-être sur le point de s’infléchir. En effet, si le télégraphe permet le contrôle stratégique, le téléphone de campagne le contrôle opératif et la radio le contrôle tactique, Internet et le téléphone portable introduisent un élément potentiellement anarchique qu’illustre la prolifération des réseaux d’échange tactiques ou des blogs militaires.

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