Irak, terre mercenaire

En guise d’annonce de fin d’année, et avant de souhaiter à chacun une sainte et heureuse année 2010, je signale la parution du premier ouvrage de Georges-Henri BRICET DES VALLONS (qui sera disponible à partir du 14 janvier 2010 notamment sur la FNAC et Amazon) portant sur une mise en perspective historique, économique, juridique et sociologique des Sociétés Militaires Privées au sein de l’appareil de Défense américain depuis la guerre en Irak.

Intitulé, Irak, terre mercenaire, cet ouvrage considère le processus de "dénationalisation" actuellement en cours au sein des forces armées. L’auteur renvoie dos à dos les partisans des SMP et leurs détracteurs "étatistes" en replaçant le phénomène dans un mouvement historique plus long, celui de la mainmise de l’Etat-Nation sur le monopole de la violence légitime, tout en reconnaissant les spécificités du contexte contemporain, largement informé par les choix et processus en cours au sein des forces armées américaines, et notamment l’externalisation des fonctions régaliennes (ou supposées telles) de l’usage de la force. Car en effet, le "néomercenariat" renvoie non à la limitation de la souveraineté de l’Etat mais aux choix stratégiques faits par ce dernier pour l’accroître, notamment l’appel au secteur privé ou para-privé dont l’amalgame avec le secteur militaire public américain est de plus en plus important, allant parfois jusqu’à "l’addiction". Ainsi, l’appel au secteur privé n’illustre pas la globalisation économique ou la constitution fantasmée d’un secteur transnational de la guerre, mais plutôt un des modes de relation de l’Etat moderne avec les acteurs et les défis contemporains.

Préfacé par Jean-Philippe Immarigeon, qui rappelle que la privatisation de la guerre semble l’aboutissement logique d’une volonté américaine de pousser la guerre "au-dehors" (hors de l’île-continent comme hors de la société américaine), le livre se conclut par un constat d’affaiblissement de l’appareil de Défense américain, miné de l’intérieur par son appel au secteur privé et de l’extérieur par le rôle croissant des Fonds Souverains des pays émergents ou des pays pétroliers.

A lire d’urgence, car très bien informé et puissant analytiquement.

Bonus:

A lire également pour compléter l’approche de G-H Bricet des Vallons

-Jean-Jacques CECILE, Les chiens de guerre du Pentagone.

-Jeremy SCAHILL, Blackwater: l’ascension de l’armée privée la plus puissante du monde

-Christian OLSSON, "Vrai procès et faux débats: perspectives critiques sur les argumentations de légitimation des entreprises de coercition para-privées", Cultures et Conflits, °52, hiver 2003

-le numéro 8 de Sécurité Globale.

Et à l’année prochaine!

La contre-insurrection entre stratégie et tactique

En cette veille de Noël (même si l’article sera publié le 26 décembre), une simple interrogation à travers deux billets récents de Patrick PORTER sur Kings of War et de Noël SCHACHTMAN de Danger Room: la contre-insurrection est-elle en train d’occulter les nécessaires réflexions sur la stratégie?

En effet, les débats et réformes internes aux forces armées occidentales se focalisent sur les moyens de mettre fin aux insurrections et plus largement de stabiliser un pays. Mais ils ne nous disent rien sur la stratégie à adopter ni pourquoi l’adopter. Bien entendu, certains diront que cela regarde essentiellement le pouvoir civil, mais il me semble que cette vision idéale des relations civilo-militaires n’existe pas réellement et qu’en conséquence, les militaires ont leur mot à dire sur la stratégie, et pas seulement en tant que "conseillers techniques". C’est également aussi l’enjeu de la réflexion et de la recherche stratégique dans son ensemble, qui ne doit pas se limiter aux systèmes d’armes, ni même d’ailleurs aux concepts stratégiques, mais doit également embrasser la réflexion politique sur les fins.

Si l’article de Patrick PORTER est consacré aux réflexions récentes de Gian GENTILE (Merry Christmas to you my friend) sur l’obnubilation systématique des forces armées américaines sur les moyens et la tactique, "le bruit avant la défaite", celui de Noël SCHACHTMAN montre que la volonté tout aussi systématique de séparer une contre-insurrection "populo-centrée" d’une contre-insurrection "ennemi-centrée" est illusoire et dangereuse. Illusoire car elle occulte le fait que les populations restent au coeur de l’une comme de l’autre et parce qu’elle ne rend pas compte des réalités et des nécessités opérationnelles, politiques ou éthiques. Dangereuse car elle enferme les relations internes aux unités et aux forces armées américaines dans un débat sans fin sur les moyens. Quoiqu’il en soit, il semble que le compte-rendu de Michel GOYA  sur l’attitude tactique des forces américaines en Afghanistan  soit fondé: les principes de McChrystal sont loin d’être largement adoptés.

Joyeux Noël

La Nativité par Georges de La Tour (1593-1652)

Et Paix sur la Terre aux Hommes de bonne volonté!

Une pensée et une prière pour les Chrétiens d’Irak.

Responsabilité et proportionnalité: l’éthique dans la guerre "au sein des populations"

Le philosophe américain Michaël WALZER, connu pour ses réflexions sur la notion de "guerre juste", a récemment tenté d’actualiser ces dernières dans le contexte des "guerres au sein des populations".

Le problème n’est effectivement pas nouveau (la discrimination entre combattants et non-combattants, le principe de proportionnalité sont présents depuis longtemps dans les réflexions et processus politiques ayant conduit à la formalisation du Droit des Conflits Armés) mais il a surgit de manière inédite dans les débats ayant entouré la recherche de procédés tactiques et d’objectifs stratégiques en Irak et en Afghanistan. D’un côté en effet, on assiste à une condamnation quasi-unanime des "dommages collatéraux" que représentent les tragédies de morts de civils en opération. Dans bien des cas (on pense aux débuts de la présence militaire américaine en Irak), on peut même parler de "victimisation" de la population. Ce qui a conduit les commandants opérationnels à définir des guides de bonne conduite à destination des soldats (on pense à la lettre "sur l’éthique" de David Petraeus en mai 2007), voire à restreindre l’appui aérien jusqu’à le rendre dangereusement ambigu. Et de fait, si il s’agit de "gagner les esprits et les coeurs de la population", une telle retenue semble intuitivement une bonne solution.

De l’autre cependant, les principes du Droit des Conflits Armés sont également utilisés afin de justifier des actions parfois extrêmes, notamment dans le cadre du combat urbain, qu’il soit de "haute intensité" (Falloujah) ou de "basse intensité" (la bataille pour Bagdad en 2007). Ce qui fait dire aux principaux critiques de l’approche américaine de ce type de conflit qu’elle ne fait qu’instrumentaliser ces principes à son propre avantage, rien ne justifiant par exemple les mesures de contrôle de la population induite par le volet urbain de la contre-insurrection. Pour d’autres encore, le fait de chercher à "protéger les population" n’est qu’un discours masquant la continuité de la violence contre les civils de la part des militaires occidentaux.

Comme le montre Walzer, le principe de proportionnalité (selon lequel les dommages collatéraux aux civils ou aux monuments symboliques ne doivent pas aller au-delà de ce qui est nécessaire à la réalisation des objectifs militaires) est devenu un des principaux arguments du pacifisme contemporain, lors même qu’il relève historiquement des théories de la "guerre juste", censées apporter une alternative au pacifisme chrétien. Bien plus, la dénonciation de toute mort civile et innocente comme non nécessaire revient à faire du principe de proportionnalité le guide ultime de la légitimité du Jus in bello voire du Jus ad bellum.

Or, si Walzer reconnaît la tragédie que porte en elle-même la mort innocente, il prend également acte du fait qu’il est impossible d’opérationnaliser la proportionalité car, ne pouvant être définie numériquement, elle revient à refuser tout acte de guerre. Sans oublier non plus que faire appel à ce principe de manière indue revient à instrumentaliser la mort innoncente à des fins de légitimation politique.  Il rappelle donc l’importance de la responsabilité qui, dans tout les cas, surpasse et précède le jugement sur la proportionnalité. En effet, l’action militaire doit prendre acte de la présence des civils et doit chercher à répondre de leur sécurité avant tout. Ainsi, si il lui semble illicite de créer des "zones interdites" aux civils afin d’y exercer un feu indiscriminé (parce qu’il faut d’abord s’assurer que les civils aient effectivement quitté la zone en question, ce qui n’est jamais le cas à 100% et devrait donc conduire à agir de manière responsable), il est également nécessaire pour lui de contrer les discours de légitimation adverses en introduisant la responsabilité, ce qui revient à démontrer que la responsabilité de la mort des civils retombe sur l’ennemi irrégulier qui se sert asymétriquement de la présence de civils pour tenter de se protéger ou de provoquer une réaction disproportionnée et indiscriminée vis à vis de la population. En d’autres termes, les militaires doivent agir sur deux plans:

  1. tout faire pour assurer la sécurité des populations
  2. légitimer leurs actions en leur sein par le discrédit jeté sur la responsabilité ultime de la mise en danger des civils sur les insurgés ou les "terroristes".

Sur le plan historique récent, Colin KALH a montré combien les forces armées américaines depuis 2003 ont cherché à définir des procédures restrictives destinées à protéger les populations du maximum de dommages causées par leurs opérations. Faisant suite aux "guidances" des généraux Petraeus et McChrystal, on peut donc être tentés de dire que les Américains ont véritablement mis en place une culture de la "responsabilité" vis à vis des populations. Les "dérapages" pouvant être imputés partiellement à l’écart entre ces nouvelles normes et la culture de force inhérente aux services.

Il ne faut pas être naïf: ces appréciations de Walzer s’inscrivent dans son agenda propre (notamment dans sa volonté de rééquilibrer le jugement éthique entre Israël et ses ennemis asymétriques) ainsi que dans son projet de fonder une nouvelle éthique de la guerre qui respecterait au maximum l’innocent tout en évitant l’écueil pacifiste. Mais elles posent question. Notamment, que penser du principe de discrimination entre combattants et non-combattants dans les guerres dites irrégulières? En effet, on peut mettre au crédit des Américains la volonté de réconcilier ceux qu’ils peuvent l’être, mais cela ne résout pas le problème épineux des "personnes capturées en opération". Sur le plan du discours, il appartient aussi d’être vigilant sur la tendance américaine à dépolitiser la "contre-insurrection" comme modèle répondant à un problème technique.

Il n’en reste pas moins que le débat ainsi ouvert est salutaire car il ne fait pas l’économie d’une analyse réaliste de la condition humaine (tragique) tout en cherchant à pousser les acteurs militaires vers davantage de retenue et de prise de conscience politique.

Un bilan de l’année 2009 en Irak

Alors que l’année s’achève plutôt tragiquement en Irak, il convient de se demander dans quelle mesure la stratégie américaine sur place, et les narrations sur lesquelles elle se fonde, n’a pas fortement contribué à ce résultat.

Publié simultanément sur AGS

En début d’année, je commentais les résultats des élections  provinciales irakiennes avec un certain optimisme. En effet, celles-ci semblaient montrer une certaine volonté des Irakiens de sortir du "piège ethno-confessionnel" dans lequel les avait enfermé l’irruption américaine du fait que cette dernière a aggravé la "déconstruction nationale" débutée sous Saddam Hussein. Dans le même temps, le Premier Ministre Nouri Al-Maliki semblait alors pouvoir devenir "l’homme fort" du pays en rejoignant les Irakiens et leurs principaux leaders politiques par-delà ces catégories ethniques et confessionnelles.

Néanmoins, je concluais alors sur la nécessité pour le président américain de ne pas surestimer le "tournant positif" ainsi obtenu, notamment dans le cadre du calendrier de retrait des forces. Or, il faut constater que les Américains, à la fois par ce retrait et par leurs pressions diplomatiques maladroites, semblent avoir permis la reconstitution des forces politiques ethno-confessionnelles. En effet, deux problèmes se superposent dans l’optique des élections législatives à venir, les premières depuis celles -faussées par une forte abstention des Sunnites- de 2005.

  1. Un problème institutionnel: le gouvernement irakien est un assemblage hétéroclite de chefs de partis, ce qui reflète d’ailleurs la même mosaïque au niveau local, essentiellement pour le contrôle des forces de sécurité. Celles-ci sont en effet depuis 2004 le gage du pouvoir et du patronage à tous les niveaux. En bref, le Premier irakien ne "tient" aucun de ses ministres.
  2. Ce qui est lié à la raison d’être de ce gouvernement en tant qu’alliance entre diverses factions chiites ainsi qu’avec les deux partis kurdes et certains hommes politiques irakiens du Parti Islamique. Or, cette alliance n’est plus depuis que Nouri Al-Maliki semble devenu l’homme à abattre. Ses anciens alliés ont non seulement cherché à l’affaiblir mais également à le presser de retourner aux vieilles alliances électorales ethno-confessionnelles plutôt que de chercher des alliances les plus larges possibles. L’affaire de Kirkouk et celle du vote difficile et tardif de la loi électorale semblent avoir achevé de marginaliser Maliki tout en reconstituant les "fronts" de 2005.

On assiste donc à la faillite politique de tout le raisonnement posé par le "sursaut" et le Joint Campaign Plan de 2007, à savoir la conjonction des lignes d’opérations militaires, économiques et politiques vers une stratégie d’influence destinée à pousser les différents acteurs locaux, provinciaux et nationaux à la "réconciliation", maître-mot si il en a été des conférences de presse données par les officiers américains et irakiens dans l’année 2007-2008.

Cela montre donc que le retrait américain a laissé de nouveau un vide important qu’ont comblé les extrémistes ou les acteurs extérieurs désireux de jouer un rôle majeur dans l’équilibre du pouvoir en Irak. Par défaut, les Américains sont donc pour partie responsable des évolutions de cette année. On ne saurait bien entendu incriminer le "sursaut" en lui-même, du moins pour sa partie militaire. Mais peut-être en revanche faut-il comprendre que l’aveuglement des décideurs civils et militaires à Washington a joué un rôle négatif. Le "sursaut" a surtout servi d’arme narrative pour discuter des réformes organisationnelles et conceptuelles au sein des services, tout comme il a servi d’exemple dans les débats autour de la stratégie à adopter en Afghanistan. Dans ce jeu-là, nul doute que l’Irak a été passée par pertes et profits au grand bonheur de la diplomatie iranienne (qui, par le biais du Conseil Suprême de la Révolution Islamique en Irak, a cherché à pousser Maliki à revenir au sein de l’alliance chiite), de celle de l’Arabie Saoudite et des Pays du Golfe, voire même de celle de l’Union Européenne (pour les relations bilatérales avec le Kurdistan Régional Autonome).

Mais pour autant, les Américains n’ont pas renoncé à jouer un rôle actif. Le président Obama a semblé devoir faire confiance à Joe Biden qui a visité deux fois le pays en juillet et en septembre. Son credo: aboutir à un marchandage entre ethnies et confessions, diminuer les revendications kurdes et empêcher la constitution d’un front arabe uni contre ces derniers. On peut ajouter que la perspective d’un pouvoir fort entre les mains du Premier Ministre n’a pas été bien vue par le vice-président américain. Le résultat net est sans appel: loin de considérer l’existence d’un nationalisme ou même d’un sentiment national irakien réel, les Américains ont plutôt figé les catégories ethno-confessionnelles. Une politique maladroite, et pour utiliser les mots de Ridar Veisser, "condescendante" à l’égard de l’Irak et du Moyen-Orient a fait plus pour pousser l’Irak vers un retour à la situation politique ante surge, lorsque le Premier Ministre appuyait et s’appuyait sur Moqtada Al Sadr dans son projet de "nettoyage ethnique" de Bagdad contre les Sunnites.

De tout ceci, je retiendrais deux clés d’analyse:

  1. les Américains jouent et ont joué un rôle important dans les changements politiques intervenus en 2007-2008 comme en 2009. Autrement dit, il faut que l’historien des guerres en Irak prennent en compte l’articulation des opérations militaires avec les dynamiques internes et endogènes de la société et de la politique irakiennes. En 2007-2008, le "sursaut" a indéniablement ouvert une fenêtre d’opportunité, alors qu’en 2009 le retrait et la persistance d’un discours ethniciste sur la société irakienne ont produit une aggravation de la situation. On peut donc légitimement se poser la question de la pertinence de la stratégie américaine, non seulement dans son analyse de la situation mais aussi dans les mots et les représentations biaisés des décideurs à Washington ou dans les think tanks.
  2. il n’en reste pas moins que les hommes politiques et les détenteurs du pouvoir en Irak portent une responsabilité réelle dans ces évolutions, car ils leur ont permis d’éclore et ont également étouffé les opportunités qui se présentaient en ce début d’année après deux longues campagnes contre les "irréconciliables" et les extrémistes.

Pour conclure, il faudrait prendre en compte deux éléments du côté américain, c’est à dire celui qui a la capacité de modeler les conditions internes et externes du conflit. Le premier a trait à la culture stratégique américaine et notamment à deux de ses présupposés qui ont peu évolué ces derniers temps. A savoir des relations civilo-militaires marquées soit par un contrôle intrusif des civils, soit par la confiance excessive dans le modèle huntingtonien de contrôle objectif, et pour lequel les militaires sont "d’honnêtes courtiers" en tant que conseillers techniques du pouvoir. Sur un plan équivalent, le fait est que les stratégies en Irak révèlent un appui trop important sur l’outil et la finalité militaire. On peut dire que l’utilité relative de la force telle qu’elle semble émerger des conflits contemporains n’est pas encore acceptée par la culture américaine.

Le second point est lié au "sursaut" lui-même. En effet, une analyse approfondi de ses présupposés stratégiques et tactiques conduit à penser qu’une partie non négligeable de ces derniers a creusé l’effet ethno-confessionnel dans l’intention louable d’éteindre la guerre civile. Que penser de l’effet discursif produit par les murs de séparation et les "communautés fermées" sur le sentiment d’appartenance communautaire? L’approche contre-insurrectionnelle n’a pas non plus réussi à tenir compte de la complexité sociopolitique et socioculturelle, sauf peut-être au niveau interpersonnel et micro-local. En définitive, le "sursaut" est peut-être lui-même originellement biaisé et donc fortement déterminé à échouer à résoudre le problème politique irakien.

La guerre du DHOFAR (1968-1976)

Le Centre de Doctrine d’Emploi des Forces (CDEF) de l’Armée de Terre fait paraître ces jours-ci un Cahier de la Recherche portant sur la guerre du DHOFAR, un engagement mal connu -du moins en France- des Britanniques dans le Sultanat d’Oman.

Le cahier étudie plus précisément deux aspects fondamentaux de la stabilisation, à savoir l’intégration des actions civiles et des actions militaires, B.A.-BA des procédés de contre rébellion, mais aussi l’encadrement, la formation et le partenariat de forces indigènes par les cadres des Forces Spéciales britanniques.

Au-delà de l’aspect historique intéressant d’une campagne inédite en France, il convient de relever combien l’Armée de Terre française, s’inspirant en partie de son passé en Algérie, insiste aujourd’hui sur ces deux aspects. Il ne s’agit certes pas pour elle de négliger les autres modes d’actions et procédés du "spectre de la contre-insurrection", mais on ne peut s’empêcher de penser que la spécialisation dans l’action civilo-militaire et l’encadrement des forces de sécurité locales ne reflète la volonté exprimée par les politiques de créer ainsi une "niche".

A lire sans attendre.

Et de 3: la Sécurité comme enjeu politicien

Presque tout le monde connaît la tragédie qui, pour la troisième fois en moins de 6 mois, a frappé la capitale irakienne. Plus de 127 victimes sont mortes dans 5 attentats coordonnés à la voiture piégée. Ceci intervient alors que la loi électorale vient enfin de passer mais risque de retarder les élections au mois de mars 2010 au lieu du mois de Janvier initialement prévu.

Sur le plan militaire, le fait que l’Etat Islamique en Irak (fondé en 2006 par AQI et ses alliés afin de concurrencer le nouveau gouvernement irakien issu de l’élection de 2005) se soit revendiqué comme responsable de cet acte meurtrier, peut poser question. Comme le dit le Lieutenant-général Charles JACOBY, commandant le Corps Multinationale-Irak (bientôt, le Corps US-Irak), "évidemment, les terroristes ont mis en lumière certaines vulnérabilités". Mais lesquelles?

Il y a bien sur le retrait des forces américaines qui suit le plan prévu, même si le général ODIERNO reconnaît qu’il faudra plus de temps que prévu pour Mossoul. En effet, tout ceci révèle le résultat le plus immédiat du "sursaut": à savoir que le socle de la sécurité reposait essentiellement -si ce n’est en totalité- sur les forces ou la présence américaine. En d’autres termes, alors que les Américains ont été le principal catalyseur du changement en 2007-2008, parvenant à combiner plusieurs dynamiques propres aux conflits irakiens voire à en modeler certaines, leur retrait laisse le Roi nu.

Et le Roi, c’est bien entendu le Premier Ministre Nouri Al-Maliki, qui apparaissait si puissant en ce début d’année. Or, la réalité est que la sécurité est devenu depuis longtemps déjà un enjeu des élections législatives à venir. En effet, les forces de sécurité elles-mêmes, tant les grandes corps que les unités locales ou que les commandements fonctionnels ou territoriaux, semblent minées par le jeu partisan. Ce qui a un triple effet:

  • celui de permettre à tous les opposants de pointer chacune de ces tragédies comme une responsabilité personnelle du Premier Ministre, lequel passe son temps à limoger les responsables du Baghdad Operations Command crée en 2007 sous son autorité directe.
  • celui de donner du grain à moudre aux entrepreneurs politiques qui jouent sur l’argument "des faibles", à savoir l’argument des tensions ethniques et de la peur de "l’Autre" qu’illustrent si bien les murs de séparation à Bagdad.
  • surtout, cela met gravement à mal l’unité d’effort nécessaire à la stabilisation, laissant des failles béantes dans lesquels les mouvements extrémistes -de plus en plus marginaux apparemment quand on voit que même l’ancien Parti Baas rejoint l’arène politique via le Mouvement National Irakien- s’engouffrent allègrement, avec la complicité de certains agents des forces de sécurité.

On se retrouve donc face au risque de voir le problème sécuritaire -qui globalement s’est pourtant bien amélioré si l’on prend les chiffres des pertes, y compris civiles, et si l’on pense à la normalisation de nombreuses zones du pays- devenir impossible à gérer car hautement chargé politiquement. C’est déjà le cas dans les débats internes aux EU, mais il est plus dommageable que ce le devienne aussi en Irak.

J’aimerais conclure sur un approfondissement de ce constat pour revenir à une question qui taraude les militaires et analystes américains et plus largement occidentaux. Je veux parler de la signification exacte du "sursaut". En y réfléchissant bien, on peut dire que le "sursaut" a eu surtout un rôle interne à l’acteur américain, tant à destination de son opinion publique qu’à destination des militaires eux-mêmes. Le "sursaut" est clairement devenu un enjeu narratif majeur pour légitimer ou non la contre-insurrection en tant que mission prioritaire des forces armées, et en tant que campagne militaire menée en Afghanistan (celle-ci jouant aussi ce même rôle vis à vis de la contre-insurrection en tant que doctrine à part entière des institutions militaires US). Mais il faudrait certainement relativiser ce débat en comprenant qu’il nous est propre et nous parle surtout de nous-même… ce qui ne résout en rien les problèmes réels de l’Irak. En ce sens, il s’est vraiment agi d’un "arrêt sur image" de la violence, le temps d’une démonstration de stabilisation finalement superficielle car ne réglant pas les problèmes radicaux de la Nation (ou de l’identité nationale) irakienne…

Un peu d’humilité dans nos interventions passe également par cette réflexion, qui doit être du niveau politique, et qui doit inclure à leur juste place les militaires. Mais que l’un ou l’autre domine  et que l’équilibre soit rompu, et nous ne serons pas les seuls à en payer les conséquences.

Bah voilà!

Il a donc fallu quelques jours pour que les opérations reprennent dans le sud de l’Afghanistan après le discours du président américain.

Très rapidement, car c’est le WE et les enfants réclament une présence paternelle plus importante, deux points sont à signaler:

1) les Marines ont lancé une opération combinée sur Now Zad, un village de Helmand qui sert de champ de bataille depuis 3 ans entre les Taliban et les forces de l’OTAN. Apparemment, le plus dur reste à venir avec l’assaut à prévoir sur Marja que d’aucuns présentent comme le principal bastion taliban. Bref, nous sommes dans la phase de harcèlement des sanctuaires de la rébellion après celle de la sécurisation de quelques villages et villes le long de "l’axe vert" de la province.

2) simultanément, il semble que l’on s’achemine vers une tentative de sécuriser Kandahar ainsi que l’annonçait le président Obama. Apparemment les Américains et les Canadiens pensent isoler la ville avant de s’y installer. Certainement une réédition du Plan de Sécurité de Bagdad version Tal Afar… A moins qu’il ne s’agisse de Falluja??.

BONUS: excellente discussion sur les IED en Afghanistan par F. de St V. sur AGS of course! Et pour les amateurs d’Histoire de la contre-insurrection française (qui n’eut jamais "d’école" contrairement à ce que d’aucuns ont pu abusivement dire), je recommande cet article récent de Thomas RID sur l’Algérie de Bugeaud.

Discours d’Obama: et maintenant? (mis à jour)

Dans le discours prononcé mardi à l’Académie militaire de West Point, le président Obama a donc annoncé les éléments essentiels de sa stratégie.

Il n’y a rien de bien nouveau dans ce qui a été annoncé, tant les fuites ont été nombreuses auparavant, si ce n’est l’annonce que le retrait devrait commencer en juillet 2011, ce qui fait dire à d’aucuns que loin d’avoir envoyé un message résolu aux rebelles, le président américain aurait surtout signalé l’irrésolution occidentale. N’importe, le discours aura surtout servi à calmer les diverses audiences américaines favorables à un retrait annoncé.

Certains peuvent s’étonner du choix de 30 000 militaires supplémentaires (on parlait de 34 000 dans les jours précédents le discours), d’autant que le général McChrystal avait demandé 40 000 militaires en hypothèse moyenne (80 000 en option haute). En réalité, les différentes options sur le niveau des troupes et sur leur utilisation en fonction de l’option choisie ne sont plus un mystère depuis longtemps.

Quoiqu’il en soit, il est évident que ce n’est pas le nombre de soldats envoyés mais bien leur usage qui est le plus important. Comme le rappelait hier matin le colonel Goya sur France Info (si quelqu’un a le lien je suis preneur), l’essentiel de la mission est de sécuriser les zones peuplées afin de 1) permettre de construire la gouvernance locale et de lier les communautés locales au gouvernement, 2) mener des actions d’assistance ou de développement (questionnement crucial des Britanniques par exemple) et 3) former les forces de sécurité afghanes pour qu’elles soient capables de prendre la place des unités occidentales.

Il n’empêche que cette stratégie me semble s’apparenter davantage à la vision "contre-terroriste" du VP Joe BIDEN, en dépit du fait que l’on va s’impliquer davantage "au sein des populations", que de la "contre-insurrection" prônée par le général McChrystal. Comme si le président américain appelait "contre-insurrection" (cf. son intervention du mois de mars qu’il voulait "globale") une option beaucoup plus "light" que celle voulue ou conceptualisée par les "penseurs" de la COIN américaine. On peut en effet raisonnablement parler, à l’instar de Thomas Rid (amical salut à toi Thomas), d’une prise en main croissante des militaires au coeur du processus décisionnel, notamment depuis la guerre en Irak et les déboires de la "Transformation" Rumsfeldienne. Doit-on pour autant s’attendre à une montée des tensions avec les décideurs militaires? Rien n’est moins sur tant l’utilisation des concepts-clés de la stratégie de contre-insurrection par le président semble bien rodée.

On peut en effet mettre en balance cette stratégie avec les débats en cours sur la nécessité de provoquer un "Réveil" Pachtoune à l’instar de celui d’Anbar. Cette idée, une fausse bonne idée (voir le billet précédent), a le mérite de mettre en lumière les ambiguités de la présence occidentale en Afghanistan. On peut gloser sur l’abandon du discours de la "guerre à la Terreur" par le président Obama mais il n’en reste pas moins que la justification donnée à la mission des troupes (empêcher de nuire les "extrémistes" qui "complotent" dans leurs "cavernes" de la frontière afghano-pakistanaise) me semble ne pas devoir trop s’en éloigner, tant dans les préjugés que dans l’imprécision et le flou.

Il reste à parler de la présence française et de notre rôle. Il est intéressant de constater que nous cherchons à participer tout en affirmant notre spécificité. Il s’agit peut-être là d’un réflexe lié à notre identité, mais il est surtout symptomatique du fait que la présence militaire occidentale en Afghanistan, si elle est de plus en plus contestée aux Etats-Unis, est encore moins légitime aux yeux de notre opinion publique. Encore une fois, peut-on faire la guerre sans une stratégie politique claire et sans un soutien moral tacite ou non du plus grand nombre?

Bonus: Une excellente analyse des termes mêmes du discours (et du fait que, comme je le disais implicitement, il s’agissait d’un discours s’adressant à de multiples audiences contradictoires) est faite par David Betz, qui conteste notamment les réflexions de Obama sur les "analogies avec le Vietnam"… et cite à bon escient le sieur Galula.

Excellente déduction aussi de Gulliver sur Ink spot (excellent blog au demeurant) sur l’usage fait de ces troupes: peut-être que le mantra "il faut former l’ANA pour nous permettre de nous désengager" devra être rapidement  relativisé.

Mise à jour:

A noter que, selon certains officiels du Pentagone, le secrétaire Robert GATES aurait reçu l’autorisation du président de déployer 10% de troupes supplémentaires que les 30 000 prévus. L’essentiel, selon des officiels militaires, sera déployé à Helmand et surtout autour de Kandahar.

Les Britanniques en Irak:

Le blog "allié" Electrosphère porte  à notre connaissance plusieurs documents cruciaux concernant l’armée britannique en Irak. Bien sur, il est question des relations houleuses entre organisations et individus, mais aussi d’une analyse de première main pour la commission CHILCOT chargée d’examiner les responsabilités des décideurs politiques et militaires dans le "fiasco" britannique concernant le Sud irakien. Inutile de dire qu’il s’agit aussi d’une source capitale pour le chercheur décidé à comprendre la situation dans cette partie cruciale du pays longtemps éclipsée par Anbar ou Bagdad.

Iraq War Files part 1 (The Telegraph) porte sur la période mai 2003-janvier 2005

Iraq War Files part 2 (The Telegraph) porte sur la période préparatoire à l’invasion

Iraq War Files part 3 (The Telegraph) poursuit le second document.

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