La rationalité de la violence dans les conflits infraétatiques

Le dernier billet mérite quelques réflexions complémentaires qui forment un socle théorique dans l’étude des conflits intra- ou infra-étatiques. Le point de départ de la réflexion est celui d’une impression tenace d’irrationalité dans la violence, qu’elle soit terroriste (surtout dans le cas de "fanatiques religieux"), liée à la guerre civile (forcément irrationnelle), ou encore aux actions de l’adversaire asymétrique (l’IED de la part de l’insurgé, ou les frappes aériennes parfois indiscriminées de la part des militaires occidentaux). Le plus souvent, cette irrationalité est donnée au départ comme acquise une bonne fois par toutes à cause de plusieurs facteurs: la religion, la haine ethnique, l’asymétrie des moyens ou des objectifs, etc…

Or, je voudrais orienter la réflexion vers deux penseurs bien éloignés l’un de l’autre mais donnant des pistes fécondes pour comprendre ce phénomène d’une violence qui s’accroit et se diffuse (bien que parfois elle s’atténue aussi… d’où l’intérêt de sortir des explications simplistes et de l’explication par l’irrationnel).

Le premier est le chercheur grec Stathis Kalyvas, professeur à Yale, et profond contempteur de l’argument de l’irrationalité. Je renvoie à sa page personnelle pour ceux qui souhaiteraient lire ses articles et les chapitres d’ouvrages qu’il a pu écrire, dont certains en Français d’ailleurs. Je retiens deux idées centrales dans ses productions plus ou moins récentes. La première est que la violence possède sa logique propre et, loin d’être causée par des facteurs externes d’opposition idéologique ou politique voire de clivages ethniques, elle aggrave ces derniers. En termes théoriques, les clivages sont endogènes à la violence. Il en ressort une deuxième idée: on ne peut absolument pas prédire la violence par ces facteurs, mais comprendre au contraire comment ils sont instrumentalisés et manipulés par des acteurs politiques, entrepreneurs individuels ou collectifs, organisations militaires ou non. Bref, il s’agit de comprendre comment la violence évolue en fonction des dynamiques endogènes au conflit étudié. A noter d’ailleurs que cette analyse vaut aussi pour l’alignement sur l’un des camps d’une guerre civile: selon ses propres termes, la "collaboration" (avec un camp) est fonction du contrôle (politico-militaire) exercé par ce camp.

Le second est un théologien catholique américain du nom de William Cavanaugh. Son apport me parait essentiel en ce qu’il déconstruit le discours convenu sur la violence religieuse. J’ai commis autrefois une analyse plus poussée de sa thèse. Il reste que les sociologues des conflits ou des organisations réputées "violentes" (terroristes ou insurgées) semblent aller dans le sens du propos de Cavanaugh. Ainsi, il semble que la religion (mot moderne, c’est à dire inventé de toutes pièces au début de l’époque moderne) ne soit pratiquement jamais un facteur de violence: en témoignent par exemple les motivations relevées par la TF 134 chargée des "personnes capturées en opérations" en Irak. Elles sont davantage politiques, financières ou culturelles (elles renvoient à des intérêts perçus à travers le filtre culturel)….

Une réflexion à poursuivre quoiqu’il en soit pour comprendre aussi bien les stratégies des différents acteurs (mobiliser les griefs identitaires est souvent le moins couteux des moyens politiques pour amener la réalisation d’un agenda, cf. AQI en 2005-2007) que la pertinence des réflexions actuelles sur la contre-insurrection et sur les stratégies induites, notamment par l’intégration des impératifs liés à la "sécurité humaine"…

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