Les causes et racines de l’insurrection irakienne

Historiquement, le discours porté par les Américains, tant militaires que civils, sur les acteurs et les causes de l’insurrection irakienne (ou plus globalement des violences irakiennes) n’a cessé d’évoluer. L’étudier permet ainsi de repérer les stratégies de (dé)légitimation. C’est d’ailleurs ce que font les opposants à la stratégie contre-insurrectionnelle lorsqu’ils dénoncent celle-ci comme  un changement du discours destiné à l’opinion publique américaine comme aux populations locales (ce qu’il est aussi en partie). Or, c’est oublier un autre élément: ces discours structurent  la compréhension de la mission par l’ensemble des militaires, ce qui, dans le contexte d’une décentralisation croissante de l’action, est crucial.

1) Le discours américain sur l’insurrection: une évolution majeure de la campagne en Irak?

 

On le sait, dans un premier temps, l’insurrection est niée par Donald Rumsfeld qui y voit l’action de « jusqu’aux-boutistes » du régime de Saddam Hussein tandis que la « campagne de guérilla » annoncée par John Abizaid en juillet 2003 insiste surtout sur les réseaux jihadistes internationaux. Cette vision participe à la délégitimation des mouvements insurgés et démontre surtout une méconnaissance parfaite de la situation politique et culturelle de la société irakienne. 

Dans un second temps, l’insurrection est perçue comme la production « d’anticorps » face à la présence et à l’occupation militaire américaine. Il s’agit d’une vision plus élaborée puisque elle sous-entend que, la « fenêtre d’opportunité » étant passée, les libérateurs ont développé un ressentiment croissant contre eux, tout autant qu’ils ont favorisé la fragmentation sociale et l’amplification de la violence civile. Cependant, il serait faux de croire que cette vision préexiste à la formulation de la stratégie de « l’irakisation par le haut » définie par le général Casey. A compter de juillet 2004, mais surtout en mars 2005, l’objectif de ce dernier est de transférer au plus vite les responsabilités de la sécurité aux forces irakiennes et de légitimer le nouveau gouvernement issu des urnes. Or, la « doctrine de l’anticorps » -formulée par Abizaid en tant que supérieur direct de Casey- sert surtout à légitimer une posture de retrait décidée dès le premier jour de la campagne « Liberté en Irak ». 

Dans un troisième temps, l’insurrection est précisément définie pour ce qu’elle est, c’est à dire en partie un mouvement de résistance, mais surtout une amplification de la compétition politique du fait du vide du pouvoir provoqué par la chute de Saddam Hussein. Plus précisément, l’insurrection s’inscrit aussi dans l’histoire plus longue des relations entre les différentes composantes de la société irakienne et dans le cadre de l’évolution sociopolitique de cette dernière. L’insurrection est donc enchâssée au coeur d’un « écosystème conflictuel complexe » (D. Killcullen) qui comprend des éléments de résistance à l’occupation, de guerre interconfessionnelle et de conflit politico-social. Dans ce cadre, les militaires américains se perçoivent comme des arbitres de ces violences chargés de les « stabiliser » mais aussi comme des réformateurs capables de règler les causes profondes de l’insurrection, principalement économiques, sociales et identitaires.

2) Permanence du discours et de ses composantes:

Derrière une succession de ruptures dans le discours et les stratégies qui les soutiennent (ou qui en sont issues en retour), il existe en réalité trois facteurs persistents:

-l’insurrection est exogène à la population irakienne.

-il existe un caractère essentiellement belligène dans la société irakienne.

-la posture individuelle et collective des militaires américains a un rôle déterminant pour attiser ou atténuer le conflit.

Toutefois, ces trois éléments qui structurent l’ensemble du champ de la contre-insurrection en Irak depuis 2003 connaissent des proportions variables selon le locuteur et selon l’époque. Grosso modo, on peut observer les évolutions suivantes:

-T1: le premier facteur est central. L’insurrection est décrite comme étant causée par des acteurs étrangers à la population, soit qu’ils soutiennent les restes d’une dictature forcément honnie, soit qu’ils soient les agents de Al Qaeda ou de l’Iran. On peut dire que l’incarnation de l’insurrection dans la figure de Al Zarqawi illustre cette prédominance. On observe pourtant que, si ce premier facteur demeure, il connaît des transformations profondes. A compter de 2006-2008, l’insurrection est mieux comprise dans son contexte politique, culturel et social. Les « causes profondes » (root causes) de l’insurrection ne sont pas niées: ressentiment individuel ou collectif, facteurs identitaires, revendications multiples (notamment des Sunnites) à la participation au processus politique. Les insurgés sont donc classés entre « réconciliables » (ceux dont les griefs sont légitimes et qui peuvent être réintégrés au sein du processus politique) et « irrécupérables » (ceux qui manipulent ces griefs pour des agendas différents, comme l’instauration d’un califat).

-T2: le second facteur prend de l’importance à partir de l’année 2006, point haut des heurts interconfessionnels (dont on peut se demander si ils ne sont pas avant tout des tentatives pour asseoir le pouvoir de certains groupes et de certaines organisations au sein de chaque communauté- bref, si ils ne sont pas des compétitions intra-communautaires tout autant qu’inter-communautaires). Dans cette optique, l’insurrection est analysée avant tout comme le produit d’une société « pré-moderne » dont les ressorts culturels (honneur, vengeance) et politiques (luttes confessionnelles, rôle de la violence, place supposée des « cheiks et des imams ») sont considérés comme profondément belligènes. On reconnaît là la vision « orientaliste » si prégnante dans les discours académiques américains sur les Arabes et les Musulmans et qui irrigue ici la description d’une société prête à se perdre dans le chaos si elle n’est pas disciplinée et occidentalisée. Néanmoins, cette vision ne cesse d’évoluer à son tour dans une nuance subtile mais importante. Il ne s’agit pas seulement du discours sur « l’arbitrage de la guerre civile » par les militaires américains, mais aussi de la prise en compte au niveau interpersonnel de la réalité de la société et de la culture irakienne dans sa diversité et sa modernité. En ce sens, ce deuxième facteur cède la place au troisième.

-T3: présente dès les débuts de l’occupation, l’idée selon laquelle les militaires américains agiraient sur l’insurrection est certainement celle qui domine aujourd’hui, et pas seulement à travers les discours sur les changements culturels, conceptuels et institutionnels au sein de l’Army et des Marines. Au départ, l’analyse porte sur la méconnaissance culturelle irakienne et sur l’impératif de ne pas aggraver les relations entre les populations. En juillet 2003 par exemple, le général Sanchez demande à ce que cessent les opérations de bouclage et de ratissage pour la raison qu’elles produiraient davantage de mécontentement que d’assentiment. D’ailleurs, on devrait savoir gré à Ricardo Sanchez d’avoir cherché le premier à unifier la collecte, l’analyse et la distribution du renseignement, même si cela échoue au bout du compte. Néanmoins, cette perception est partagée par de nombreux militaires déployés en Irak ou présents au coeur des organes de réflexion des institutions. En témoigne l’insistance croissante sur la « sensibilité culturelle » qui débouche sur des réformes dès l’hiver 2003-2004, institutionnalisées en 2005-2006. 

Dans un second temps, la « doctrine de l’anticorps » va plus loin puisqu’elle présuppose non seulement que les Américains sont une partie du problème mais qu’ils sont même LE problème. La présence est considérée comme une « fausse bonne idée » (notamment à travers les patrouilles à pied qui sont perçues comme tendant à exacerber le sentiment de rejet de la population) et conduit au retrait progressif des centre-villes. En clair, il s’agit de « mettre un visage irakien » sur la contre-insurrection pour abaisser le soutien populaire aux insurgés. Bien entendu, cette analyse fait l’impasse sur les compétions politiques internes à la société irakienne et sur le rôle négatif des milices chiites, toujours considérées par la majorité des politiques comme des alliées.

Dans un troisième temps, ce facteur devient dominant avec la vision volontariste incarnée en David Petraeus. Désormais, les militaires américains considèrent qu’ils ont l’initiative et qu’ils peuvent agir pour détruire l’insurrection sunnite et chiite. C’est là l’aboutissement d’une évolution complexe qui ajoute à l’analyse plus fine des « causes profondes » de l’insurrection, une vision plus « neutre » du rôle et du positionnement des forces américaines en Irak (notamment vis à vis des Sunnites). Sur le premier point comme sur le second, il y a là la présence des deux  facteurs identifiés plus haut (en tenant compte de leurs inflexions), mais aussi l’influence des débats conceptuels et doctrinaux qui animent les institutions militaires depuis 2004. Il est intéressant de voir qu’il s’agit là d’un décalque presque identique des idées de la « guerre révolutionnaire » et des phénomènes sociologiques les ayant accompagné. Ainsi, dépourvus de directives claires de la part du pouvoir politique, les militaires français en Algérie avaient du créer leur propre rôle à travers les analyses intellectuelles faites dans le cadre de leur perception des conflits de décolonisation au coeur de la « guerre froide ». Dans cette optique, quoi de plus exaltant et (auto-)légitimant que de se voir comme des réformateurs souhaitant « couper l’herbe sous le pied » aux « révolutionnaires nationalistes crypto-marxistes ».  C’est pourquoi les militaires français s’étaient vus comme les protecteurs de la population civile, comme les éducateurs et les réformateurs des campagnes, comme les véritables « révolutionnaires » face au FLN… Ce phénomène était à l’intersection entre les réflexions intellectuelles de l’année 1957, les pratiques éprouvées de la période coloniale, et les évolutions sociologiques au sein de l’armée « professionnelle » depuis 1945. Plus finement, il était aussi, comme l’est l’expérience collective et individuelle américaine en Irak, une forme particulière de conversion profonde.

Au bilan, cette réflexion sur la perception de la cause de l’insurrection par les militaires américains questionne aussi la formule doctrinale « populo-centrée »: la population est le centre de gravité de l’insurrection, il faut donc la gagner à sa cause, insurrection et contre-insurrection s’affrontent pour leur légitimité auprès des populations locales. Au-delà, elle questionne aussi certains de ses présupposés corrolaires, comme par exemple les relations entre la sécurité et le développement socioéconomique. En effet, ces formulations sont performatives et légitimantes. Traduction sans jargon: elles servent surtout à autoriser les nouvelles procédures tactiques et la nouvelle stratégie. Mais, si elles sont un affinement de l’analyse des causes des insurrections (même si c’est à travers les concepts hérités de la « guerre révolutionnaire »), elles ne permettent pas de trancher tout à fait sur la responsabilité initiale (cause ou condition de possibilité) de la présence militaire américaine en Irak dans le déclenchement et la montée en puissance des insurgés (hors le « péché originel » de l’invasion et de la chute de Saddam Hussein bien sur)… Ce qui renvoit donc à nouveau à notre problème de l’impossible retrait américain d’Irak dans les conditions actuelles.

 

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Cordialement

Stéphane TAILLAT

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