Occupants ou auxilliaires? De la présence militaire étrangère

La littérature traitant de la présence de troupes étrangères dans un pays donné insiste le plus souvent sur les causes exogènes pour la légitimer ou la contester. Ainsi, concernant les militaires américains en Irak, est-on souvent confronté à l’idée selon laquelle la solution de leur maintien ou de leur retrait se trouverait à Washington -qui devrait être soumis à toutes les pressions, de celles des thinks tanks à celle de la rue ou des urnes. Certes, il ne faut jamais exclure les jeux domestiques internes aux EU, ni les considérations géopolitiques liées au jeu d’influence des grandes puissances en Irak. Mais il serait certainement incomplet de s’en tenir à une vision dissymétrique des relations entre les forces étrangères (dans le cas plus générique des OPEX) et les populations et acteurs sociopolitiques des « nations-hôtes ». Vision dans laquelle « l’occupant » étranger  serait un libérateur ou un oppresseur face auquel la population serait démunie (outre la résistance ou la collaboration).

En effet, les militaires étrangers représentent pour les différents acteurs locaux un formidable réservoir de mobilisation de ressources politiques et économiques, qui conditionne tout autant la durée et la forme de leur présence. 

Ressources économiques: ce sont les moins évidentes, mais elles sont capitales. Ces militaires étrangers -d’autant plus qu’ils proviennent de pays occidentaux où ils sont des consommateurs à part entière avec un niveau de vie plus que satisfaisant- peuvent apporter des gains importants aux populations locales. Ce peut être en faisant vivre le commerce local ou en insérant ce dernier dans la mondialisation. Ce peut être aussi par les actions financières tentées dans le cadre de la contre-insurrection (dans son volet de reconstruction). Mais ce peut être également dans le cas des trafics illégaux et informels qui, à la marge, prospèrent de leur présence et auxquels ils peuvent parfois participer (y compris volontairement).

Ressources politiques: ce sont les plus évidentes (mais pas forcément les plus reconnus par les principaux acteurs). Les forces armées sont considérées comme des acteurs s’ingérant entre les acteurs locaux, pouvant être mobilisés au profit des uns ou des autres dans le cadre de compétitions ou des conflits internes. On sait par exemple l’instrumentalisation des conseillers militaires américains par le gouvernement irakien contre ses opposants et dans la formation d’unités irakiennes plus ou moins efficaces ou autonomes. Dans d’autres cas, les forces américaines ont servi à la décentralisation du pouvoir en soutenant et cooptant les cheiks sunnites d’Anbar. 

Mais c’est dans le cadre des discours politiques sur la « présence américaine » que l’exemple irakien est le plus instructif. Car en effet, interpréter les débats sur l’Accord concernant le Statut des Forces (et notamment ceux traitant de son application) comme une opposition binaire entre une « force d’occupation » et un « gouvernement à la recherche de son indépendance » ne saurait suffire. A bien des égards, la présence américaine même est une nécessité pour les indépendantistes/nationalistes, qu’ils soient du gouvernement, de l’insurrection sunnite ou de la mouvance sadriste. Elle permet de légitimer leur action. A contrario, la plupart de ces acteurs ont, à un moment ou un autre, pris conscience qu’il leur fallait utiliser le levier constitué par les militaires américains dans le cadre d’un accroissement de leur influence sur leur base sociale et, au-delà, sur l’ensemble de la population irakienne au niveau local, régional ou national. Même Sadr a eu besoin des Américains pour l’aider à « purger » son mouvement dans l’été 2007!

On pourrait donc dire que, si la plupart des Irakiens (et y compris dans la population civile) souhaitent le départ des militaires américains (pour quantité de raisons tenant autant à des intérêts personnels qu’à une identité nationale en pleine résurgence depuis 2 ou 3 ans), il n’en reste pas moins que, concrètement, le retrait total et définitif ne satisferait totalement personne.

 

Ce qui démontre  la prégnance du rôle des militaires américains, collectivement ou individuellement, dans la société, la vie politique, la vie quotidienne des Irakiens. Mais aussi l’extrême complexité de leur présence qui ne peut simplement être lue comme un phénomène de domination coloniale d’un « petit pays » par une « superpuissance ». Plus prosaïquement, la prise de conscience que les militaires américains sont intimement liés à ce qui se passe en Irak à tous les niveaux et à toutes les échelles induit un questionnement croissant sur la pertinence et les modalités du retrait des « forces de combat » des zones urbaines au 30 juin prochain.

 

Il y a donc un revers de la médaille: si les leviers d’action contre une présence oppressante existent, ils renforcent en retour la centralité des militaires américains dans la vie politique, économique et même culturelle (voir le billet précédent) autours desquels se nouent haines ou enthousiasmes. D’où le risque élevé d’un retrait rapide dès lors que ces dimensions de la vie irakienne ne se sont pas autonomisées.

Une des stratégies les plus intéressantes d’autonomisation par rapport à la présence militaire américaine est celle de la mouvance sadriste depuis l’été 2008. Celle-ci a abandonné le « modèle du Hezbollah » dès lors que les domaines miliciens ou électoraux sont laissés de côté au profit d’une mission sociale de fourniture de services publics. Ce faisant, Sadr et ses proches tentent en effet, tout en gardant officiellement une rhétorique « anti-occupation », de préparer l’après-retrait. Nul n’ignore plus en effet les tractations de l’été 2007 et de l’hiver 2007-2008 entre les Américains et Sadr durant lesquelles les premiers parlèrent de retrait en des termes précis sur le plan chronologique (selon Thomas Ricks qui cite une source militaire américaine, les négociateurs américains auraient même demandé quel date conviendrait le mieux aux partisans de Sadr). De ce fait, la tendance sadriste prépare la période qui suivra le départ américain en tentant de gagner une légitimité accrue sur sa propre base sociale. Intéressant d’ailleurs de constater que cette stratégie est certainement plus payante (au moins en théorie) que celle du Hezbollah, tout en lui ressemblant sur bien des points, notamment parce qu’il s’agit d’un emprunt aux théories occidentales du Nation Building concernant le développement économique comme préalable à la « conquête de la population ». En effet, le mouvement sadriste se rend capable de se légitimer hors de la figure de l’ennemi, là où l’on peut douter à bon droit de la survie ou du maintien de l’influence du « Parti de Dieu » si Israël disparaissait… Ce qui paraît improbable.

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