De la reprise des attentats en Irak (mis à jour)

Un billet qui sera rapide car tout, ou presque, est dit dans cet article d’Olivier Kempf et dans le commentaire que j’ai laissé.

Bonus: une interview que j’ai donné à Radio Méditerranée Internationale ce midi. Rien de très nouveau, sauf qu’il y a la voix….

Succès militaires et échecs politiques?

Il est admis depuis la publication de The Gamble de Thomas Ricks, que le "sursaut" a réussi tactiquement mais a échoué stratégiquement. Or, cela signifie évidemment qu’on ne peut parler de succès tout court, l’essentiel étant d’atteindre les objectifs stratégiques à travers les victoires tactiques.

En réalité, il faut plutôt faire le distingo entre les succès militaires et les échecs politiques. Pour paraphraser Andrew Exum, je dirais que cela veut également dire qu’il n’y a pas de succès du tout, puisque la "guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens" (CVC).

Expliquer cet écart entre le militaire et le politique est d’autant plus important que la "contre-insurrection" adoptée par les Américains et mise en oeuvre (plutôt pragmatiquement d’ailleurs) sous l’égide de David Petraeus est considérée par la plupart des analystes et des praticiens comme un retour de la visée politique au coeur de l’action militaire. Dit autrement, on n’aurait pas du logiquement observer cet écart. Tout au plus aurait-on pu avoir un succès tactique et un échec stratégique. Il est donc plutôt préoccupant de constater que la contre-insurrection, tant vantée de chaque côté de l’Atlantique et en passe d’être copiée de ce côté-ci, ne produit pas les effets qu’elle est censée produire, à savoir des effets politiques.

Pour mieux le comprendre, il faut rappeler les fondements conceptuels et doctrinaux sur lesquels se sont appuyées les actions américaines depuis 2006/2007. L’idée est de concurrencer l’insurrection sur sa propre base sociale (la population) dans un jeu à somme nulle concernant la légitimité des acteurs. Bref, l’action militaire est à la fois en amont et en aval de l’action politique. En amont: sécuriser la population par une présence permanente. En aval: détruire les infrastructures de l’organisation insurgée par le contrôle de la population. Entre les deux (ou plutôt à cheval sur chacune de ces actions): le "gain des esprits et des coeurs" par diverses actions qui vont de la négociation politique à la reconstruction économique en passant par le recrutement de forces de sécurité locales issues de cette même population. Autre axiome: séparer les insurgés de la population.

La stratégie "Anaconda" cherchait ainsi à étouffer Al Qaeda en Irak (AQI) par une stratégie visant à contrôler le milieu dans les ceintures de Bagdad et dans les principaux refuges de l’insurrection (Diyala, Mossoul, Anbar) à travers un ensemble d’opérations et de procédures anti-organisation (contre-rébellion facilitée par le contrôle de la population) et une manœuvre d’information globale (baptisée « Reconstruction » une fois la sécurisation effectuée ou entamée- principe de la « tâche d’huile »). Succès militaire évident car la population a changé de camp du fait de la présence américaine permanente, condition sine qua non d’un changement d’alliance des détenteurs locaux du pouvoir. Passage à une « occupation bienveillante » et défection ethnique provoquée ici par les moyens mis en œuvre pour distinguer entre Sunnites « loyaux » et Sunnites « irréconciliables ».

Mais peut-on parler de succès politique: en partie, puisque la réintégration des Sunnites dans le jeu politique a été facilitée par l’élimination de l’option de l’insurrection armée. En revanche, nul ne peut nier que les problèmes complexes des conflits irakiens demeurent importants: de l’hypothèse d’un coup d’état contre les milices du "Réveil" à une accentuation des tensions au sujet des frontières du Kurdistan et du contrôle des villes de Mossoul et de Kirkouk, voire de Khanaquin (c’est à dire aussi des champs pétrolifères), les hypothèques ne sont pas levées.

Là où le bât blesse, c’est que la contre-insurrection, telle que théorisée par les Américains, n’est certainement pas la bonne réponse aux problèmes irakiens. Cette stratégie, qui visait pourtant aussi à sécuriser Bagdad en abaissant le niveau de violence dans la capitale, ne répond que partiellement à la réalité des conflits irakiens. En réalité, de nombreuses dynamiques endogènes ne sont qu’imparfaitement pris en compte. Depuis 2003, les violences en Irak sont un ensemble complexe où se mêlent insurrection contre les Américains, luttes pour la conquête du pouvoir et prédations multiples. Par ailleurs, ce sont les Américains qui ont réactivé le clivage ethnoconfessionnel en lui donnant une signification dans la construction du nouvel Etat autant que dans l’attitude vis-à-vis des populations. Il faut souligner à cet égard que la baisse des tensions ethniques à Bagdad est bien le fait d’une stratégie de découpage ethnique de la ville avalisée par la stratégie de sécurisation américaine. Par ailleurs, la passivité américaine face à la constitution de milices chez les différents acteurs chiites (exilés ou Sadristes) a accentué les effets de prédation (on pense à Bassorah pour les Britanniques ou à Bagdad pour les Américains). Enfin, le vide du pouvoir provoqué par l’effondrement subit du régime et la dissolution des forces armées nationales a mis en place un système sophistiqué de prédation, tant parmi les groupes criminels (ce sont eux qui sont la première cible de Mansoor à Adhamiyah à l’été 2003) que les groupes insurgés ou les milices.

La contre-insurrection n’est donc pas une réponse aux défis politiques de l’intégration nationale (alors qu’elle a pu résoudre partiellement les problèmes majeurs de sécurité). Paradoxalement, alors que la contre-insurrection repose sur une conquête de la légitimité auprès des populations locales, il semble que ce soit surtout l’amélioration de la sécurité qui en forme le socle le plus solide (à côté d’autres facteurs tels que l’identification culturelle, les intérêts politiques ou la reconstruction du tissu économique). On peut tout juste parler « d’occupation bienveillante ».

En réalité, le problème se situe dans l’analyse des causes de l’insurrection et de la violence. Lisant la littérature américaine sur le sujet, on a l’impression que l’on peut distinguer une insurrection émanant de revendications rationnelles à visée subversive (le paradigme de la "guerre révolutionnaire" où la main des Communistes étaient partout dénoncée dans l’exploitation des "contradictions internes de la société") d’une guerre civile irrationnelle. Or, la plupart des conflits irréguliers rassemblent plutôt des acteurs multiples. Comme dit le FT 01, on a le système subversif, mais aussi le système revendicatif et enfin le système prédateur. Et la plupart des acteurs participent aux trois selon des logiques complexes et changeantes dans lesquelles les questions d’identité ethnique sont plutôt des facteurs de mobilisation que des causes externes de la violence. A force d’idolâtrer les spécialistes français des années 1950-1960 (Galula en tête), on en vient à négliger la réalité contemporaine des conflits de prédation.

Par conséquent, il ne suffit pas de concevoir une approche anti-organisation, quand bien même fut-elle indirecte ("population-centric" pour reprendre les termes du débat aux EU), mais il faut chercher à saisir les logiques des différentes organisations engagées dans la violence. Logiques qui empruntent des éléments purement locaux (rivalités territoriales pour le contrôle de la contrebande avec la Syrie entre certaines tribus et AQI, rivalités internes aux tribus) ou plus régionaux (la spécificité d’Anbar est soulignée par les acteurs engagées auprès des Américains, au-delà d’une identité purement sunnite) ou encore nationaux (les rivalités de pouvoir sur les Chiites ou sur les Sunnites). Bref, il faut rétablir l’ordre par des moyens militaires et politiques tout autant que lutter contre la subversion de groupes politico-militaires. Ultimement toutefois, il faut travailler à l’intégration nationale…. la question est alors toute autre.

La stratégie hybride des Etats-Unis

C’est le "scoop" du New York Times d’aujourd’hui: la nouvelle version de la Quadrennial Defense Review devrait remplacer le modèle quadripartite des menaces (Irrégulières, conventionnelles, disruptives et catastrophiques) en modèle Hybride.

Deux conséquences pour les services:

-la plupart des armes "technologiques" (Air Force et Navy) vont chercher à développer les plate-formes polyvalentes et multimissions, de même que l’entraînement et la formation des personnels à la polyvalence.

-l’Army demande que ses capacités soient portées à 10 brigades déployées outre-mer en permanence et 10 autres dans le cycle formation-entraînement-mise en condition.

Légitimité?

Un des éléments majeurs de la pensée dominante sur la contre-insurrection passée ou présente est sa focalisation sur la légitimité. En effet, lutter efficacement contre les insurgés nécessite d’éliminer le soutien de la population à ces derniers en en rendant caduques les raisons. Dans cette optique, la littérature autant que les analyses des praticiens insistent sur la "lutte pour la légitimité", celle-ci étant le mieux acquise par le gain "des coeurs et des esprits". Bref! Pour éliminer l’insurrection, il suffit de gagner la population à sa cause, de la détacher de l’infrastructure de la rebellion, et ultimement de faire en sorte que les locaux eux-mêmes entrent en guerre pour se débarasser de celle-ci.

La deuxième partie du raisonnement conventionnel sur ce sujet considère que la légitimité est la mieux acquise par la promotion de la bonne gouvernance (du thème de la "mission civilisatrice" à celui du Nation Building), laquelle répondrait le mieux aux besoins fondamentaux des populations. Outre qu’elle viserait à l’amélioration des conditions de vie, une bonne gouvernance devrait entreprendre des réformes afin de régler les principaux griefs des groupes sociaux concernés par un éventuel soutien à la rebellion.

Tout ceci est bel et bon mais pose à mon sens trois séries de problèmes auquel il est important de réfléchir (ce que je m’efforce de faire surtout à partir du cas irakien, mais une analyse comparative me semble devoir aller de soi ici):

-la première porte sur la pertinence de "l’objet-population" en tant que centre de gravité. On ne peut contester le fait que la population locale soit à la fois une "base" et un "prix" pour les insurgés et les contre-insurgés. Cela tient simplement au fait que nous sommes des êtres incarnés et que la mobilisation politique s’incarne elle aussi dans des groupes particuliers (c’est peut être même son essence). En revanche, il est discutable de faire comme si insurgés et contre-insurgés étaient "hors" de la population. Certes, les forces américaines en Irak n’en font apparemment pas partie et, par ailleurs, de nombreux jihadistes "étrangers" les ont combattu. On ne peut effectivement exclure que des luttes globales s’inscrivent à l’échelon local. Toutefois, cette distinction n’est qu’apparente: le plus souvent, les insurgés sont non seulement une partie de la population, mais encore ils peuvent être la population elle-même. Il est difficile de faire la part entre la mobilisation produite par des entrepreneurs politiques (qui instrumentalisent des griefs passés ou présents et manipulent des symboles que seule ce groupe-cible particulier peut saisir) et le phénomène des attentistes qui tantôt font le coup de feu contre les Américains, tantôt sont "neutres" car ils attendent de savoir qui sortira vainqueur. Le discours sur la séparation des insurgés de la population (qui emprunte souvent des métaphores médicales comme l’extirpation d’un cancer, la lutte contre un virus ou l’étanchement d’une blessure) est souvent une manière qu’ont les contre-insurgés de légitimer leur propre action et de délégitimer l’adversaire. Aux "combattants étrangers" répondent les "croisés et les juifs". Par ailleurs, la participation des Américains à la population ne fait aucun doute dès lors que l’on comprend que s’entame un processus d’identification réciproque entre les militaires et la population au niveau local. On pourrait dire, en forçant le trait, que le grand "tournant" de 2007 a consisté pour les Américains à "s’irakiser" et pour certains Irakiens à "s’américaniser".

-la seconde concerne la cible des actions de légitimation. Si il apparaît certain que la population locale doit être gagnée, que ce soit par la terreur/contre-terreur, par la co-optation et la division, ou encore par des actions humanitaires, on oublie souvent que la contre-insurrection est un discours s’adressant aussi aux militaires eux-mêmes. En réalité, il est souvent celà avant tout. Dans le cadre d’une mission dont les objectifs politiques ne sont pas toujours clairs ou pour lesquels les moyens ne sont pas clairement délimités par le pouvoir civil, il devient impératif pour les militaires engagés dans cette affaire d’inscrire leur action dans un tout faisant sens. Par conséquent, la contre-insurrection et le discours/les actes vis à vis des populations locales répond à la construction de leur propre rôle par les soldats: protecteurs, arbitres, réformateurs, révolutionnaires. Cet élément n’est pas assez souligné alors qu’il permet de comprendre les attitudes collectives et individuelles bien mieux qu’un simple calcul rationnel. Ce point est également crucial car il permet en partie d’expliquer le fossé croissant entre les militaires déployés et les opinions publiques métropolitaines ou encore les décideurs civils ou militaires (cas de l’Algérie par exemple).

-la troisième se trouve dans le questionnement sur l’acquisition de la légitimité. A travers la problématique de la "bonne gouvernance" se retrouve bien évidemment le courant des théories de la modernisation apparues durant la période de décolonisation. Celles-ci s’acharnaient à découvrir comment on pouvait enclencher le développement (travaux de W. Rostow par exemple). D’autre part, cette perspective évolutionniste du développement économique et social -envisageant les sociétés humaines d’une manière synchronique (les modernes cotoyant les post-modernes et les pré-modernes)- se double d’une réflexion sur les besoins fondamentaux des groupes et des individus. On connait par exemple la hiérarchie des besoins de Maslow. Dans cette optique, un gouvernement ou un groupe qui pourrait assurer la satisfaction de ces besoins plus ou moins fondamentaux gagnerait la "bataille pour la légitimité" et la confiance des populations (stratégie de la reconstruction des "services essentiels"). Or, cette idée est problématique lorsque l’on observe les guerres en Irak et plus largement d’ailleurs les éléments psychologiques de la personne humaine. En effet, si la sécurité est sans conteste un des moyens essentiels de levier sur la population (d’où le passage de stratégies de terreur/contre-terreur -comme celle de la 4ème division dans le Triangle Sunnite en 2003/2004- à celle de la fourniture de sécurité par la construction d’avant-postes au coeur des zones peuplées à partir de 2005 et surtout 2007), il semblerait que la gouvernance n’en soit pas un de manière générale, ou plutôt qu’elle dépende des identités. Je m’explique: dans les premiers temps de l’occupation (été 2003-hiver 2003/2004), les Américains ont dépensé dans la reconstruction au niveau local via le système des Fonds d’Urgence à disposition des commandants (CERPS). Toutefois, cela n’a pas amélioré la situation politique dans les régions à majorité sunnite où l’on oscillait entre le double-jeu et la méfiance vis à vis des Américains, tout en leur prenant leur argent (magnifiques dialogues secrets entre Irakiens décrits par Dexter Filkins). En réalité, les Irakiens sont progressivement entrés dans un triple mécanisme dont les Américains ont été les déclencheurs ou les facilitateurs parfois bien malgré eux. Leurs discours sur la société irakienne (notamment la culpabilisation des Sunnites et l’irénisme vis à vis des Chiites à l’exception de Moqtada Al Sadr) ont accentué ou reproduit la relation d’inimitié entre Sunnites et Chiites fondée sur la conception étroite du nationalisme arabe promue par les Britanniques à compter de 1920. De plus, la chute de Saddam Hussein a ouvert un vide du pouvoir qui a été rempli par les compétitions multiples en germe au sein des communautés dans la dernière décennie du règne du dictateur (lorsque ce dernier cherchait à fragmenter encore plus la société). Ce qui explique la prolifération des milices et des groupes de chaque côté de la "légalité" incarnée par les Américains. Enfin, les réactions américaines aux attaques insurgées et à la méfiance croissante des populations ont alimenté une montée aux extrêmes très mimétique avec la population. Il en a résulté une victimisation croissante des civils par les militaires américains d’une part, un soutien croissant à l’insurrection d’autre part. Le bilan net a été la fragmentation accrue de la société irakienne autour d’identités multiples (communautaires ou supranationales) dont l’explosion exponentielle de la violence en 2003/2006 a été le symptôme le plus flagrant.

Il ressort de ce dernier point que les identités comptent dès qu’il s’agit de légitimité en Irak. Autrement dit, qui détient le pouvoir est plus important que comment il l’exerce. Comme les identités ne sont pas figées, le discours de légitimation va chercher en retour à les faire évoluer. Ce qui explique que, de manière consciente ET inconsciente, de nombreux segments de la population irakienne -autrefois opposés aux Américains- en sont venus à s’identifier à eux. L’exemple de la réintégration partielle des Sunnites dans le jeu politique et de la manière dont le PM Maliki jongle entre discours nationaliste et discours communautariste illustrent cette réalité. A tel point que l’on peut se demander quels sont les fondements actuels de la légitimité de ce dernier: un homme "à poigne", celui qui tient tête aux Américains, le modernisateur, l’héritier du plus ancien parti politique chiite, etc… Bref! Une légitimité multiple qui peut suffire à expliquer le soutien qu’il obtient dans de nombreux segments de la population… et qui n’a rien à voir avec les réalisations concrètes de son gouvernement.

Plus important, ce troisième point suggère que la question fondamentale est celle de la forme de l’Etat et de la supposée universalité de l’Etat-Nation moderne et souverain en ce début de XXIème siècle. Non seulement celui-ci est amené à co-gérer certains territoires ou certaines fonctions régaliennes avec des acteurs non-étatiques, mais encore le concept même de légitimité semble muter ou bien apparaître sous un jour nouveau.  Au fond, l’association entre légitimité et bonne gouvernance se retrouve dans la philosophie politique moderne depuis le XVII et le XVIIIème siècle (l’idée du pacte social, du droit de révolte si le gouvernement ne garantit plus les droits des citoyens, etc.) On pourrait par contraste dire que la légitimité d’aujourd’hui ne peut plus être lue seulement à travers le prisme de Locke, mais aussi à travers celui de Michel Foucault. Plus important, cela questionne également la persistance d’une forme de paternalisme occidental se voulant moderne ou post-moderne face à des sociétés prétendument "pré-modernes" (car n’adhérant pas à nos valeurs). Au fond, cela marchait plutôt au siècle dernier (la mission civilisatrice, le nationalisme teintée de marxisme) -quoique la légitimité puisse avoir été acquise par l’intermédiaire des structures culturelles et politiques traditionnelles, voire par leur maintien dans certaines sociétés coloniales (on songe à l’indirect rule britannique)- mais c’est plus problématique aujourd’hui. Les sociétés du "Sud" envient à la fois le niveau de vie occidental, tout en refusant la perturbation que celui-ci provoque en leur sein. Envie et rejet: n’est-ce pas là le propre du mimétisme?

Nouvelles brèves (enfin pas trop en fait)

Un fait divers important qui m’a échappé vendredi dernier: le chef du groupe parlementaire Iraqi Accordance Front (sunnite), Harith Al-OBAIDI, a été tué par balle par un homme habillé en policier alors qu’il sortait de la mosquée du district de Yarmouk. Il venait tout juste de prononcer un sermon dénonçant les abus manifestes commis par les forces de sécurité irakiennes dans les prisons du pays. Bien entendu, le PM MALIKI a dénoncé cet acte qu’il a mis sur le compte des "terroristes" tandis que l’adjoint du parlementaire assassiné y voit plutôt la main des responsables civils et militaires des ministères de l’Intérieur et de la Défense.  Il est vrai que l’assassinat d’un parlementaire en Irak reste malgré tout assez rare car M OBAIDI n’est que le troisième a avoir été tué depuis l’élection de 2005. D’où les soupçons et les craintes d’un retour à la violence.

Je ne suis pas enquêteur et je ne cherche absolument pas à disculper ou accuser les uns ou les autres. En revanche, il est intéressant de constater la pérennité de nombreux éléments de l’imaginaire irakien dans cette affaire. Le principal me paraît tenir au rôle forgé pour les forces de sécurité dans ce pays depuis l’époque de la domination britannique à la fin de la 1ère guerre mondiale. Bien que de nombreux officiers ayant servi dans l’armée ottomane se soient convertis au nationalisme et au réformisme militaire de l’Etat et de la société, l’Armée -"colonne vertébrale" du nouvel Etat- a surtout servi à réprimer les oppositions à la monarchie Hachémite ou aux Britanniques. Dans bien des cas, l’Armée a joué un rôle de renforcement de l’exclusion des groupes marginaux de cet Etat-Nation crée de toute pièce.

Simplement, la volonté britannique de diminuer l’influence chiite sur la population irakienne a abouti à affirmer un nationalisme étroit dont les Chiites ont été exclus sur la base d’une conception ethnique de la Nation arabe (là où les religieux chiites -certains étant iraniens sans être forcément toujours perses d’ailleurs- prônaient un nationalisme fondé sur un patriotisme arabe local et la reconnaissance de l’Islam comme élément fédérateur). Les militaires irakiens ont donc très tôt été recrutés parmi les Sunnites et ont appris à réprimer les Chiites, puis les Kurdes sous Saddam Hussein.

Au fond, l’accusation portée par M OBAIDI -et sa mort tragique si elle devait y être liée- démontre que les ressorts sont les mêmes qu’avant la chute du régime baassiste: les Chiites et les Sunnites ont juste échangé leur rôle. Cette persistance d’une identité ethnique de "l’irakité" et, partant, à la fois de la place des forces armées comme garants de l’ordre national (fut-il communautariste) et de la relation construite comme hostile entre les principaux groupes formant la société irakienne (héritage de la construction britannique du nationalisme arabe) ne présage rien de bon pour l’avenir du pays, au moins sur le court terme.

Dans un autre ordre d’idée et dans un autre pays menacé de l’intérieur et de l’extérieur -le Pakistan-, la récente offensive de l’armée dans la vallée de la Swat contre les Talibans semblerait accompagner un mouvement de "réveil" des populations locales, pourtant favorables aux insurgés il y a peu. Les raisons en sont le récent attentat contre l’hôtel PEARL CONTINENTAL à Peshawar et la flagellation d’une adolescente par des groupes talibans. Bref, en langage "Galulien" ou "Hogardien", la population se retourne contre l’insurgé, ce qui peut être interprété comme le but et le principe de la "contre-insurrection". Je note surtout les points communs avec le "réveil" d’Anbar (que l’on nous présente comme un modèle), à savoir l’excès de la mise au pas des populations par les groupes insurgés. Ou comment la "guérilla accidentelle" se tire elle-même une balle dans le pied.

addenda:

Apparemment, un raid mené dans le district sunnite de GHAZILIYAH aurait permis l’arrestation d’un suspect dans l’assassinat de Harith Al-Obaidi. Il s’agirait d’un sunnite, membre d’une milice du "Réveil" mais aussi, selon les accusations de l’officier en charge de l’arrestation, adjoint militaire local de l’Etat Islamique en Irak.

Pour ajouter à la confusion, le ministre de l’intérieur vient d’annoncer que 40 policiers répondront d’accusations d’abus dans les prisons à la suite d’une enquête menée dans les prisons irakiennes.

Soit le gouvernement cherche à noyer le poisson au sujet de cette affaire, soit les rivalités internes entre les groupes sunnites pour le contrôle de la base communautaire sont à l’origine du meurtre de M. Obaidi..

addendum n°2: des chercheurs de la Brookings Institution (Michaël O’Hanlon et Jérémy Shapiro) viennent de rendre public un graphique sur les "progrès en Iraq et en Afghanistan"…… ils se passent de commentaires (à moins que mes lecteurs veuillent en faire, ce dont je leur serai gré).

Tous dehors le 30 juin!

Hier, le général Odierno, commandant la force multinationale-Irak, a confirmé que les "troupes de combat" (dont la définition reste suffisamment imprécise) devront se retirer des villes irakiennes au 30 juin. Cette annonce comprend également la ville de Mossoul, puisque le général Odierno estime que les réserves émises il y a quelques mois sur le bastion de l’insurrection nationaliste ne sont plus fondées du fait de l’amélioration de la sécurité ces dernières semaines. En effet, les opérations menées par les forces irakiennes et américaines ont permis de démanteler de nombreuses cellules d’AQI et de l’Etat Islamique en Irak.

Pourtant, deux éléments méritent d’être soulevés pour compléter l’analyse:

-les négociations de la commission mixte sur l’application du SOFA ont amené à exclure certaines "troupes de combat" du retrait du 30 juin. C’est le cas par exemple des forces de la FOB FALCON située dans les faubourgs sud-est de Bagdad. Pour ce faire, les membres de la commission ont choisi de retracer les frontières de la ville. Bref, il s’agit surtout de quitter les avant-postes au coeur des villes tout en gardant une force importante comme élément réservé.

-cela s’inscrit aussi dans le jeu complexe mené par le gouvernement irakien, dont la rhétorique nationaliste (le porte-parole du gouvernement déclarant que le jour où les Américains quitteront l’Irak "sera à marquer dans l’Histoire") cache plus ou moins bien le reliquat de dépendance des forces de sécurité irakiennes vis à vis des Américains. Là encore, il faut se garder de toute conclusion trop rapide: le retrait du coeur des cités irakiennes reste surtout symbolique et destiné à l’opinion publique internationale et irakienne.

Galula et Petraeus

Le CDEF vient de publier en ligne le dernier cahier de la Recherche doctrinale sur la filiation Petraeus-Galula. Au final, un bon travail qui ne tombe pas dans la facilité narrative (Petraeus comme simple "imitateur" de Galula) tout en reconnaissant l’influence de ce penseur français (quoiqu’il ait écrit lorsqu’il travaillait pour la RAND) et plus globalement, l’attirance portée chez les Américains par les expériences combattantes françaises en Algérie. L’occasion aussi de remettre en cause la vision unilatérale d’une "Ecole française" monolithique telle que la présentent des auteurs tels Marie-Monique ROBIN ou Mathieu RIGOUSTE qui en déduisent généralement une filiation maléfique vers les dictatures d’Amérique du Sud ou les "dérives sécuritaires" d’aujourd’hui.

Ainsi, ce cahier permet de rendre compte d’une phénomène de réminiscence au sein des forces armées américaines incarné par le général Petraeus, sans toutefois minimiser les aspects adaptatifs ou propres aux penseurs et praticiens américains actuels.

Publications: les élections irakiennes.

Un mot rapide pour signaler la sortie du n°93 des cahiers de l’IPSE (Institut Prospective et Sécurité en Europe): beaucoup de bons articles, dont un de votre serviteur qui fait le bilan des élections provinciales irakiennes (je sollicite la bienveillance de mes lecteurs, l’article ayant été rédigé une semaine après lesdites élections).

Qui fait de la "contre-insurrection"? La diversification des acteurs de la guerre (mise à jour)

Rapide billet (un peu pris en ce moment) pour parler de quatre processus que l’on peut identifier à travers l’action des militaires américains en Irak:

-le premier est celui de l’automatisation à travers l’usage croissant et diversifié des drônes. Le débat et les évolutions concernent autant la protection de la force, la nécessité du renseignement, l’adjonction des principes de la RMA et de la COIN (qui me paraissent plus complémentaires que véritablement opposés dans leurs moyens… au contraire de leurs structures profondes -de leur philosophie si l’on peut dire). A ce titre, il s’agit certainement d’un changement majeur à replacer dans la longue durée de la guerre dans la modernité tardive (pour les reprendre les termes de Derek Gregory). Anthropologiquement, ce phénomène s’inscrit dans une réflexion sur "l’opticalité", c’est à dire la tendance à désincarner l’adversaire (voire les civils) dès lors que le contact direct est restreint ou médiatisé par un écran (problème partagé dans l’arme nucléaire et l’ensemble des engins de précision à longue distance).

-le second est celui de l’externalisation depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, mais surtout depuis la guerre du Golfe. On sait en effet que la guerre en Irak se mène avec un ratio de 1,4 contractors pour 1 combattant, au 2/3 pour les missions génériquement dite de "reconstruction" et le reste dans des missions de sécurité (SMP) surtout défensives. Je recommande à ce titre les futures publications de Georges-Henri Bricet des Vallons qui travaille sur ce sujet. Il s’agit non seulement de poser la question de la privatisation d’une fonction considérée comme étatique durant toute la modernité (avec le lien reconnu Etat-sécurité-forces armées) -autant pour ses coûts budgétaires que pour le contrôle des agissements des membres des SMP- mais aussi de débusquer les stratégies de légitimation mise en oeuvre par ces dernières. Quoiqu’il en soit, on ne saurait réduire le débat sur les SMP à celui de la privatisation de la guerre sans entamer celui sur l’adéquation entre les moyens et les fins. A titre d’exemple, on peut poser la question du lien entre efficacité et légitimité des SMP dans le cadre de la "contre-insurrection" américaine en Irak lorsque l’on voit l’écart croissant entre les pratiques et les doctrines des militaires "conventionnels" et celles des employés des sociétés privées, en dépit de la synergie nécessaire entre les deux acteurs. Il y a là aussi une évolution majeure sur la longue durée, ne serait-ce que parce qu’elle questionne les stratégies de maintien du monopole de l’Etat sur les relations internationales.

-Sur une échelle chronologique plus courte, la spécialisation de certains acteurs militaires peut également s’observer par rapport à la division des tâches dans la contre-insurrection. Le point essentiel me paraît ici concerner les Forces Spéciales américaines (que je différencie des Special Operations Forces comme les forces ACM). Celles-ci se recentrent sur l’anti-terrorisme et l’action directe tandis que les missions d’assistance militaire technique (FID pour Foreign Internal Defense) migrent vers les forces conventionnelles. En réalité, il ne s’agit pas vraiment d’une rupture mais d’une tendance observable depuis quelques décennies. D’ailleurs, les "bérets verts" de l’Army peuvent être considérés comme dans les SOF plutôt que dans les SF du fait de leur spécialisation sur les missions FID. C’est un point important dans le cadre d’une réflexion sur les "sous-cultures" militaires (c’est à dire les cultures propres à des armes ou à des branches particulières des institutions militaires). Dans cette optique, on observerait un repli ET une exportation de valeurs et de savoirs-faire.

-C’est là la quatrième évolution, directement liée à la conjoncture des guerres en Irak depuis 2003, celle de la polyvalence des unités conventionnelles. En termes sociologiques, on peut observer en effet une tendance à l’adjonction de rôles "séculiers" au coeur de métier "guerrier" des Marines et surtout de l’Army. Ce processus est complexe car il se situe à trois niveaux différents: celui des concepts et de la doctrine, celui des réformes de structure et de format des forces, celui des pratiques et des procédures tactiques (et de l’entraînement ou de la formation qui vont avec). Il n’est pas linéaire et semblerait conduire dans plusieurs directions selon les unités: certaines étant devenues des bataillons (voire des brigades modulaires) configurés pour l’assistance militaire technique (les Transition Task Force), d’autres gardant une structure classique mais intégrant des procédures ACM, etc. Certes, il est trop tôt pour parler du "soldat pentathlète" comme le souhaitait l’ancien chef d’Etat-major de l’Army Peter Schoemaker (copiant peut-être en partie le "caporal stratégique" de Charles Krulak), mais cette polyvalence est aujourd’hui valorisée à la fois par les expériences combattantes des unités américaines en Irak et par les stratégies et doctrines de la "contre-insurrection". La difficulté ici réside dans un processus de modification culturelle et identitaire qui voit s’affronter plusieurs visions selon des lignes de partage plutôt complexes (suivant l’âge, les fonctions, l’arme, etc.) Quoiqu’il en soit, il paraît acquis que le militaire américain a profondément évolué dans cette direction depuis le début des guerres en Irak.

 

Mise à jour:

Je recommande par ailleurs à mes lecteurs de se procurer le numéro 41 de la revue ASSAUT actuellement en kiosque. Eric CUNAT y commet un article intéressant sur l’Armée irakienne et la contre-insurrection en Irak. C’est suffisamment rare dans la presse spécialisée pour le signaler.. et se précipiter chez le libraire.

Les causes et racines de l’insurrection irakienne

Historiquement, le discours porté par les Américains, tant militaires que civils, sur les acteurs et les causes de l’insurrection irakienne (ou plus globalement des violences irakiennes) n’a cessé d’évoluer. L’étudier permet ainsi de repérer les stratégies de (dé)légitimation. C’est d’ailleurs ce que font les opposants à la stratégie contre-insurrectionnelle lorsqu’ils dénoncent celle-ci comme  un changement du discours destiné à l’opinion publique américaine comme aux populations locales (ce qu’il est aussi en partie). Or, c’est oublier un autre élément: ces discours structurent  la compréhension de la mission par l’ensemble des militaires, ce qui, dans le contexte d’une décentralisation croissante de l’action, est crucial.

1) Le discours américain sur l’insurrection: une évolution majeure de la campagne en Irak?

 

On le sait, dans un premier temps, l’insurrection est niée par Donald Rumsfeld qui y voit l’action de "jusqu’aux-boutistes" du régime de Saddam Hussein tandis que la "campagne de guérilla" annoncée par John Abizaid en juillet 2003 insiste surtout sur les réseaux jihadistes internationaux. Cette vision participe à la délégitimation des mouvements insurgés et démontre surtout une méconnaissance parfaite de la situation politique et culturelle de la société irakienne. 

Dans un second temps, l’insurrection est perçue comme la production "d’anticorps" face à la présence et à l’occupation militaire américaine. Il s’agit d’une vision plus élaborée puisque elle sous-entend que, la "fenêtre d’opportunité" étant passée, les libérateurs ont développé un ressentiment croissant contre eux, tout autant qu’ils ont favorisé la fragmentation sociale et l’amplification de la violence civile. Cependant, il serait faux de croire que cette vision préexiste à la formulation de la stratégie de "l’irakisation par le haut" définie par le général Casey. A compter de juillet 2004, mais surtout en mars 2005, l’objectif de ce dernier est de transférer au plus vite les responsabilités de la sécurité aux forces irakiennes et de légitimer le nouveau gouvernement issu des urnes. Or, la "doctrine de l’anticorps" -formulée par Abizaid en tant que supérieur direct de Casey- sert surtout à légitimer une posture de retrait décidée dès le premier jour de la campagne "Liberté en Irak". 

Dans un troisième temps, l’insurrection est précisément définie pour ce qu’elle est, c’est à dire en partie un mouvement de résistance, mais surtout une amplification de la compétition politique du fait du vide du pouvoir provoqué par la chute de Saddam Hussein. Plus précisément, l’insurrection s’inscrit aussi dans l’histoire plus longue des relations entre les différentes composantes de la société irakienne et dans le cadre de l’évolution sociopolitique de cette dernière. L’insurrection est donc enchâssée au coeur d’un "écosystème conflictuel complexe" (D. Killcullen) qui comprend des éléments de résistance à l’occupation, de guerre interconfessionnelle et de conflit politico-social. Dans ce cadre, les militaires américains se perçoivent comme des arbitres de ces violences chargés de les "stabiliser" mais aussi comme des réformateurs capables de règler les causes profondes de l’insurrection, principalement économiques, sociales et identitaires.

2) Permanence du discours et de ses composantes:

Derrière une succession de ruptures dans le discours et les stratégies qui les soutiennent (ou qui en sont issues en retour), il existe en réalité trois facteurs persistents:

-l’insurrection est exogène à la population irakienne.

-il existe un caractère essentiellement belligène dans la société irakienne.

-la posture individuelle et collective des militaires américains a un rôle déterminant pour attiser ou atténuer le conflit.

Toutefois, ces trois éléments qui structurent l’ensemble du champ de la contre-insurrection en Irak depuis 2003 connaissent des proportions variables selon le locuteur et selon l’époque. Grosso modo, on peut observer les évolutions suivantes:

-T1: le premier facteur est central. L’insurrection est décrite comme étant causée par des acteurs étrangers à la population, soit qu’ils soutiennent les restes d’une dictature forcément honnie, soit qu’ils soient les agents de Al Qaeda ou de l’Iran. On peut dire que l’incarnation de l’insurrection dans la figure de Al Zarqawi illustre cette prédominance. On observe pourtant que, si ce premier facteur demeure, il connaît des transformations profondes. A compter de 2006-2008, l’insurrection est mieux comprise dans son contexte politique, culturel et social. Les "causes profondes" (root causes) de l’insurrection ne sont pas niées: ressentiment individuel ou collectif, facteurs identitaires, revendications multiples (notamment des Sunnites) à la participation au processus politique. Les insurgés sont donc classés entre "réconciliables" (ceux dont les griefs sont légitimes et qui peuvent être réintégrés au sein du processus politique) et "irrécupérables" (ceux qui manipulent ces griefs pour des agendas différents, comme l’instauration d’un califat).

-T2: le second facteur prend de l’importance à partir de l’année 2006, point haut des heurts interconfessionnels (dont on peut se demander si ils ne sont pas avant tout des tentatives pour asseoir le pouvoir de certains groupes et de certaines organisations au sein de chaque communauté- bref, si ils ne sont pas des compétitions intra-communautaires tout autant qu’inter-communautaires). Dans cette optique, l’insurrection est analysée avant tout comme le produit d’une société "pré-moderne" dont les ressorts culturels (honneur, vengeance) et politiques (luttes confessionnelles, rôle de la violence, place supposée des "cheiks et des imams") sont considérés comme profondément belligènes. On reconnaît là la vision "orientaliste" si prégnante dans les discours académiques américains sur les Arabes et les Musulmans et qui irrigue ici la description d’une société prête à se perdre dans le chaos si elle n’est pas disciplinée et occidentalisée. Néanmoins, cette vision ne cesse d’évoluer à son tour dans une nuance subtile mais importante. Il ne s’agit pas seulement du discours sur "l’arbitrage de la guerre civile" par les militaires américains, mais aussi de la prise en compte au niveau interpersonnel de la réalité de la société et de la culture irakienne dans sa diversité et sa modernité. En ce sens, ce deuxième facteur cède la place au troisième.

-T3: présente dès les débuts de l’occupation, l’idée selon laquelle les militaires américains agiraient sur l’insurrection est certainement celle qui domine aujourd’hui, et pas seulement à travers les discours sur les changements culturels, conceptuels et institutionnels au sein de l’Army et des Marines. Au départ, l’analyse porte sur la méconnaissance culturelle irakienne et sur l’impératif de ne pas aggraver les relations entre les populations. En juillet 2003 par exemple, le général Sanchez demande à ce que cessent les opérations de bouclage et de ratissage pour la raison qu’elles produiraient davantage de mécontentement que d’assentiment. D’ailleurs, on devrait savoir gré à Ricardo Sanchez d’avoir cherché le premier à unifier la collecte, l’analyse et la distribution du renseignement, même si cela échoue au bout du compte. Néanmoins, cette perception est partagée par de nombreux militaires déployés en Irak ou présents au coeur des organes de réflexion des institutions. En témoigne l’insistance croissante sur la "sensibilité culturelle" qui débouche sur des réformes dès l’hiver 2003-2004, institutionnalisées en 2005-2006. 

Dans un second temps, la "doctrine de l’anticorps" va plus loin puisqu’elle présuppose non seulement que les Américains sont une partie du problème mais qu’ils sont même LE problème. La présence est considérée comme une "fausse bonne idée" (notamment à travers les patrouilles à pied qui sont perçues comme tendant à exacerber le sentiment de rejet de la population) et conduit au retrait progressif des centre-villes. En clair, il s’agit de "mettre un visage irakien" sur la contre-insurrection pour abaisser le soutien populaire aux insurgés. Bien entendu, cette analyse fait l’impasse sur les compétions politiques internes à la société irakienne et sur le rôle négatif des milices chiites, toujours considérées par la majorité des politiques comme des alliées.

Dans un troisième temps, ce facteur devient dominant avec la vision volontariste incarnée en David Petraeus. Désormais, les militaires américains considèrent qu’ils ont l’initiative et qu’ils peuvent agir pour détruire l’insurrection sunnite et chiite. C’est là l’aboutissement d’une évolution complexe qui ajoute à l’analyse plus fine des "causes profondes" de l’insurrection, une vision plus "neutre" du rôle et du positionnement des forces américaines en Irak (notamment vis à vis des Sunnites). Sur le premier point comme sur le second, il y a là la présence des deux  facteurs identifiés plus haut (en tenant compte de leurs inflexions), mais aussi l’influence des débats conceptuels et doctrinaux qui animent les institutions militaires depuis 2004. Il est intéressant de voir qu’il s’agit là d’un décalque presque identique des idées de la "guerre révolutionnaire" et des phénomènes sociologiques les ayant accompagné. Ainsi, dépourvus de directives claires de la part du pouvoir politique, les militaires français en Algérie avaient du créer leur propre rôle à travers les analyses intellectuelles faites dans le cadre de leur perception des conflits de décolonisation au coeur de la "guerre froide". Dans cette optique, quoi de plus exaltant et (auto-)légitimant que de se voir comme des réformateurs souhaitant "couper l’herbe sous le pied" aux "révolutionnaires nationalistes crypto-marxistes".  C’est pourquoi les militaires français s’étaient vus comme les protecteurs de la population civile, comme les éducateurs et les réformateurs des campagnes, comme les véritables "révolutionnaires" face au FLN… Ce phénomène était à l’intersection entre les réflexions intellectuelles de l’année 1957, les pratiques éprouvées de la période coloniale, et les évolutions sociologiques au sein de l’armée "professionnelle" depuis 1945. Plus finement, il était aussi, comme l’est l’expérience collective et individuelle américaine en Irak, une forme particulière de conversion profonde.

Au bilan, cette réflexion sur la perception de la cause de l’insurrection par les militaires américains questionne aussi la formule doctrinale "populo-centrée": la population est le centre de gravité de l’insurrection, il faut donc la gagner à sa cause, insurrection et contre-insurrection s’affrontent pour leur légitimité auprès des populations locales. Au-delà, elle questionne aussi certains de ses présupposés corrolaires, comme par exemple les relations entre la sécurité et le développement socioéconomique. En effet, ces formulations sont performatives et légitimantes. Traduction sans jargon: elles servent surtout à autoriser les nouvelles procédures tactiques et la nouvelle stratégie. Mais, si elles sont un affinement de l’analyse des causes des insurrections (même si c’est à travers les concepts hérités de la "guerre révolutionnaire"), elles ne permettent pas de trancher tout à fait sur la responsabilité initiale (cause ou condition de possibilité) de la présence militaire américaine en Irak dans le déclenchement et la montée en puissance des insurgés (hors le "péché originel" de l’invasion et de la chute de Saddam Hussein bien sur)… Ce qui renvoit donc à nouveau à notre problème de l’impossible retrait américain d’Irak dans les conditions actuelles.

 

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Cordialement

Stéphane TAILLAT

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