"Nous avons tous changé" De la dynamique du changement en OPEX

C’est l’un des points clés que je soulignais au début de mes recherches dans le cadre du doctorat: la dynamique d’innovation et d’apprentissage au sein des forces terrestres américaines en Irak.  Outre les changements et les adaptations tactiques sur le terrain -institutionnalisées et généralisées par le discours et l’entregent de David Petraeus à partir des débats intellectuels et de quelques expériences de succès tactiques durables (Tal Afar, Ramadi)-, les institutions militaires américaines avaient été amenées à un apprentissage conceptuel (doctrine interne et combinée, philosophie des conflits et de la guerre, etc.) ainsi qu’à quelques réformes organisationnelles (notamment concernant la formation continue, l’entraînement et la mise en condition opérationnelle). A l’origine de ce changement, un mouvement "par le bas" soutenu "par le haut" (au moins au niveau du théâtre). Plus précisément, on peut parler d’une coalition de réseaux réunissant des "marginaux" (ou se proclamant tels), des détenteurs de pouvoir et de ressource (on pense à Petraeus mais surtout à Georges Keane), et de jeunes officiers ayant plusieurs expériences de déploiement en Irak (et donc socialisés aux spécificités de ce conflit).

Or, il me semble que la "contre-insurrection" (terme officiel américain qui équivaut davantage à la phase de stabilisation plutôt qu’à la contre-rébellion) est au coeur d’un autre changement: la modification de l’approche personnelle et des relations interpersonnelles, voire intercommunautaires, qui s’en sont ensuivies. 

Je m’explique: il est de bon ton chez les "Critiques" de souligner la superficialité du changement produit par le  "sursaut" et  la stratégie "Petraeus-Odierno". Ils insistent plutôt sur la persistance d’une vision biaisée des populations locales marquées au sceau de "l’orientalisme", c’est à dire d’une conception a-historique et essentialiste de l’Islam, du monde arabe et de la société irakienne. A l’appui de leurs dires, ils expliquent comment la translation discursive dans la légitimation de l’action des militaires et dans la désignation de l’ennemi n’est pas fondamentalement le signe d’un changement profond. Dire que l’on combat les "forces anti-irakiennes" (AIF) ou se poser au contraire comme un arbitre "au-dessus" de la mêlée d’une guerre civile ne serait, selon eux, que la traduction d’un même biais: le rejet de toutes les fautes sur l’adversaire (dans le premier cas puisque AIF n’est qu’une déclinaison d’autres désignations antérieures -"jusqu’au boutistes", "combattants étrangers"- ou ultérieures -on pense bien sur à la notion de "groupes spéciaux pro-iraniens") ou sur une société fondamentalement violente qu’il faudrait éduquer (dans le second cas). Bref, pour les "Critiques", le passage à la "contre-insurrection" en 2007 ne serait qu’un acte de légitimation de la présence américaine en Irak et ne signalerait aucune transformation fondamentale de l’attitude américaine. Pire, cette nouvelle stratégie ne serait qu’une façon plus habile de camoufler le projet (néo)colonial américain en Irak.

Il faut reconnaître que cet argument peut s’avérer pertinent. Que penser en effet de ce commandant de brigade déclarant que la culture irakienne est sensible à l’usage de la force et bombardant en conséquence les abords des villages et des routes? 

Toutefois, si la démonstration est certainement correcte au niveau macro-sociétal (ou au niveau des décideurs politiques, du discours médiatique sur la guerre en Irak ou encore au niveau des institutions militaires), elle perd de son acuité et de sa pertinence dès que l’on s’intéresse au niveau "du terrain".  En effet, il semble bien au contraire que les militaires américains (et ce à de multiples échelons, mais plus dans les unités de combat que dans les unités de soutien, plus dans les unités ayant de l’expérience en Irak que dans des unités nouvelles) aient changé au contact des populations et des réalités locales, voire micro-locales. Pour le dire autrement, les expériences combattantes se sont modifiées, traduisant une évolution profonde concernant tant l’emploi de la force, la perception du rôle des militaires que dans l’appréhension des locaux. Cela a commencé par comprendre qu’être une partie du problème n’induisait pas forcément de se retirer au plus vite. C’est la grande différence avec la "doctrine de l’anticorps" formulée par le général Abizaid (CENTCOM entre 2004 et 2007): ce n’est pas la présence en tant que telle qui suscite la résistance et l’insurrection, c’est la QUALITE de cette présence.  Cela s’est poursuivi ensuite grâce aux interactions de plus en plus nombreuses entre les Américains et la population locale, via les patrouilles de recensement ou de renseignement d’ambiance, via les contacts entre officiers et cheiks ou clercs, via surtout la cohabitation entre militaires américains et les policiers ou jundis irakiens. Enfin, les efforts de Petraeus et de son équipe (on pense à un David Killcullen s’épuisant à enseigner les fondamentaux de la guerre irrégulière aux commandants de brigade et de bataillon) ont signalé un soutien politique fort à un changement d’attitude au niveau personnel (cf. la lettre de Petraeus sur l’éthique après la révélation du rapport du MHAT montrant la trop forte proportion de militaires enclins à la violence gratuite ou à tolérer cette dernière).  A un autre niveau, la diffusion de l’impératif de "sensibilité culturelle" (et les formations qui en sont le corrolaire) a permis de "cultiver" les guerriers bien plus qu’il ne s’agit (à ce niveau-là du moins) de l’instrumentalisation de la culture à des fins guerrières.

Un major américain déployé pour la troisième fois à Bagdad au début de l’année 2007 disait qu’il avait pris conscience que les relations déplorables avec la population étaient le fait de ses hommes et de lui-même plus que des habitants. Il l’exprimait comme ceci: "ce ne sont pas ces gens qui ne saisissaient pas, c’était moi qui était à côté de la plaque". Cette prise de conscience avait été retardé, selon lui, par une mentalité de "carapace" trop souvent répandue (y compris au sein d’unités conscientes qu’il fallait combattre "au sein des populations" mais qui préféraient prendre le moins de risque possible) ainsi que par une vision rejettant la population civile aux marges de la pensée tactique: les civils emcombrant le champs de bataille alors qu’ils en sont souvent un enjeu (quand celui-ci n’est pas l’enjeu principal). On pourrait formuler encore autrement ce phénomène en parlant de la "victimisation" de la population par les militaires (au cours des "incident dans l’escalade de la force" par exemple).

 

On pourrait conclure ce court billet sur une tentative (maladroite) de théorisation: si le changement institutionnel (tactiques, réformes organisationnelles, doctrine) est le produit d’interactions complexes entre "le bas" et le "haut" des institutions, il résulte aussi des échanges, complexes et parfois inégaux, entre des populations "prises dans la boîte noire" (entre insurgés et contre-insurgés) et des militaires qui ne sont pas toujours conscients (ou pas désireux) de leur rôle. 

Historiquement, la stratégie consistant à "protéger les populations" peut n’apparaître que comme un discours visant à légitimer l’action des militaires américains. Mais tous discours doit s’accompagner d’actes: et force est de constater que c’est l’adéquation entre la parole et l’action qui permet des succès tactiques et, dans une moindre mesure, des succès stratégiques. Un lieutenant envoyé à Bagdad dans le district sunnite de Doura accompagnait des Irakiens dans les rues pleines d’ordures et débordant des eaux usées des égouts. Promettant machinalement de régler le problème, il se vit rétorquer: "c’est ce que les Américains font toujours. Ils promettent et ne font rien". Ce jour-là, il prit la résolution de faire mentir ces Irakiens… Il changea.

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