"Nous avons tous changé" De la dynamique du changement en OPEX

C’est l’un des points clés que je soulignais au début de mes recherches dans le cadre du doctorat: la dynamique d’innovation et d’apprentissage au sein des forces terrestres américaines en Irak.  Outre les changements et les adaptations tactiques sur le terrain -institutionnalisées et généralisées par le discours et l’entregent de David Petraeus à partir des débats intellectuels et de quelques expériences de succès tactiques durables (Tal Afar, Ramadi)-, les institutions militaires américaines avaient été amenées à un apprentissage conceptuel (doctrine interne et combinée, philosophie des conflits et de la guerre, etc.) ainsi qu’à quelques réformes organisationnelles (notamment concernant la formation continue, l’entraînement et la mise en condition opérationnelle). A l’origine de ce changement, un mouvement "par le bas" soutenu "par le haut" (au moins au niveau du théâtre). Plus précisément, on peut parler d’une coalition de réseaux réunissant des "marginaux" (ou se proclamant tels), des détenteurs de pouvoir et de ressource (on pense à Petraeus mais surtout à Georges Keane), et de jeunes officiers ayant plusieurs expériences de déploiement en Irak (et donc socialisés aux spécificités de ce conflit).

Or, il me semble que la "contre-insurrection" (terme officiel américain qui équivaut davantage à la phase de stabilisation plutôt qu’à la contre-rébellion) est au coeur d’un autre changement: la modification de l’approche personnelle et des relations interpersonnelles, voire intercommunautaires, qui s’en sont ensuivies. 

Je m’explique: il est de bon ton chez les "Critiques" de souligner la superficialité du changement produit par le  "sursaut" et  la stratégie "Petraeus-Odierno". Ils insistent plutôt sur la persistance d’une vision biaisée des populations locales marquées au sceau de "l’orientalisme", c’est à dire d’une conception a-historique et essentialiste de l’Islam, du monde arabe et de la société irakienne. A l’appui de leurs dires, ils expliquent comment la translation discursive dans la légitimation de l’action des militaires et dans la désignation de l’ennemi n’est pas fondamentalement le signe d’un changement profond. Dire que l’on combat les "forces anti-irakiennes" (AIF) ou se poser au contraire comme un arbitre "au-dessus" de la mêlée d’une guerre civile ne serait, selon eux, que la traduction d’un même biais: le rejet de toutes les fautes sur l’adversaire (dans le premier cas puisque AIF n’est qu’une déclinaison d’autres désignations antérieures -"jusqu’au boutistes", "combattants étrangers"- ou ultérieures -on pense bien sur à la notion de "groupes spéciaux pro-iraniens") ou sur une société fondamentalement violente qu’il faudrait éduquer (dans le second cas). Bref, pour les "Critiques", le passage à la "contre-insurrection" en 2007 ne serait qu’un acte de légitimation de la présence américaine en Irak et ne signalerait aucune transformation fondamentale de l’attitude américaine. Pire, cette nouvelle stratégie ne serait qu’une façon plus habile de camoufler le projet (néo)colonial américain en Irak.

Il faut reconnaître que cet argument peut s’avérer pertinent. Que penser en effet de ce commandant de brigade déclarant que la culture irakienne est sensible à l’usage de la force et bombardant en conséquence les abords des villages et des routes? 

Toutefois, si la démonstration est certainement correcte au niveau macro-sociétal (ou au niveau des décideurs politiques, du discours médiatique sur la guerre en Irak ou encore au niveau des institutions militaires), elle perd de son acuité et de sa pertinence dès que l’on s’intéresse au niveau "du terrain".  En effet, il semble bien au contraire que les militaires américains (et ce à de multiples échelons, mais plus dans les unités de combat que dans les unités de soutien, plus dans les unités ayant de l’expérience en Irak que dans des unités nouvelles) aient changé au contact des populations et des réalités locales, voire micro-locales. Pour le dire autrement, les expériences combattantes se sont modifiées, traduisant une évolution profonde concernant tant l’emploi de la force, la perception du rôle des militaires que dans l’appréhension des locaux. Cela a commencé par comprendre qu’être une partie du problème n’induisait pas forcément de se retirer au plus vite. C’est la grande différence avec la "doctrine de l’anticorps" formulée par le général Abizaid (CENTCOM entre 2004 et 2007): ce n’est pas la présence en tant que telle qui suscite la résistance et l’insurrection, c’est la QUALITE de cette présence.  Cela s’est poursuivi ensuite grâce aux interactions de plus en plus nombreuses entre les Américains et la population locale, via les patrouilles de recensement ou de renseignement d’ambiance, via les contacts entre officiers et cheiks ou clercs, via surtout la cohabitation entre militaires américains et les policiers ou jundis irakiens. Enfin, les efforts de Petraeus et de son équipe (on pense à un David Killcullen s’épuisant à enseigner les fondamentaux de la guerre irrégulière aux commandants de brigade et de bataillon) ont signalé un soutien politique fort à un changement d’attitude au niveau personnel (cf. la lettre de Petraeus sur l’éthique après la révélation du rapport du MHAT montrant la trop forte proportion de militaires enclins à la violence gratuite ou à tolérer cette dernière).  A un autre niveau, la diffusion de l’impératif de "sensibilité culturelle" (et les formations qui en sont le corrolaire) a permis de "cultiver" les guerriers bien plus qu’il ne s’agit (à ce niveau-là du moins) de l’instrumentalisation de la culture à des fins guerrières.

Un major américain déployé pour la troisième fois à Bagdad au début de l’année 2007 disait qu’il avait pris conscience que les relations déplorables avec la population étaient le fait de ses hommes et de lui-même plus que des habitants. Il l’exprimait comme ceci: "ce ne sont pas ces gens qui ne saisissaient pas, c’était moi qui était à côté de la plaque". Cette prise de conscience avait été retardé, selon lui, par une mentalité de "carapace" trop souvent répandue (y compris au sein d’unités conscientes qu’il fallait combattre "au sein des populations" mais qui préféraient prendre le moins de risque possible) ainsi que par une vision rejettant la population civile aux marges de la pensée tactique: les civils emcombrant le champs de bataille alors qu’ils en sont souvent un enjeu (quand celui-ci n’est pas l’enjeu principal). On pourrait formuler encore autrement ce phénomène en parlant de la "victimisation" de la population par les militaires (au cours des "incident dans l’escalade de la force" par exemple).

 

On pourrait conclure ce court billet sur une tentative (maladroite) de théorisation: si le changement institutionnel (tactiques, réformes organisationnelles, doctrine) est le produit d’interactions complexes entre "le bas" et le "haut" des institutions, il résulte aussi des échanges, complexes et parfois inégaux, entre des populations "prises dans la boîte noire" (entre insurgés et contre-insurgés) et des militaires qui ne sont pas toujours conscients (ou pas désireux) de leur rôle. 

Historiquement, la stratégie consistant à "protéger les populations" peut n’apparaître que comme un discours visant à légitimer l’action des militaires américains. Mais tous discours doit s’accompagner d’actes: et force est de constater que c’est l’adéquation entre la parole et l’action qui permet des succès tactiques et, dans une moindre mesure, des succès stratégiques. Un lieutenant envoyé à Bagdad dans le district sunnite de Doura accompagnait des Irakiens dans les rues pleines d’ordures et débordant des eaux usées des égouts. Promettant machinalement de régler le problème, il se vit rétorquer: "c’est ce que les Américains font toujours. Ils promettent et ne font rien". Ce jour-là, il prit la résolution de faire mentir ces Irakiens… Il changea.

L’argent comme arme

Un rapide billet pour signaler la parution d’un manuel pour "user de l’argent comme un système d’armes" au Center for Army Lessons Learned. J’aurai l’occasion de traiter du sujet ultérieurement. Bonne lecture.

 

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Quelques enseignements

Dans la lignée de ce que ce blog a désormais l’habitude de tenter de décrypter et d’analyser, je conseille la lecture de ces deux articles des quotidiens de référence américains, à savoir le New York Times et le Washington Post. Si le premier traite de l’arrestation de deux leaders miliciens sunnites du "Conseil du Réveil" dans la province de DIYALA (et les habituelles protestations et craintes qui accompagnent ce type de décision), le second examine les conséquences du "saut dans l’inconnu" que réprésente le départ des "troupes de combat" américaines des "zones urbaines" irakiennes à l’horizon de juin 2009.

Le moins que l’on puisse dire est que le pessimisme est de mise chez les journalistes comme chez les Irakiens interrogés, au rebours des militaires américains qui semblent penser que les Forces de Sécurité nationales sont désormais prêtes à prendre la relève. Exception: cet officier qui considère que le nationalisme des forces armées du gouvernement est tel qu’il y aurait risque de combat si il fallait de nouveau investir les zones urbaines.

Il y a quelque chose d’ironique à penser que l’objectif de la "transition" est inscrit au coeur de la stratégie américaine en Irak depuis l’été 2004 officiellement (mais dès le départ en fait). On sait les défauts graves que celle-ci a contenu entre 2005 et 2007, lorsque cette transition était envisagée de manière précipitée et sans examen véritable de "l’état final recherché", à savoir un Etat stable et des forces nationales aptes à assurer la sécurité. La doctrine de "l’anticorps" qui en était à l’origine est désormais bien enterrée, mais elle a été remplacée par une incapacité foncière à contenir la montée en puissance du PM MALIKI. Ce dernier en effet a instrumentalisé le fossé entre la nécessité pour les Américains de "lâcher la bride" au gouvernement irakien (pour des raisons de légitimation politique interne et externe) et la non moins grande nécessité de former et bâtir la nouvelle armée irakienne. Sans compter bien sur que le PM s’est servi du "sursaut" contre ses ennemis politiques, afin d’apparaître comme une force de rassemblement et de modernisation.

Quels enseignements tirer de cette histoire (qui est loin d’être terminée)?

-la formation de forces armées et de sécurité nationales est une tâche de longue haleine qui ne peut délaisser les facteurs ethniques ou politiques. Notamment, l’illusion de créer une "force de rassemblement"  comprenant tous les éléments de la nation doit être tempérée par les réalités des rapports de force politique. A défaut, on risque la démotivation, la corruption ou le renforcement des tendances partisanes. Bref, il reste, en Afghanistan comme en Irak, à approfondir et corriger le concept de "Réforme du Secteur de la Sécurité".

-la présence au coeur des populations est la clé. Pas seulement parce qu’elle permet de prendre l’initiative et de protéger/contrôler la population, mais aussi parce qu’elle est la source de toute interaction. Pour le dire autrement, la présence n’est pas seulement physique, elle est également psychologique. En tant que telle, elle doit prendre en compte la dimension politique, culturelle, économique, sociale voire interpersonnelle de toute relation humaine. Il serait vain de gloser sur l’aspect instrumental d’une telle présence en oubliant ses aspects profondément humains et personnels.

-cette présence doit s’incrire dans une manoeuvre globale qui ne peut oublier les objectifs stratégiques. En d’autres termes plus techniques, l’opératif est le point central qui doit être travaillé avec attention. On observe ainsi que, après avoir glosé sans fin sur les aspects tactiques de la contre-rébellion, les institutions militaires abordent maintenant l’art opératif. Le plan Odierno de 2007/2008 est exemplaire à cet égard car il permet de résoudre le problème systémique posé par les insurgés puisque ceux-ci profitaient auparavant des lacunes consécutives au retrait trop rapide des forces américaines au premier signe d’amélioration sécuritaire. Comme le montre également l’échec des opérations sur Bagdad à l’été 2006, dégarnir une zone pour se concentrer sur une autre était synonyme de réinfiltration immédiate. La reconquête des bastions insurgés a pris plus d’un an et demi (octobre 2004-janvier 2006), mais le retour d’AQI ou des JAM a été beaucoup plus rapide que cela (juin-juillet 2006). Au contraire, le général Odierno a proposé un plan s’appuyant sur le principe de la "tâche d’huile" combinant des opérations simultanées ET successives (le fameux "clear-hold-build"). Pour le cas de Sadr City abordé dans cet article, il semble que le grignotage progressif de l’espace et des effectifs ennemis a permis de confiner ce dernier en accroissant la pression de manière continue. Là encore, l’inscription de cette opération dans une manoeuvre au niveau du théâtre (plus politique et policière que militaire ceci dit) a certainement contribué au résultat final.

Il n’en reste pas moins que tout ceci est bien fragile car les objectifs stratégiques ont été négligés car trop "politiques". Pour mieux le dire, le gouvernement BUSH s’est interdit de faire suffisamment de pression sur le gouvernement irakien (pour des raisons évidentes) pour ce qui concerne la loi sur les hydrocarbures ou sur l’amnistie politique, sans compter un engagement réel vers la "réconciliation" interconfessionnelles. (note: en réalité d’ailleurs, cette réconciliation s’est surtout traduite dans les faits par la cooptation de certains segments de la population sunnite par le PM MALIKI et par une autre véritable "réconciliation"… sur le dos des "extrémistes", des Kurdes ou des milices "spéciales"). A force de tout vouloir faire faire aux militaires, l’administration américaine a négligé son propre rôle. Certes, la coopération entre Petraeus et l’ambassadeur Crocker a porté quelques fruits, mais elle a manqué d’un certain engagement de la part des Américains "de la métropole". Par ailleurs, si la stratégie en contre-insurrection est indirecte (cibler la population pour détruire l’insurrection), force est de constater que les objectifs et les moyens restent inadéquats. En effet, l’une des raisons de l’impression de victoire de la fin de l’année 2008 repose sur le postulat d’un abaissement des objectifs (non plus la construction d’un nouvel Irak, mais la stabilisation de l’actuel) au point où ces derniers semblent davantage de niveau opératif (la fameuse "stabilisation" ou "normalisation" de la doctrine française). Le résultat: un pari risqué.

COP ou FOB? La contre-rebellion française en Afghanistan

Ceux d’entre vous qui ont eu l’occasion de jeter un oeil sur leur lucarne hier soir ont peut-être eu l’occasion de voir cette émission passionnante sur le 27ème BCA en Afghanistan. Pour ma part, j’ai été agréablement surpris par le traitement du sujet. J’ai fait mon beurre des infos qui se sont présentées, notamment pour ce qui concerne la tactique et la stratégie adoptée par le colonel LE NEN dans sa zone d’opérations:

-2 FOB à partir desquelles des patrouilles rayonnent, menacées par des IEDs ou des embuscades, et visant à pénétrer certains villages. Sur ce point, j’avoue mon étonnement sur le moment: comment peut-on s’en tenir à ce que la doctrine "classique" remise au goût du jour par les Américains en Irak considère comme une absurdité, à savoir s’enfermer, rendre prévisible ses mouvements et être dans l’incapacité de réellement "contrôler la zone" (puisque les habitants ne risquent pas de donner des renseignements dès lors qu’ils ne sont pas assurés de bénéficier d’une présence continue de la force)? Toutefois, l’étonnement s’est progressivement estompé avec un sursaut d’intelligence de ma part: les principes "classiques" présupposent en effet de contrôler la zone par des avant-postes au coeur des zones peuplées mais doivent céder le pas aux considérations propres au terrain. Dans le cas qui nous occupe, à quoi aurait-il servi d’établir un avant-poste qui aurait été immédiatement isolé et potentiellement détruit par les insurgés? La sagesse et le terrain dictent donc au contraire la politique des grands postes car l’Afghanistan est beaucoup plus proche de l’Indochine que de l’Algérie ou de l’Irak: les zones peuplées y sont plus clairsemées et l’ennemi maîtrise le terrain. Dans un premier temps, on le voit, la sécurité des voies de communications, des axes et points sensibles, est la préoccupation majeure, mais ne doit pas s’en tenir à des patrouilles de "déminage". On le voit d’ailleurs lorsque la FOB attire la population locale autour de son pôle sanitaire: une manière de débuter la "tâche d’huile". 

-Par ailleurs, cette stratégie des grands postes (ou FOB) est provisoire: on le voit lorsque l’opération de reconquête de la vallée d’ALLYSAI (je n’ai plus l’orthographe en tête) conduit à l’installation de 3 avants-postes de l’ANA (l’Armée Nationale Afghane) au coeur d’un bastion taliban reconquis. Au passage, on voit comment le colonel LE NEN envisage cette action dans le cadre d’une séquence "conquérir-maintenir-construire". 

Tout ceci m’amène à deux réflexions:

-tout d’abord, la tactique retenue dans la zone d’opération du bataillon s’inspire fortement des précédents dans les Balkans ou surtout en Irak. Mais surtout, elle s’adapte au terrain: on ne peut dans un premier temps que prendre du renseignement sur la zone, tenter de protéger les axes de communication et mener des actions visant à tester le dispositif ennemi. Pas question donc d’aborder d’emblée une reconquête des bastions suivie par l’installation des forces de sécurité nationales (et locales).  Mais elle s’inspire aussi de la longue expérience française en la matière: la politique de "pacification" se mène avec des avants-postes (c’est préférable) mais doit également inclure, si le terrain et l’ennemi l’imposent, des actions mobiles (commandos de chasse) ou de grands postes fortifiés. 

-ensuite, cette stratégie (pour le peu que j’ai pu en saisir à travers le reportage) est risquée car elle semble s’appuyer un peu trop sur l’ANA. On peut arguer du fait qu’il est difficile de disperser ses forces sur un territoire trop important (dans le sens où il est cloisonné donc nécessite encore plus de personnels pour le tenir). Après tout, c’est ainsi que les Américains ont agi dans les ceintures sud de Bagdad en 2007: recruter des forces de sécurité locales pour pouvoir poursuivre l’action de reconquête sur les zones adjacentes et dégager le maximum d’effectifs disponibles pour cela. On peut donc en conclure qu’une certaine forme d’homogénéisation s’effectue sous nos yeux entre les différents contingents Otaniens. Rien d’étonnant à cela quand on connait le bouillonnement intellectuel actuellement en cours au sein des armées occidentales sur ce sujet. C’est d’ailleurs l’un des mérites du colonel LE NEN: si son discours et ses méthodes sont à ce point familiers à l’observateur attentif des opérations militaires américaines en Irak, ils en divergent notamment avec l’apport d’une réflexion propre menée en partie, mais pas seulement, à travers les expériences historiques de la France dans ce type de guerre….

CT et COIN en Afghanistan

La nouvelle est tombée hier: l’Exécutif américain a pris la décision de limoger le général McKIERNAN, commandant l’ISAF pour le remplacer par le général Stanley McCHRYSTAL.

 

Derrière cet évènement (c’est la première fois qu’un général Américain est "limogé" sur un théâtre d’opération depuis McArthur), il faut comprendre les tenants et les aboutissants conceptuels et stratégiques qui en sont le fondement.

En effet, d’après Andrew EXUM, le sortant s’est attiré des remarques négatives quant à sa capacité à "saisir" la "contre-insurrection". Ayant commandé le théâtre irakien entre mars et juin 2003, le général McKIERNAN était lancé sur une carrière brillante dont le poste en Afghanistan semblait une confirmation. Force est de constater que les bruits de couloir et les pressions du lobby "COIN" dont le secrétaire GATES est un fervent défenseur ont eu raison de lui après 11 mois de mandat.

Toutefois, il ne faut pas limiter cette décision aux luttes de pouvoir au sein du Pentagone ou des institutions militaires. De fait, Stanley McCHRYSTAL a une particularité notable: il est un officier des Forces Spéciales et, à ce titre, a commandé le Joint Special Operations Command  (JSOCOM) entre septembre 2003 et août 2008 (d’abord à partir de Fort BRAGG puis en Aghanistan et en Irak de 2006 à 2008). Pour les lecteurs de Bob WOODWARD (et la narration dominante que ce dernier a contribué à installer), il est donc l’un des responsables majeurs des succès tactiques obtenus contre AQI en 2007/2008 (par le biais des raids et arrestations ciblées effectués par les "cellules combinés"). En d’autres termes, comme notre ami Zeus Irae le dit dans un commentaire sur un blog anglophone, cette décision peut se comprendre comme le choix de privilégier l’aspect "contre-terroriste" à l’aspect "contre-insurrectionnel". Il n’est pas question ici de détailler la distinction à opérer entre ces deux modes d’action (qui sont plus complémentaires que véritablement opposés) mais la remarque est pertinente et rejoint mes récentes réflexions sur les errements et imprécisions de la doctrine "populo-centrée": mieux vaut parfois cibler l’organisation politico-militaire de l’ennemi (à penser donc comme une ou des organisations inscrites dans un contexte social complexe sans y appartenir complètement) que de conquérir "les esprits et les coeurs" des populations. Ou, pour le dire autrement et plus simplement: la nomination d’un McCHRYSTAL révèle un choix tactique et stratégique particulier ciblant les insurgés plutôt que l’insurrection.

Toutefois, les choses ne sont peut être pas si simples qu’il n’y paraît. D’abord parce que ce mode d’action doit être (et est) effectué en regard d’une politique de "pacification". En fait, il s’agit surtout de tenter de réduire la place prise par les opérations de haute intensité menées par les forces conventionnelles. On sait en effet le poids médiatique et éthique (et donc stratégique) des différentes "bavures" commises dans l’usage de la force dès lors que celle-ci est utilisée de manière trop indiscriminée ou alors trop écrasante. On verrait donc le retour à une spécialisation des tâches: les Forces Spéciales dans l’arrestation des "cibles à haute valeur", les forces conventionnelles dans le Nation Building.

Ensuite parce que le choix de ce mode d’action est potentiellement dévastateur si il est mal géré en regard des impératifs d’éthique et de légitimité: les rumeurs et enquêtes entourant les Forces Spéciales sous le commandement de McCHRYSTAL en Irak  ne présagent rien de bon.

Succès tactiques et succès stratégiques

Voilà un sujet qui mériterait davantage de place et de temps (et un autre lieu que celui-ci). Mais à mon sens, l’articulation entre les succès tactiques et les succès stratégiques est l’une des trois clés de la "contre-insurrection/contre-rébellion".

Deux points d’approche possibles sont la théorie et la pratique.

-Dans le cas de la première, il faut rappeler que la "contre-insurrection " considère son centre de gravité dans la population. Raison pour laquelle les Américains parlent de leur action en Irak comme étant "populo-centrée". Mais une fois prononcé, cet adage reste encore à expliciter, notamment parce que parler de LA population, c’est un peu vague et indéterminé. Et puis aussi parce que cela ne dit rien de l’articulation entre les actions à destination de la population et celles qui visent l’organisation politico-militaire insurgée. Sur ce dernier point, cela revient donc à se demander si les actions contre la population sont un moyen (auquel cas, l’aspect éthique est instrumental et utilitariste) ou si elle sont une fin en soi (ce qui est souvent proclamé en premier pour des raisons évidentes de légitimation). Un autre problème, qu’il faudrait examiner plus profondément, tient en l’interaction entre les actions du contre-insurgé et les actions de l’insurgé. Ici, il est question de conflit de légitimité plutôt que d’éthique. 

Ainsi, la translation entre succès tactiques et succès stratégiques se noue à travers ces deux impératifs: celui de l’éthique et celui de la légitimité. Plus précisément et plus fondamentalement, le lien se situe au confluent des questions sur le rôle des militaires, non pas seulement au sens fonctionnel ou juridique, mais au sens social. C’est LE débat qui court actuellement au sein des forces armées américaines et que, bon an mal an, nous tentons parfois maladroitement de reproduire ailleurs.

-L’approche des pratiques est plus intéressante, car elle valide la théorie tout autant qu’elle en est à l’origine (que l’on songe notamment au corpus de plus en plus rationnel formé par la sédimentation progressive de toutes les expériences depuis plus de deux siècles). Il y a de fait deux manières d’envisager la distinction entre le tactique et le stratégique en COIN/CREB. Soit l’on prend en compte l’échelle géographique (le local, le national, le régional et le global) et l’on doit alors envisager le problème du "glocal" comme clé des pratiques militaires. Soit l’on considère les moyens et les fins ainsi que les voies opératives qui conduisent de l’un à l’autre. Sur ce dernier point, il faut donc penser les pratiques de manière systémique avec un cycle d’évaluation et d’adaptation le plus court possible. 

La réouverture possible de la "filière syrienne" d’AQI depuis la fin de l’hiver, évoquée comme une réalité par les principaux responsables militaires américains en Irak, permet de mieux comprendre cette articulation. En effet, l’un des moyens pour étouffer AQI ("anaconda") était de priver les cellules terroristes de leurs soutiens à l’étranger, tant en terme de main d’oeuvre que de logistique matérielle et financière. Car il semble évident que le retournement de la population et de certains groupes insurgés n’a pu suffire à tarir les attentats suicides. En novembre 2005, l’opération "rideau de fer" concluait la campagne menée par les Marines sur le Haut-Euphrate pour parfaire l’étanchéité de la frontière. Par ailleurs, la prise en main de la formation des unités de gardes-frontière devait permettre de faire perdurer cette fermeture. Et de facto, les opérations conduites tout au long de l’année 2006-2007 pour reconquérir les voies d’accès à Bagdad par la Syrie ont semblé réussir à condamner tout apport extérieur à un groupe par ailleurs confiné à Mossoul et au NE de la province de DIYALA. Au contraire, toute l’année 2008 s’est passée les yeux tournés vers la frontière iranienne, par où transitaient (ou transitent encore) les combattants et les matériels fournis par les Forces Spéciales de la Garde Révolutionnaire Iranienne aux milices chiites. 

Ainsi, le succès tactique devait immanquablement conduire à l’objectif stratégique, à savoir l’éradication d’AQI. Or, force est de constater que les attentats meutriers les plus récents démontrent l’inverse. De la même manière que le mécontentement croissant de certains éléments des "Fils de l’Irak" pourrait permettre la réinfiltration de cellules d’AQI dans Bagdad (ce qui était pressentie depuis l’automne dernier), les problèmes systémiques des forces de sécurité irakiennes, et la volonté -légitime mais instrumentalisée- de recouvrer l’indépendance nationale, pourraient faire courir le risque d’un retour en force d’AQI. 

 

 

En ce sens, la pratique contredirait complètement la théorie. De fait, la population a été "conquise" par les Américains au cours d’une campagne de longue haleine marquée par la présence constante, le déploiement de moyens de légitimation complexes et relativement inédits (allant du discours sur la réconciliation à la vérité de pratiques plus éthiques) ainsi que par un engagement croissant de segments entiers de la population sunnite contre AQI. Pour paraphraser Mao, "l’eau a été vidé du bocal et les poissons sont à l’air libre".

Pourtant, on ne pourrait nier que AQI survit voire est capable de croître à nouveau. Oh certes, son emprise sur des régions entières est passée, de même que sa capacité à rallumer le feu de la guerre civile. Mais on ne saurait parier sur sa destruction complète. La raison en est simple: tant au plan des pratiques qu’au plan de la théorie, l’articulation entre le tactique et le stratégique est partiellement déficiente, voire faussée pour le cas de la guerre "populo-centrée". Et au vrai, qu’est-ce que ce paradigme si ce n’est la reprise de la théorie maoïste de la guerre populaire, que nous avons rebaptisé "guerre révolutionnaire" (ou counterrevolutionary warfare)? C’est à dire un paradigme daté d’un contexte qui n’a plus que de maigres points communs avec le contexte actuel…. Une organisation insurgée peut très bien vivre hors de l’eau car elle est amphibie: son but n’est plus forcément la quête du pouvoir global ou national, mais ce peut-être celui de nuire. Comme dirait Michel GOYA: les forces de l’entropie.

Retour aux fondamentaux

C’est le titre de l’étude que le Combat Studies Institute du Combined Arms Center de l’Army (US Training and Doctrine Command) consacre à l’opération "plomb durci" et aux opérations récentes de Tsahal au Liban et dans la Bande de Gaza.

Back to basic

A la une ce bimestre-ci…

Dans la Military Review:

-The embedded morality in FM 3-24: une discussion intéressante pour savoir si la contre-insurrection est meilleure grâce au FM 3-24… A mettre en lien avec un autre papier sur la manière de prévenir et déceler les "tentations" au crime de guerre.

-Detention Operations, Behavior Modification and Counterinsurgency relate les effets supposés et les efforts fournis par la TF 134 pour trier, mieux traiter et "conditionner" les nombreuses "personnes capturées" (puisque l’on ne peut parler ni de criminels -le processus de légitimation étant par trop éventé-, ni de prisonniers de guerre -les normes juridiques et morales du jus in bello étant difficiles à modifier). 

-Direct Support HUMINT in OIF mets en lumière les enjeux du renseignement d’origine humaine (ROHUM) et les difficultés particulières de sa collecte, de son traitement et de son analyse dans le cas irakien.

-Enfin, un compte-rendu de l’action du 1er escadron du 4ème régiment de cavalerie éclaire une partie de l’action américaine de l’année 2007 dans le district de Rashid (SE de Bagdad).

Security Force Assistance (SFA)

Le Combined Arms Center (CAC) vient de publier le Field Manual FM 3-07.1 Security Force Assistance. Il s’agit d’un manuel doctrinal destiné à calibrer les actions d’assistance militaire et technique, notamment l’encadrement et la formation des forces armées et de sécurité d’un pays tiers (la fameuse "nation-hôte" de la doctrine américaine). Bref, il s’agit de la refonte du concept de Foreign Internal Defense (FID) jusqu’ici pratiqué essentiellement par les Forces Spéciales.

Il s’agit donc d’un pas supplémentaire vers la polyvalence puisque les capacités d’assistance et de conseil devront être le fait des troupes classiques au sein de brigades modulaires (c’est à dire destinées à s’adapter aux missions de l’ensemble du "spectre des opérations"). Historiquement, cela marque aussi la migration doctrinale d’un volet classique de la contre-insurrection de sa niche au sein des forces spéciales vers l’ensemble de l’institution… Institutionnellement, ce manuel est le fruit d’un travail effectué au sein du CAC par le COIN Center of Excellence.

Virtual Training?

Via Frontline Digital Nation: un reportage complet et passionnant sur le rôle joué par les nouvelles technologies dans les institutions militaires américaines.

A noter notamment la partie sur l’entraînement virtuel et une remarque: certes, on pourra toujours aller vers davantage de réalisme dans l’immersion virtuelle à des fins de formation et d’entraînement. Mais, bien que ce mode de relation soit plus intuitif chez les individus de la génération de ces jeunes marines, il n’en reste pas moins vrai qu’il s’agit d’une expérience faussée de l’univers. Ainsi, les "avatars" ne réagissent qu’en fonction de scénarios préalablement programmés et ne pourront, par exemple, pas aller au-delà. Leur liberté n’est donc pas la liberté d’une personne humaine. 

On m’objectera que c’est bien pratique, notamment pour l’entraînement au combat en zone urbaine. Mais l’aspect pratique, propre à tout discours technologique, ne doit pas occulter les déplacements de sens et de perception engendrés par de telles "simulations". Au vrai, nul n’ignore que l’on peut calquer l’expérience virtuelle sur l’expérience réelle (alors que l’inverse serait potentiellement moins néfaste). Et par ailleurs, ces visions contribuent à renforcer le phénomène d’objectivation de l’adversaire ou de l’autre que l’on peut aussi voir dans le domaine des armes à distance: les hommes que le drône fait exploser ne sont que des personnages sur un écran pour le contrôleur aérien assis à plusieurs dizaines de kilomètres de là (quand il ne s’agit pas de plus). Ce phénomène "d’opticalité" propre à la guerre "postmoderne" s’ajoute, dans le cas de la simulation pour l’Irak et l’Afghanistan au renforcement d’une vision "orientaliste" de l’autre, à savoir stéréotypée et propice à une "démodernisation" excessive des personnes et des cultures "autres".

Bref, un outil passionnant dont il faudra apprendre à maîtriser les ressorts psychologiques et éthiques… comme pour toute technologie.

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