Les "Fils de l’Irak" entre succès et limites

Le New York Times fait paraître aujourd’hui un article nuançant les déclarations optimistes des militaires américains concernant le statut des anciens "Fils de l’Irak" (SOI), ces miliciens, parfois tribaux, souvent sunnites et anciens insurgés, recrutés par les Américains à partir de l’été 2007 pour lutter contre Al Qaeda en Irak (AQI).

En effet, les miliciens interrogés par le journal se plaindraient à la fois de la lenteur de leur réinsertion (le PM MALIKI avait promis que 20% d’entre eux intégreraient les forces de sécurité irakiennes, tandis que le reliquat obtiendrait une formation à l’insertion professionnelle, voire un certain nombre de places dans les administrations), de l’attitude agressive du gouvernement vis à vis de leurs chefs, des attaques dont ces derniers seraient les victimes de la part du reliquat d’AQI, et des tentatives de recrutement par ce dernier groupe.

Il faut rappeler pourtant que ces plaintes et revendications ne sont pas neuves: elles étaient expliquées ici même il y a plus d’un an maintenant. Toutefois, il est certainement vrai que la baisse des prix du pétrole est un danger potentiel pour la réalisation de la dernière étape de ce processus DDR (Désarmement, Démobilisation, Réinsertion). Par ailleurs, il est clair qu’AQI semble reprendre du "poil de la bête" à Bagdad et dans les environs.

En réalité, il faut saisir les enjeux qui se profilent derrière ces doléances et ces manifestations de mécontement: elles reflètent essentiellement les difficultés de ces processus de réintégration de chefs de guerre et de miliciens dans un cadre civil classique, elles dénotent  aussi la persistance d’une identité forte chez les Sunnites dans le cadre des recompositions politiques en Irak, enfin, elles démontrent la nécessité pour les Américains de garder un oeil attentif sur le phénomène des milices, lesquelles ont grandement contribué aux succès des deux dernières années. On peut craindre ici, comme pour le retrait des troupes américaines des centres peuplées, que l’on confonde vitesse et précipitation à Washington.

Un peu d’histoire: la "contre-insurrection" française

 

Une fois n’est pas coutume, je souhaiterais aborder un thème qui n’est qu’indirectement lié aux guerres en Irak, celui de la "contre-insurrection" française. Les guillemets, dont j’use habituellement pour cette expression, se justifient amplement par le fait que le mot lui-même n’est pas ou peu utilisé dans l’histoire militaire française et l’est encore fort peu aujourd’hui. Indirectement disais-je car chacun sait maintenant le poids que joue l’expérience française en Algérie -et le personnage de David Galula en particulier- dans la définition d’une doctrine et d’une stratégie en Irak,  principalement sous l’égide du Général Petraeus (même si sur ce point je partage le scepticisme de Andrew EXUM, alias Abu Muqawama, sur la paternité unique du phénomène attribuée à "King David").

En réalité, cet emprunt à David Galula apparaît plutôt comme une réédition de la guerre du Vietnam, lorsque les militaires américains étaient en recherche d’une doctrine, d’une stratégie et de "bonnes pratiques" face à la guérilla du VietCong. Déjà, l’officier français était un "pont doctrinal" entre les expériences françaises en Algérie (ou, plus précisément, un pan de ces dernières, informé par les expériences propres de cet officier et son parcours plutôt singulier -même si aucun parcours d’officier ou de militaire ne peut être vraiment taxé de "singulier" entre 1939 et 1962) et les désirs américains de simplification et de recettes miracles. Travaillant pour la RAND Corporation, il avait alors publié Pacification in Algeria en 1963 et Counterinsurgency Warfare: Theory and Practices en 1964 (ce dernier ouvrage ayant été traduit l’année dernière aux éditions Economica par les bons soins du Général DESPORTES avec une présentation du CBA de MONTENON et une préface de David Petraeus himself). Toutefois, pour une raison qui reste incompréhensible à mes interlocuteurs américains, il est difficile de ne considérer Galula que comme une expression du "génie" français en la matière, d’autant que son ostracisme fait toujours mystère aujourd’hui (il avait déjà été ostracisé par les lois anti-juives de décembre 1940). En effet, si Galula emprunte à ses propres expériences comme commandant de compagnie et de bataillon en Algérie autant que comme observateur privilégié des insurrections communistes en Grèce et en Chine, il rapporte ses propos sur un mode "positiviste" qui convient bien mieux à la culture doctrinale de l’Army. Par ailleurs, ses travaux sont alors mêlés à d’autres réflexions venues des Britanniques.

Par ailleurs, les mêmes interlocuteurs d’outre-atlantique ont du mal à voir que Galula n’est pas une exception (pour son expérience algérienne) tout autant qu’il n’est pas la règle. Derrière le "mythe", il est donc nécessaire de retrouver la multiplicité des expériences des armées françaises en "contre-insurrection" (aujourd’hui, un militaire français se doit de parler des procédés de "contre-rébellion" au sein de la "phase de stabilisation") ainsi que de discerner la part de l’imaginaire qui sous-tend la doctrine et participe à l’interprétation desdites expériences.

Grossièrement, on peut dire qu’en réalité les savoirs et savoirs-faire français en la matière des "guerres irrégulières" sont le produit d’un tri et d’une sédimentation émergeant d’une pluralité d’expériences et de pratiques. A dire vrai, l’appareil doctrinal existe, mais il est bien souvent informel et passe par les écrits de personnalités telles que Galliéni et Lyautey, Trinquier et Galula pour ne citer que quelques noms. Autrement dit, la tentative actuelle de constituer une doctrine dans ce domaine est une relative nouveauté et doit donc à son tour trier à partir des enseignements de ces expériences. Se détachent en fait deux moments majeurs dans ce processus: les expériences coloniales de Galliéni et Lyautey (au Tonkin puis à Madagascar) suivies par la constitution du protectorat sur le Maroc par ce dernier, l’ère des "guerres de révolution nationale" marquées par le paradigme croissant (mais nullement seul ou dominant) de la "guerre révolutionnaire". Chacun de ces deux moments est marqué par un point commun: l’initiative de la réflexion doctrinale et tactique revient aux militaires eux-mêmes et se déroule dans une absence quasi-totale de directives par le pouvoir politique. De ce fait, on distingue deux volets: un volet "réactif" qui comprend une analyse du contexte et des solutions à apporter sur le plan militaire, et un volet "positif" définissant le rôle des militaires dans de tels conflits. Ce deuxième volet particulièrement est largement baigné par l’imaginaire que se créent par défaut les militaires: les civilisateurs bâtisseurs d’empire, les réformateurs tentant de concurrencer les "sirènes" communistes ou nationalistes ou encore les "soldats de la paix". Ce rôle positif n’est pas simplement de l’ordre du discours: il se transforme en actions politico-militaires mais aussi en préceptes à adopter dans l’attitude vis à vis des populations locales qui sont un pan essentiel des doctrines et des pratiques.

Sur le plan "réactif", il est intéressant de voir que se sédimentent des concepts appelés à durer (oserais-je dire plutôt qu’ils perdurent comme une "culture informelle "qui se diffuse au sein des unités coloniales, des unités parachutistes voire aujourd’hui par les expériences de plus en plus partagées par le grand nombre des OPEX): le premier moment voit se définir l’idée de "pacification", le second celui de la "guerre révolutionnaire", aboutissant aujourd’hui à la "stabilisation".

  • La pacification est en effet un concept qui ne souffre aucune discussion en Indochine et en Algérie encore. Il désigne essentiellement le maintien ou le rétablissement de l’ordre face à des peuples ou à des groupes insurgés (on parle souvent de "ralliement"), voire face à la piraterie au Tonkin. Il s’appuie chez Lyautey et Galliéni sur le principe de la "pénétration organisatrice" (parfois appelé "tâche d’huile") qui doit aller au-delà d’un retour au statu quo ante pour les populations. La prospérité et la sécurité sont en effet des objectifs justes en eux-mêmes car ils passent par l’établissement de la Loi et de la Civilisation. Voilà une leçon peut-être à retenir pour nos contemporains: en voulant "stabiliser" un "Etat failli", sommes-nous dans le rétablissement d’un droit universel à la sécurité et dans la promotion du "développement", ou sommes-nous dans l’imposition d’un ordre occidental, fondé sur nos valeurs que nous pensons universelles? (note: l’auteur de ces lignes pose la question, mais nullement de manière rhétorique. Il ne s’agit pas forcément de mettre en avant la deuxième alternative comme "vraie" par rapport à  la première).
  • La guerre révolutionnaire reprend certains de ces aspects (notamment son processus de légitimation de la présence et de l’action des forces armées). Elle considère que l’affrontement idéologique met les populations au coeur des préoccupations des belligérants. Celles-ci sont donc à la fois l’enjeu du conflit autant que le terrain sur lequel il se joue. Aujourd’hui, les théoriciens anglo-saxons (je pense à Killcullen) parlent en effet de "conflit de légitimité" pour désigner les guerres contre-insurrectionnelles. Tactiquement, il est donc nécessaire de protéger voire de contrôler les populations. Là encore, il est difficile de saisir le dilemme que pose la distinction entre ces deux modes d’action. Le premier se veut positif et porteur de réformes nécessaires (dans un temps où les militaires se conçoivent en effet comme les premiers modernisateurs, comme on le voit dans de nombreux jeunes Etats du "Tiers-Monde"), tandis que le second repose sur la manipulation des réseaux sociaux et des connaissances culturelles en vue de "séparer les insurgés de la population". Tant en Indochine qu’en Algérie, les procédés qui découlent de cette vision consistent à la fois à aider la population (les SAS en Algérie par exemple) et à encadrer celle-ci (les maquis des minorités en Indochine, "l’action psychologique" dans les deux cas, etc.)

A bien des égards, la pratique et la culture militaire française en OPEX emprunte à chacun de ces concepts, en les adaptant aux normes actuelles du Droit des Conflits Armés ainsi qu’au contexte international:

  • Ce type de conflit est perçu avant tout comme de nature politico-militaire: les militaires doivent faire du Nation-Building 
  • Sur le plan opératif, le procédé de la "tâche d’huile" et du quadrillage correspondent à une volonté de pénétrer progressivement la zone d’opération.
  • Sur le plan tactique, le contrôle de zone devient un contrôle du milieu à travers des aptitudes reconnues (ou valorisées) de "sensibilité culturelle".

Ce panaroma (forcément rapide et simplifié, voire simpliste) ne prend pas en compte les autres pratiques et concepts. Non pas qu’ils aient été moins importants ou moins répandus, mais parce qu’ils ont été marginalisés par le tri et la sédimentation opérés au cours du temps. Plusieurs facteurs entrent en effet en compte pour expliquer le produit final: la persistance de cultures informelles qui diffusent ces pratiques et ces préceptes (à travers les unités suscitées) et leur expansion récente à travers toute l’Armée de Terre (je pense notamment à la manière dont le concept PROTERRE peut aussi être vu comme une résultante de ce phénomène dans la mesure où l’on apprend à tout militaire le b.a-ba des procédés tactiques en "occupation"); le rôle de certains traumatismes (la guerre d’Indochine et l’emprisonnement de nombreux officiers dans les camps du Viet-Minh a certainement sensibilisé ces derniers à l’aspect idéologique et à la nécessité d’apporter un volant politique et psychologique à la guerre irrégulière), l’isomorphisme normatif (une expression de sociologie des organisations qui désigne un phénomène de ressemblance et de convergence croissante entre deux organisations) notamment à partir de l’exemple américain… Tant il est vrai qu’aujourd’hui la réflexion française emprunte beaucoup à l’expérience irakienne.

Au-delà, une question, peut-être excessive ou osée: la France doit-elle faire l’économie d’une doctrine de "contre-insurrection" dès lors que sa culture opérationnelle est largement marquée par de telles expériences en dépit du temps qui passe? La réflexion et les concepts sont certes nécessaires, mais que peuvent-ils apporter de plus si ils ne cherchent pas réellement à examiner le passé pour dénoncer les mythes et poser sereinement les bonnes questions. Le travail déjà effectué par le Bureau Recherche du CDEF est un pas dans la bonne direction.

Ca y est…

Le Field Manual FM 3-24.2 Tactics in Counterinsurgency est disponible dans une version béta… A lire…

Ecouter et parler avec les Irakiens

L’une des difficultés du chercheur occidental s’intéressant à l’action des militaires américains en Irak tient au fait que la quasi-totalité des sources et des narrations proviennent des Etats-Unis ou du monde anglo-saxon. En restant humble, on pourrait dire que ce blog fait exception, en tant qu’il propose des analyses qui me sont propres, autrement dit qui me sont dictées par ma formation universitaire française ainsi que par les états d’esprit des milieux que je fréquente ou auxquels j’appartiens. Toutefois, il faut nuancer cette appréciation en ce sens où je ne suis pas moi-même un spécialiste de la société irakienne et que je ne parle pas l’arabe.

Mais le fait de ne pas lire l’arabe n’est pas en soi un obstacle. Nombreux sont les analystes occidentaux qui maitrisent cette langue et, par ailleurs, une part importante des informations issues du monde arabe sont traduites en anglais et en français. 

Il n’empêche toutefois qu’approcher de la version irakienne des évènements -c’est à dire les interprétations, les narrations, les évènements- est souvent la résultante d’une approche indirecte et déductive, empruntant à la fois à l’intuition de l’enquêteurautant qu’à l’érudition des spécialistes du monde arabe, et particulièrement de l’Irak.

Car en effet, il est essentiel, dans le cadre d’une étude complète de l’action des militaires américains dans ce pays depuis 2003 (et surtout pour ce qui concerne la contre-insurrection), de saisir les interactions complexes qui se jouent avec les locaux. Ceux-ci sont en effet à la fois l’enjeu de la lutte pour la légitimité politique aussi bien que le "terrain" sur lequel cet affrontement intervient, ou encore la cible des actions des militaires. (Postulons en effet que l’un des dilemmes de la contre-insurrection se situe dans l’alternative entre la protection et le contrôle de la population, sujet que je développerai ultérieurement).

Deux articles ont ainsi attiré mon attention car ils pointent -enfin! pourrait-on dire- les difficultés et l’aveuglement d’une approche occidentalo-centrée et, par contraste, toute la richesse d’une écoute et d’un dialogue réel avec les locaux. Plutôt que de parler à la place des Irakiens (ou de faire parler ceux-ci comme on souhaite qu’ils parlent), il convient en effet de savoir ce qu’ils pensent et disent par eux-mêmes.

-le premier article est une tribune de Philipp BENNETT parue dans le Washington Post de dimanche dernier. Il liste les différents "best-sellers" construisant la narration des guerres en Irak et remarque que pas une seule fois on ne se pose la question de la manière dont les Irakiens eux-mêmes peuvent la raconter. Tout commence d’ailleurs par une interrogation: comment appellent-ils cet évènement qui tient de l’occupation, du changement de régime et de recompositions multiples? Ils le nomment "l’invasion", " les évènements", "la guerre civile" ou bien plus simplement "l’effondrement"… Par ailleurs, l’auteur rappelle une évidence pour les lecteurs de ce blog: à savoir que le chevauchement et l’interpolation des expériences américaines et irakiennes est un facteur essentiel des évolutions que l’on a pu observer depuis les deux dernières années. Le non-dit reste cependant trop important pour véritablement saisir les implications de la présence américaine et les conséquences ultimes qu’elle aura. Comme le disait Tom Ricks, il est fort probable que les moments les plus importants de ces guerres ne sont pas même encore arrivés. Mais il est heureux que ce bilan soit fait: il a le mérite de montrer combien un ethnocentrisme mal calibré conduit à négliger l’essentiel. D’ailleurs, je peux témoigner par certaines confidences qui m’ont été faites (mais que je dois garder pour ce qu’elles sont) que les militaires américains qui ont le mieux réussi à se faire accepter sont ceux qui ont entrepris d’écouter et de dialoguer réellement. Pour les plus sceptiques, je renvoie au livre de Peter MANSOOR, Baghdad at Sunrise, qui dévoile en creux certains de ces mécanismes.

Quoiqu’il en soit, il serait illusoire de penser que la société irakienne devrait forcément s’inscrire dans une évolution prédictible par nos voies occidentales. On voit par exemple combien le contrôle local peut faire surgir des éléments imprévus (pour nous) comme le montre cet article sur les exactions des cheiks et des forces de l’ordre aujourd’hui.

-le deuxième article est un reportage de Anthony CHADID pour le Washington Post au coeur des marchés et du monde commerçant de ADHAMIYAH (un quartier sunnite situé sur la rive Est du TIGRE devenu un des bastions de l’insurrection nationaliste dès l’été et l’automne 2003). Le journaliste parle arabe et sait s’adapter au rythme particulier de cette société: il lui est donc possible d’écouter et de dialoguer pour mieux comprendre. Une leçon pour ceux qui prônent l’importance du "renseignement humain" et du "renseignement d’ambiance". Il montre comment l’image des protagonistes des conflits évolue, même si c’est lentement, pour conduire à une vision polychromatique. A ne lire que les communiqués des militaires américains et irakiens, on passe à côté de cette richesse de l’opinion de la "rue arabe" dont l’idée stéréotypée fait un lieu de rumeurs et de pouvoir… D’ailleurs, sur ce sujet on gagnerait à souligner combien les traductions biaisées (volontairement ou non) et les rumeurs ont aussi joué un rôle crucial en tant que "friction" et que "brouillard de guerre" dans les premiers temps de l’occupation (tel officier américain bien intentionné et par ailleurs fin connaisseur des usages tribaux se retrouvant à déclencher l’ire de ses interlocuteurs à cause d’une mauvaise traduction, tels soldats ouvrant le feu sur des foules manifestant contre les soit-disant pouvoirs des lunettes de soleil permettant de voir à travers les vêtements!, etc..).

Changements stratégiques?

Le New York Times  révèle que la nouvelle QUADRENNIAL DEFENSE REVIEW du Département de la Défense devrait mettre fin au dogme des "deux guerres majeures en même temps" qui forme le fond de la stratégie des forces depuis le début des années 1990 et la Bottom-Up Review (BUR).

Selon cette dernière acception, les forces armées des Etats-Unis devraient être en position pour mener deux guerres majeures à la fois. Bien qu’ayant connu quelques ajustements dans les versions ultérieurs de la révision stratégique (jusqu’à inclure un panel complet de tous les scénarios contre les menaces irrégulières, conventionnelles, disruptives ou catastrophiques pour "coller" au dogme du "Full Spectrum Dominance" infusé par l’Army), ce dogme est resté la base de toute la planification et la génération de forces, au-delà des années d’occupation et de "pacification" en Irak et en Afghanistan.

Or, il faut noter le contexte historique dans lequel cette idée fut formulée: essentiellement l’après-guerre froide lorsqu’il s’agissait de choisir une posture d’engagement sélectif qui aurait pris la forme d’une guerre rapide et destructrice sur le modèle de la guerre du Golfe contre un ennemi conventionnel dissymétrique.

Au fond, les Américains ne font que rejoindre le dilemme d’autres nations occidentales comme la France confrontées à l’inflation des opérations de stabilisation complexe et à la raréfaction/au coût des ressources humaines.

Quoiqu’il en soit, et quelle que soit la forme que prendra le document définitif, il devra affronter une troisième guerre contre les industries du complexe militaro-industriel. En effet, s’adapter au nouveau contexte nécessitera de s’interroger sur le bienfondé des politiques d’acquisitions actuellement en cours dans l’établissement de Défense des Etats-Unis. Un deuxième écueil consistera à persuader les autres ministères de la pertinence du concept "interagences" qui ressemble à s’y méprendre à l’argument traditionnel du partage du fardeau au sein de l’OTAN… Le coût du maintien de l’hégémonie américaine peut-il être dilué de cette manière?

Malgré tout, et c’est un enseignement majeur des opérations en Irak: il est difficile d’équilibrer l’efficacité militaire et la légitimité politique avec les prérequis économiques d’appareils militaires de plus en plus coûteux… Peut-on faire des économies sur ce type d’action fors l’abstention?

La contre-insurrection entre contingence et nécessité

Intéressant débat dont je vais éviter les travers ici en renvoyant aux contributions plus éclairées de Peter MANSOOR et Conrad CRANE, deux historiens et deux praticiens militaires.

J’y ai posté un rapide avis… humblement et sans prétentions.

Le manuel des guerres spéciales de 1962…

…Est en ligne sur le site du Small Wars Journal.. L’occasion de vérifier la problématique de rupture et de continuité entre la "première COIN" (plutôt maoiste du fait du rôle de GALULA… déjà!) et la contre-insurrection actuelle.

AQI derrière les attentats de ces derniers jours?

C’est du moins ce qu’avancent les source militaires officielles auprès du Long War Journal.

Cela n’a rien d’étonnant: il serait faux de penser que, si AQI est "dans les cordes", l’organisation n’est plus capable d’aucune action. Il est fort probable que, en dépit de l’élimination de ses sanctuaires et de ses réseaux en 2007/2008, elle ne soit toujours apte à lancer des attaques massives. L’objectif de la contre-insurrection est de diminuer de telles occurences et surtout d’empêcher leurs effets stratégiques d’opérer. Dans le cas qui nous occupe, il s’agit essentiellement de nuisances et de perturbation, sans grandes chances de rallumer la guerre civile ou de montrer l’impuissance du contre-insurgé.

Quoiqu’il en soit, les forces de sécurité irakiennes ont annoncé le déploiement d’unités sur la frontière syrienne (et notamment AL QAIM), ce qui suggère que le gouvernement croit -ou veut faire croire- que les cellules sont composées d’étrangers. Il est vrai que la base de recrutement de l’organisation au sein de la population sunnite irakienne semble s’être tarie.

En revanche, je suis étonné de la remarque de l’article sur le fait que AQI serait retournée à "ses racines terroristes". Nous l’avions dit avec Thomas RENARD en juillet dernier: il est clair qu’il faut s’attendre à des oscillations constantes entre les pôles conventionnels, guérillas et terroristes de la part des insurgés.

La fin et les moyens

Spencer ACKERMAN, un journaliste du Washington Independent qui mène une série d’enquêtes sur la contre-insurrection, vient de publier une excellente réponse à Rachel KLEINFELD dans la revue progressiste Democracy.

Selon cette dernière, le général PETRAEUS aurait mis en oeuvre une stratégie progressiste inhérente à la contre-insurrection, puisque cette dernière ferait appel à des moyens non-militaires et viserait à protéger la population.

Pour Ackerman, il s’agit là d’un contresens: les progressistes reprochent à l’administration l’invasion et l’occupation de l’Irak, et non seulement des moyens plus ou moins coercitifs, dont on voit bien qu’en fait ils sont restés globalement marginaux. D’autre part, la contre-insurrection est neutre: tout dépend de qui l’emploie.

J’y vois là deux points importants:

-j’ai déjà eu l’occasion de le dire. Les principales victoires de David Petraeus concernent l’opinion publique américaine et, plus globalement, les militaires occidentaux. Cela ne signifie pas qu’il n’a pas mené une campagne brillante pour "étouffer" AQI, ni qu’il n’ai tenté de mettre en oeuvre les principes de David Galula. Mais dans l’ensemble, il s’est surtout agit de "vendre" le FM 3-24 et le "sursaut" autour du personnage. Bref, entre hagiographie et gesticulations, il est difficile de discerner véritablement le rôle du "Roi David". Ce n’est pas faire injure au personnage que de rappeler combien il a construit lui-même sa propre légende dès les débuts de l’invasion de l’Irak. Cela n’enlève rien à ses mérites réels (je ne cherche pas à dire que j’aurais fait mieux à sa place), mais cela les nuance. Et Ackerman a raison de "dégonfler" le mythe "Petraeus", car il est vital de comprendre comment le retournement de situation a été rendu possible en Irak, afin de prendre les bonnes mesures et de tirer les bonnes leçons.

-mais ce texte me paraît important car il pose les bases timides d’une réflexion sur les fins. Jusque ici, le débat a été phagocyté par des réflexions sur les moyens de la contre-insurrection, entre protection ou contrôle de la population, juste place des Human Terrain Teams, ou encore la nécessité de coopter les chefs de tribus. Mais il apparaît que ce questionnement est largement insuffisant, car il ne pose pas la question des fins. Ackerman rappelle que la contre-insurrection est un outil. D’ailleurs, n’est-il pas vrai que le terme renvoie aussi bien aux "rafles" indiscriminées ou aux punitions collectives tout autant qu’à la protection des populations, la satisfaction de leurs besoins ou encore le fait de nouer de véritables relations avec les locaux. Autrement dit, si il est faux de dire, comme certains, que la contre-insurrection est mauvaise par nature (c’est le cas de tous les contempteurs de cette stratégie accusée d’instrumentaliser voire de réprimer la population en la contrôlant ou en la terrorisant), il est tout aussi faux de la parer de toutes les vertus au motif qu’elle serait moins "cinétique" et plus "populo-centrée". Mais soyons clairs: la campagne de 2007/2008 telle qu’elle a été élaborée autour de Raymond ODIERNO a consisté aussi à "rentrer dans le lard" des insurgés et à "persuader" la population de coopérer dans certaines zones. … Là aussi, une analyse fine des conditions locales montrera autant de situations qu’il n’y a d’unités en action.

La question des fins et des moyens est essentielle: jusque ici, le débat s’est concentré dans les mains militaires (et c’est normal) ou "para-militaires" (c’est à dire d’analystes souhaitant fournir du conseil à l’armée). Dans cette optique, la question des meilleurs moyens pour remplir la mission s’est tout naturellement avérée comme primordiale. Par "meilleurs moyens", il a fallu équilibrer l’éfficacité et la légitimité, quitte à légitimer ce qui était efficace mais peu légal ou du moins peu moral. Aujourd’hui, la question est politique: OBAMA est entouré par le CNAS qui lui serine que la contre-insurrection est un moyen pour gagner les guerres engagées par son prédecesseur, maintenir l’hégémonie et la sécurité et intervenir pour la paix et les Droits humains. Mais, et c’est là une autre question que n’aborde pas Ackerman, si il est important de penser les fins (la stratégie) dans le domaine de la contre-insurrection, il convient aussi de ne pas oublier que la fin ne peut justifier les moyens. Ce qui renvoie quand même à la question: la contre-insurrection est-elle par essence bonne ou mauvaise…? On voit qu’on ne sort pas des questionnements sur l’impérialisme et le colonialisme, voire sur la légitimité de l’Etat et sa capacité à organiser le monopole de la violence légitime face à d’autres acteurs…

Vaste débat.

Plus que 12

En annonçant le départ de deux brigades supplémentaires d’ici la fin de l’année 2009, le Département de la Défense fait donc tomber le total de ces dernières à 12, soit la moitié des 24 brigades déployées en juin 2007.

Cette annonce intervient après la détermination affichée par OBAMA de retirer 12 000 personnels d’ici la fin de l’année, dans l’optique d’un retrait des forces de combat pour août 2010. 

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SOURCE: le Long War Journal

Mais elle arrive surtout à un moment où la violence semble se rallumer: un attentat à la voiture piégée dans un marché de bétail à Hillah jeudi dernier (12 morts), un attentat suicide contre les recrues de l’Académie de Police à Bagdad dimanche (28 morts) et à nouveau un attentat suicide aujourd’hui lors d’un meeting de réconciliation à Abu Ghraib (33 morts). Par ailleurs, les tirs de roquettes et les attentats restent nombreux à Diyala et dans la province de Ninive.

De telles actions montrent que les insurgés/terroristes s’adaptent et parviennent à contourner les impressionnantes mesures de sécurité mises en place par la Coalition et les Irakiens. On se souviendra ainsi que de tels attentats avaient eu lieu l’année dernière avec l’utilisation de femmes (certaines étant droguées d’ailleurs) dans des attentats suicides au coeur des marchés de la capitale.

Plutôt que d’y voir la résilience de l’insurrection, j’y verrais surtout la preuve de son adaptation continuelle et le fait que la fin du match n’est pas pour bientôt: les arrêts de jeu sont en cours mais semblent s’éterniser. Et de fait, ces nuisances tragiques n’ont, en elles-mêmes, pas la capacité de renverser le cours des choses.

Quoiqu’il en soit, le Lieutenant-général AUSTIN, commandant le Corps-Multinational Irak, a annoncé que 130 000 devraient rester sur place durant toute l’année.

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