La mécanisation? Vraiment?

Un article paru dans International Organization, une revue publiée au sein de l’Université de Cambridge, a suscité ma curiosité et ma perplexité.

Les deux auteurs, dont l’un a déjà commis des études pour l’US Army, explorent les raisons pour lesquelles une "contre-insurrection" est gagnée ou perdue. Partant d’un échantillon de 286 conflits de ce type depuis 1800, ils entreprennent de construire un agrégat complexe comme seuls les sociologues anglo-saxons "positivistes" savent le faire.

En l’espèce, la variable qui leur semble la plus pertinente est le niveau de mécanisation des unités. Bien sur, il ne s’agit pas pour eux de trouver le "graal" mais de dégager les facteurs les plus influents dans le résultat final des conflits.. D’ailleurs, l’article se termine par une "vignette" à l’échelle tactique brodant sur la comparaison entre les performances de la 4ID et de la 101ème aéromobile en Irak en 2003. Sans surprise, les mauvais résultats de la première s’explique par son haut niveau de mécanisation du fait de l’interactions de trois facteurs:

-un effectif plus faible pour les missions "démontées"

-la tendance "culturelle" à user de moyens de persuasion coercitifs (impressionner les esprits plutôt que gagner les coeurs)

-la tendance corporatiste à utiliser les moyens mécanisés pour patrouiller: à pleine vitesse, on a moins le temps de parler avec les locaux.

Bref: peu de renseignements obtenus et l’image d’une force d’occupation.. Voilà les deux résultantes de ce surcroît de mécanisation.

Sur le fond, on comprend bien l’argument, et nul doute que cette variable n’entre en compte pour expliquer certains comportements dommageables de 2003… Mais je suis surpris que les auteurs n’aient pas pensé à lire ce que disait Peter Mansoor sur sa propre expérience à la tête de la 1ère brigade de la 1ère division blindée dans le NE de Bagdad en 2003/2004. Certes, ses mémoires doivent être examinées avec tout l’appareil critique. Mais il n’empêche toutefois qu’elles donnent une vision assez claire des procédés tactiques employées, d’autant que l’auteur se sert du journal de marche de l’unité comme guide narratif. 

Si l’on s’en tient à ce que dit Mansoor, la brigade opérait essentiellement par des patrouilles à pied plutôt qu’en véhicule, et a cherché constamment à entrer en interaction avec les Conseils de quartiers et la population locale.

Bref, la mécanisation a bon dos. En fait, si cet article était paru en 2005 ou 2006, il se serait noyé dans la masse de ce type d’argument sur la fin des véhicules blindés ou mécanisés. Mais, si ces outils sont délicats à manier, l’expérience de 2007/2008 a largement réhabilité leur rôle en contre-insurrection, tout en redéfinissant leur place et leur procédure d’emploi.

Publication

Je signale la parution récente du manuel COIN "interagences" du gouvernement fédéral américain. Il se présente plutôt comme un compendium de tout ce qui a court sur le sujet au sein de l’administration américaine, plutôt que comme un guide pour l’action..

Opération sur Mossoul

En dépit de la victoire des Partis arabes lors des dernières élections provinciales, la violence reste importante dans la ville disputée depuis 2003 par les Arabes et les Kurdes.

Depuis hier, les forces armées irakiennes ont lancé l’opération "Nouvel Espoir" qui a déjà permis l’arrestation de 84 "suspects" qui seraient liés à AQI… Vraisemblablement, il s’agit d’une redite de l’opération "Rugissement du Lion" du mois de mai: couvre-feu et raids "ciblés". Apparemment, c’est une petite ville à l’ouest de Mossoul qui serait la plus concernée.

Debate with Authors

Une curiosité: vous trouverez dans ce lien un entretien que j’ai donné (en Anglais, pardon d’avance d’autant qu’il doit y avoir quelques erreurs) à un blog portugais dont je remercie encore l’auteur.

Cartographier le "terrain humain"

Intéressant petit article du Service de Presse de la Force Multinationale Ouest (MNF-W) armée depuis le début du mois de février par la 2nde Force Expéditionnaire des Marines (IInd MEF) dont c’est la troisième rotation dans la province d’Anbar depuis 2003. 

Il s’agit d’un bref exposé de la mission d’un Equipe de "Terrain Humain" (HTT) dans la province. Intégrées à raison d’une par brigade, les HTT comprennent des militaires spécialistes de la collecte et de l’analyse du renseignement et des chercheurs en anthropologie et en sciences sociales recrutés par des contractors du département de la Défense.

Cette article souligne trois raisons majeures de ce programme qui fête ses 18 mois en ce moment:

-"comprendre la culture" locale afin d’éviter les erreurs de comportement

-recueillir des informations sur "ce que pensent les gens", c’est à dire du renseignement d’ambiance

-"gagner la confiance" des populations.

Pour le dire rapidement, c’est faire l’impasse sur d’autres motivations tout aussi cruciales, mais aussi moins dicibles. Je pense notamment à la nécessité de "cartographier" les réseaux sociopolitiques à travers les paradigmes ethnoculturels des populations afin de repérer les véritables détenteurs du pouvoir, de jouer sur les "noeuds sociaux", de contrôler les représentations et allégeances politiques, ou encore d’obtenir du renseignement sur les cellules ou groupes insurgés/terroristes. 

Mais s’arrêter sur ce constat de "contrôle des populations" me semble tomber dans un autre excès que le politiquement correct: celui de l’excessif antimilitarisme qui soupçonne toute contre-insurrection d’être le relent des "escadrons de la mort" ou des "tortionnaires"… Dans un autre ordre d’idée, le fait de dénoncer la collusion supposée entre la contre-insurrection comme forme éventuelle de (néo)colonialisme et les sciences sociales (ethnologie et géographie essentiellement) me semble relever d’une vision trop partiale et partielle. 

En effet, si on ne peut nier les dérangements réels posées à la population par cette effraction en son sein, il est nécessaire de relever deux observations:

-primo: la cartographie peut aussi s’entendre en son sens commun, c’est à dire la localisation de divers phénomènes les uns par rapport aux autres. Les moyens satellitaires de la GEO INTELLIGENCE (GEOINT) peuvent aussi servir un modèle de développement économique (par exemple en cartographiant les sols pour détecter les plus fertiles et en déduire une certaine organisation du finage). De plus, le "terrain humain" peut également servir pour repérer les besoins de la population.

-secundo: encore une fois, la croyance en la continuité entre un discours politique de "domination", un discours militaire de "contre-insurrection" et un discours scientifique de "connaissance de l’autre" me semble excessif. Plus exactement, il repose sur une lecture textuelle des faits plutôt que sur leur mise en contexte. Dans le cas des conflits comme celui que connaît l’Irak depuis 2003, la complexité des interactions entre des acteurs multiples et inégaux, à différentes échelles spatiales, rend caduque ce type de conclusion.

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