En bref

Pas beaucoup de temps en ce moment. Voici quelques nouvelles, en vrac:

 

-le colonel Henry McMASTER, viscount of Tal Afar (à quand la création de titres de noblesse dans l’Army?), vient de publier un article passionnant sur les déboires de la technologie et de la comparaison historique.

-outre l’affaire du dentifrice (voir commentaires du billet précédent), le gouvernement irakien vient de rappeler sa détermination à lutter contre le terrorisme à l’approche des élections provinciales. La construction d’une armée capable de maintenir l’ordre (à l’intérieur?) ne semble pas être incompatible avec une approche "robespierriste" pour ses généraux incompétents.

-le chief justice irakien vient d’annoncer que plus de 127 000 détenus auraient été libérés entre le vote de la loi d’amnistie de février dernier et le 7 janvier 2009.

Curiosité anthropologique

Lu sur l’agrégateur de nouvelles Iraq Updates (voir colonne de droite: cela me fait penser que j’ai oublié d’annoncer la mise en ligne de mes ressources officielles): "Le département de police de DIYALA a inauguré samedi dernier une exposition présentant un échantillon d’armes légères et moyennes, ainsi que de quelques épées, l’ensemble ayant appartenu à Al Qaida en Irak". 

Il s’agit apparemment de mettre en valeur toutes les armes découvertes lors de l’ensemble des opérations militaires et policières conduites dans le gouvernorat de DIYALA. Loin d’être un inédit, l’évènement est le second en trois mois, la 5ème Division d’infanterie irakienne ayant déjà monté sa propre exposition.

Au-delà du désir compréhensible d’affirmer la légitimité de son action, ou encore de rassurer l’opinion publique, par l’étalage des armes prises à l’ennemi, nous sommes là dans un cas typique de "trophées", tel que les ethnologues et anthropologues de la guerre connaissent bien.  Pour faire court, il s’agit surtout de s’approprier symboliquement l’identité de l’adversaire (ou de lui en nier une). Dans le cas qui nous occupe, il semble que ce soit à usage interne des membres des institutions de sécurité: s’emparer de "l’essence" de "l’ennemi" pour fonder sa propre légitimité, se rassurer et affirmer sa puissance….

Deux exemples

Le tournant de l’année 2009 a certainement pris date dans les chronologies symboliques des guerres en Irak: il représente l’avènement d’un Etat irakien souverain, dans lequel les forces armées américaines ne seraient plus que des auxilliaires, des conseillers militaires et, jusqu’à nouvel ordre, un employeur majeur au sein de la société irakienne.

Si il y a certainement du vrai dans tout ceci, il ne faut pas non plus sombrer dans la naïveté, notamment car les dates sont surtout des repères conventionnels pour l’historien ou les politiquess, et plus rarement de véritables "évènements".

Deux exemples viennent illustrer la dynamique du changement et de la continuité dans la présence américaine en Irak et ses conséquences ou interactions avec les facteurs internes à la société irakienne.

Le premier semble exclure la présence américaine, puisqu’il s’agit des négociations en cours entre les partis sunnites pour désigner le futur Président de l’Assemblée Nationale. En effet, le précédent titulaire du poste, un homme de confiance du PM MALIKI, ayant été évincé à la fin du mois de décembre- officiellement pour des raisons liés à son tempérament dictatorial- il s’agit aujourd’hui de choisir son successeur parmi les partis sunnites. En effet, dans le cadre du partage communautaire du pouvoir spécifié dans la formation du Gouvernement Intérimaire de 2004 puis lors des négociations sur la Constitution en 2005, ce poste hautement important est censé échoir à un Sunnite, de façon à compenser leur perte relative d’influence et de pouvoir dans le pays. C’est bien là un résultat de la présence américaine, puisque c’est la projection des catégories "ethnoconfessionnelles" de ses dirigeants et des militaires qui ont conduit partiellement à cet état de fait. Myriam BENRAAD a suffisamment montré combien les Sunnites se percevaient davantage comme "nationalistes" et "Irakiens" avant l’invasion et dans les premiers temps de l’occupation. C’est bien l’idée qu’il y avait eu une mainmise ethnique sur le pouvoir par les clans et les tribus sunnites -idée largement répandue par les Américains- qui a été progressivement intériorisée par les Irakiens. Et de fait, les modalités de l’action militaire en 2003/2004 ont largement contribué à cette situation, même si il ne faut pas tant exagérer les différences d’attitudes entre les unités présentes en zone sunnite et celles présentes en zone chiite ou mixte. D’un autre côté, l’émergence d’un "nationalisme chiite" (celui de Moqtada SADR) comme la montée en puissance des mouvements sunnites "djihadistes" (internationalistes) ont aussi participé de la "communautarisation" de la société irakienne. Quoiqu’il en soit, les négociations au sujet de la désignation du speaker montrent aussi que les désaccords et les compétitions ne s’exercent plus par la violence. Enfin, elles démontrent également la fragmentation politique de la communauté sunnite et le rééquilibrage des partis "traditionnels" (Conseil des Oulémas, Parti Islamique Irakien) par les petits partis…. en attendant les élections provinciales du 31 janvier qui pourraient accélérer cette recomposition.

La deuxième histoire se passe dans une unité américaine cantonnée dans un avant-poste combiné au coeur de SADR CITY -l’ancien fief de l’Armée du Mahdi de Moqtada SADR. L’article tente de montrer les difficultés nouvelles  auxquelles sont confrontés les militaires américains depuis le 1er janvier: obligation d’obtenir des mandats d’arrêts avant les raids, début du démantèlement des avant-postes, etc.  En réalité, ces difficultés masquent mal la persistance de plus anciennes, notamment liées ici à la situation géographique. Depuis mai en effet, le quartier a été soumis à un quadrillage, prélude au contrôle croissant de la population par les forces combinées de l’Army et des militaires et policiers irakiens. Mais si l’étoile de Moqtada SADR pâlit, il ne semble pas que la situation des "forces de la Coalition" ne soit meilleure aujourd’hui: les Américains sont craints, mais les militaires irakiens restent globalement détestés ou méprisés, quand leurs unités ne sont pas tiraillées entre des obédiences contraires et des conflits de légitimité. Les "groupes spéciaux pro-iraniens" (dont il reste difficile à déterminer les liens exacts avec l’Iran, à l’exception de la fourniture d’armes et de l’encadrement technique pour certains, mais certainement pas pour tous) restent dangereux et les opérations de police destinées à démanteler ces réseaux persistent. Une question lancinante traverse l’article: le départ des militaires américains est-il une bonne chose en terme de sécurité? En effet, la présence dissuasive et le contrôle de la population ne fonctionnent que dans la durée: ce mouvement de longue haleine -au contraire des régions du "Triangle Sunnite" ou des "ceintures Sud" de la capitale, "pacifiées" depuis l’automne 2007- vient juste de commencer à SADR CITY, l’un des quartiers les plus déshérités d’Irak. Bref, l’action militaire, psychologique et édilitaire de la "contre-insurrection" ne peut se limiter à ces quelques mois de présence. Or, les militaires américains devront normalement quitter les villes et se retirer dans leurs Forward Operating Bases (les FOB) d’ici le début du mois de juillet. Si certaines régions d’Irak sont prêtes à cette transition, on sent bien dans l’article que ce n’est pas le cas à SADR CITY: la peur des représailles de la part des Madhistes reste prégnante. La "contre-insurrection" est vraiment une affaire locale….

GAZA

Etant actuellement obnubilé par l’Irak (le défaut de la thèse), je n’ai pas eu le temps de véritablement m’intéresser à ce qui se passe actuellement à GAZA. Qui plus est, je suis relativement impérméable aux informations "JT" car les enfants sont rarement couchés avant 20h30!

Cela ne m’empêche pas de prier (pas inutile et ne coûte rien car le temps est donné gratuitement)… et de lire mes camarades blogueurs.

Je renvoie donc à deux articles passionnants:

-celui de François DURAN qui analyse une "rupture stratégique" de la part d’Israël, à moins qu’il ne s’agisse d’une gesticulation vis à vis des EU, ou d’un "concept fumeux" destiné à occulter le fait que la solution militaire seule ne conduit à rien.

-celui de F. de StV. qui s’interroge sur les lendemains probables de cette affaire.

sociologie des conflits: la "sale guerre" d’Irak? (mis à jour)

Voilà une question plus essentielle qu’il n’y paraît au premier abord, car elle intéresse autant l’historien que le sociologue ou le stratège. 

La catégorie de la "sale guerre" (historiquement liée à la période de la décolonisation, mais que certains étendent à toute la période coloniale) est un type idéal qui repose sur trois facteurs:

-il s’agit d’un conflit aux marges du territoire national, c’est à dire un conflit qui n’engage apparemment pas les intérêts vitaux ou la défense de la Nation.

-il s’agit d’une forme de conflictualité qui se caractérise par l’implication policière et civilo-militaire de l’outil militaire, donc opposant une armée "conventionnelle" à un adversaire "irrégulier".

-il s’agit enfin d’une guerre qui ne recueille pas de consensus clair de la part de l’opinion publique, de la classe politique ou des institutions militaires.

Toutefois, s’arrêter à ce stade revient à écarter une réflexion sociologique plus approfondie. En effet, la catégorie de "sale guerre" comprend deux dimensions interdépendantes:

-une dimension subjective, car le terme de "sale guerre" est avant tout un usage polémique qui reflète l’absence de consensus tant sur la nécessité de la guerre, que sur ses buts ou ses moyens. La "sale guerre" n’existe avant tout que dans l’esprit et la bouche de ses détracteurs.

-une dimension objective, celle de l’impuissance et/ou de la brutalité de l’usage de la force armée. Les manquements supposés ou réels, isolés ou systématiques, accidentels ou volontaires, au droit de la guerre forment un premier élément qui marque la "sale guerre" (l’accusation de torture par exemple, ou le bombardement de civils). L’accroissement des pertes militaires en forme un second volet.

Cette dimension objective conditionne, et est conditionnée par, le "front intérieur", c’est à dire le soutien plus ou moins important de l’opinion publique, de la classe politique et des militaires à la poursuite de l’engagement militaire et, plus largement, l’engagement "interagences" (c’est à dire de l’ensemble des "composantes de la puissance nationale" selon les défenseurs actuels de cette notion aux Etats-Unis, à commencer par Sarah SEWALL du Harvard Carr Center for Human Rights). Néanmoins, l’impact de l’impuissance ou de la brutalité dépend à son tour de deux facteurs: l’intérêt plus ou moins apporté à ces faits sur le "front intérieur", mais surtout leur perception (comme un mal nécessaire ou, au contraire, comme une "tâche indélébile sur l’honneur" de la Nation, ou de l’Armée). Historiquement, ces deux variables ont tendu à voir leur importance augmenter au fur et à mesure que l’aspect périphérique du conflit s’estompe pour ce qui concerne l’aspect éthique (mais pas pour ce qui concerne l’aspect stratégique, l’un des arguments, ancien il faut le dire, des détracteurs de la guerre étant justement son incompatibilité avec les intérêts vitaux de la Nation). Il s’ensuit en tout cas que, dans une logique somme toute assez proche de la vision de CLAUSEWITZ, c’est bien le "front intérieur" qui conditionne largement le retrait, tandis que la "légitimité" au niveau local conditionnera largement le succès (et surtout sa durée et sa permanence).

"L’aversion aux pertes" (casualty sensitivity) a souvent été invoqué par les décideurs politiques ou militaires pour provoquer un retrait définitif. Peter FEAVER a montré de manière convaincante comment le soutien de l’opinion publique ne dépendait pas vraiment du niveau de pertes, mais plutôt de la relation de ce dernier avec une stratégie claire et capable d’obtenir l’adhésion du plus grand nombre; partant, capable de donner l’espoir d’une victoire rapide.

 

Il en résulte deux conséquences: 

PRIMO: sur le "front intérieur", les "sales guerres" cessent de l’être (et sont éventuellement gagnées) dès lors que le consensus grandit sur la nécessité de l’action militaire. Une mobilisation idéologique ou morale ne peut suffire car l’impuissance ou la brutalité (ou les deux) peuvent discréditer les arguments venant à l’appui d’une telle mobilisation. 

SECUNDO: sur le "front local", les institutions militaires les plus efficaces et les plus légitimes sont celles qui s’adaptent et adoptent le chemin des "esprits et des coeurs". Sur le plan tactique, cela passe essentiellement par une généralisation du contrôle de la population et du "terrain humain". Sur le plan stratégique, l’unité d’effort et la synergie des moyens permettent d’exercer une action plus cohérente sur l’insurgé et sur le reste de la population. 

Le lien entre les deux semblerait être le continuum des efforts entre le "front intérieur" et le "front local". Dans le contexte d’une médiatisation poussée des évènements, une grande interdépendance se développe entre les deux. Partant, une stratégie claire, volontariste et médiatisée a la plus grande chance de recueillir le consensus voulu et de mobiliser les énergies, passant d’une "guerre limitée" à une "guerre totale". Ce qui me semble incarner le mieux ce processus est la nomination d’un "généralissime" pour incarner cette stratégie et la mettre en oeuvre, tant sur le théâtre que sur le "front intérieur".

 

L’implication militaire et politique américaine en Irak est-elle une "sale guerre"? Indubitablement, c’est le cas en 2004 (lors de la "révélation" du scandale d’ABU GHRAIB, mais aussi lors des deux offensives sur FALLOUJAH, notamment la première en avril 2004),  et en 2006 ( "révélation" de "l’affaire" d’HADITHA ou lorsque la guerre civile menace de faire imploser BAGDAD et ses "ceintures"), mais aussi au début de l’été 2007 (lorsque les pertes américaines s’élèvent brusquement et que certains Sénateurs osent avancer que le "sursaut" -tentative desespérée de l’administration BUSH de "faire un ralenti" sur les évènements en Irak- est un échec).

Pourtant, un observateur attentif de l’opinion publique américaine ne peut aller plus loin: c’est justement au moment où l’argument de la "sale guerre" pourrait faire mouche qu’il ne peut plus être utilisé… La raison en tient à la "stratégie PETRAEUS". 

Cette dénomination elle-même est problématique: c’est oublier que l’exécutif américain en Irak est bicéphale (on ne saurait réduire le rôle de l’ambassadeur CROCKER à celui de "faire-valoir" de PETRAEUS. En effet, tout comme son prédécesseur John NEGROPONTE, il a constamment travaillé en tandem avec le commandant de la MNFI). Par ailleurs, la mise en oeuvre de cette stratégie est largement l’oeuvre du général ODIERNO (pour l’aspect militaire et opératif) et des commandants de Brigade et de Bataillon (qui ont eu à supporter l’essentiel de l’effort de 2007/2008). Sans compter le "Baghdad Brain Trust" ayant composé le plan de campagne de juillet 2007 et participant à sa remise à jour quasi-hebdomadaire, voire quotidienne. Pourtant, qui oserait nier que PETRAEUS fut le moteur de la synergie des efforts, autant que le diffuseur des idées et principes de la "contre-insurrection" tels que définis (mais pas seulement) dans le tout récent FM 3-24 de décembre précédent.

Toutefois, quels que soient les résultats exacts de la "stratégie PETRAEUS" (il semble bien qu’elle ne puisse seule être créditée du mieux de 2008, puisque les facteurs endogènes à la société et à la classe politique irakiennes ont joué un grand rôle, tout autant que l’interaction précoce entre militaires américains et détenteurs locaux du pouvoir à l’échelon local), il faut surtout reconnaître la validité de cette dernière sur le "front intérieur". 

Incarnant le "sauveur", mais aussi la stratégie du "sursaut" du président BUSH (à tel point que ce dernier terme désigne une réalité confuse, confondant l’afflux des 5 brigades, le plan de campagne de ODIERNO pour sécuriser BAGDAD, la décision de généraliser le "Réveil" à l’été 2007, et les "nouvelles" procédures de COIN -en réalité la standardisation et la généralisation de procédures mises en oeuvre de façon dispersée et parfois incohérente depuis 2003), David PETRAEUS a donc permis de rallier l’opinion publique (et les journalistes comme ceux du New York Times), tout en faisant taire les critiques des Démocrates (et mettant à jour la permanence d’un courant "faucon" et très "pro-COIN" -ou pro-Opérations Humanitaires- au sein du Parti) et en provoquant une politique volontariste de "changement culturel" au sein de l’Army (menée par le général CALDWELL et son équipe du CAC). 

En réalité, c’est bien cela la réelle "victoire" obtenue par PETRAEUS: il suffit de voir comment la "contre-insurrection" est devenu un objet médiatique de plus en plus populaire au cours de l’automne 2007. Ainsi, l’on a vu John NAGL jouer les VRP du FM 3-24 à cette période, vendant notamment la version commerciale du FM 3-24 éditée par les Presses de l’Université de Chicago (sa maison d’édition), sans compter ses multiples apparitions à l’émission de Charlier Rose (avec David Killcullen), ou encore ses prestations au sein du Center for a New American Security (un think tank bipartisan mais de sensibilité plutôt Démocrate). De même, les avis et conseils de PETRAEUS ont été sollicités par les deux candidats à l’élection présidentielle.

"Les guerres en Irak": une "sale guerre" qui aurait pu être, et qui n’a pas été…

Mise à jour: Pour être honnête, ce succès de PETRAEUS sur le "Front intérieur" n’a pas fait cesser les critiques. Mais plutôt que de porter principalement sur le bienfondé de la présence américaine en Irak (avec le corrollaire du retrait immédiat des forces), elles s’orientent plutôt vers une contestation de la "contre-insurrection", tant au sein des institutions militaires (la COIN risquant de faire perdre les compétences conventionnelles -c’est le sens du RETEX du Combat Studies Institute sur la "guerre de juillet" en Israël et le Hezbollah, autant que du "livre blanc officieux des artilleurs", porté par exemple par le colonel Sean McFARLAND, le "vainqueur" de RAMADI en 2006), que dans la stratégie américaine (condamnation de "l’aventurisme" des néoconservateurs comme des "néolibéraux" démocrates favorables aux opérations de maintien de la paix de la part des conservateurs, condamnation des "guerres coloniales" par Noam CHOMSKY ou Nir ROSEN). De manière qui n’étonnera que les Français (habitués à une grille de lecture "simpliste" -Démocrates anti-guerre, Républicains pro-guerre), ce sont les conservateurs qui mènent principalement ces deux assauts.

Dernière livraison de la Military Review

Le numéro de janvier-février est disponible.  Comme d’habitude, les articles nous renseignent efficacement sur les préoccupations du CAC : opérations sur l’information, rôle des forces supplétives en COIN, éthique et réconciliation, etc.

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Quelques lectures conseillées:

-Un article sur les Fils de l’Irak et un autre sur l’Armée Afghane.

-Un article sur la Réconciliation et un autre sur l’Ethique.

-Un article sur les Opérations sur l’information.

-enfin, un article qui poursuit la réflexion sur la prise de décision opérationnelle.

Histoire du Néoconservatisme

Voilà un compte-rendu de lecture qui ne me pèsera pas tant le livre m’a paru clair et intelligent et, pour tout dire, propre à faire le bonheur de tout historien.

Justin VAÏSSE, fils de Maurice VAÏSSE, est un jeune et talenteux historien, chercheur à la Brookings Institution et que certains connaissent pour sa collaboration à la Politique Etrangère des Etats-Unis, ouvrage de base pour les étudiants (et amateurs) s’intéressant à ce vaste sujet (ok, il a écrit d’autres livres, ses autres "dadas" étant la vision réciproque des Français et des Américains ainsi que l’intégration des Musulmans dans la société française).

Dans Histoire du néoconservatisme aux Etats-Unis, l’auteur réalise une gageure, à savoir présenter ce "courant intellectuel", ce "réseau" (aux tendances parfois claniques), cette "posture de la politique étrangère des EU" tout en tordant le coup à certaines idées reçues en France sur le sujet.

Il s’agit d’un résumé de sa thèse de doctorat, dont les travaux se sont étalés de 2001 à 2005 et qui bénéficie de mises à jour très récentes, qui essaie de répondre aux problèmes essentiels posés par l’étude du néoconservatisme. Et en premier lieu, celui de l’angle d’approche le plus adéquat pour circonscrire et interpréter son objet d’étude: s’agit-il de présenter les "néoconservateurs" (mais alors pourquoi les intellectuels, universitaires ou analystes se réclameraient-ils d’un fond commun? et sur quoi fonder l’analyse dès lors que l’étiquette est souvent donnée par le monde extérieur et surtout les adversaires?) ou alors le "néoconservatisme" (mais celui a tellement de facettes qu’il faudrait presque les étudier les unes après l’autre au risque de la cohérence de l’ensemble). Justin VAÏSSE prend le problème à bras le corps et, par une approche historique mélant l’histoire intellectuelle, la sociologie politique, et l’histoire des idées politiques, il parvient à identifier trois âges du néoconservatisme, chacun marqué par ses références propres, ses combats particuliers et ses modalités d’expression, et par ses acteurs, dont certains font le pont entre ces trois figures du néoconservatisme. 

Pour résumer, le premier âge est celui des sociologues et des universitaires, souvent juifs (mais pas toujours), évoluant du Trotskisme vers le "libéralisme de centre vital" (les Démocrates partisans de l’intervention de l’Etat à l’intérieur et de l’anticommunisme à l’extérieur) puis -dans le courant des années 1960- réagissant à la double évolution du libéralisme (vers la "Nouvelle Gauche", celle des moeurs et du communautarisme, et vers des programmes interventionnistes dont les "conséquences inattendues" en condamnent le projet). Le second âge, plus politique et partisan, intervient lorsque la "Nouvelle Gauche" semble menacer la nature et le projet du Parti Démocrate. C’est l’époque des "Scoop Jackson Democrats" (du nom de Henry "Scoop" JACSKON, candidat malheureux aux primaires démocrates en 1972) qui refusent à l’intérieur du parti la mainmise des "gauchistes" et qui combattent surtout le tournant "isolationniste " et l’auto-dénigrement de l’Amérique dont le parti se fait le porte-parole. En 1980, ayant échoué à influer sur la politique de CARTER, plusieurs de ces démocrates rejoignent les rangs du Parti Républicain, soutenant REAGAN -qui fut un temps l’un des leurs. Le troisième âge est celui des "héritiers": ils sont Républicains (bien qu’une sensibilité "néoconservatrice" demeure au sein du Parti Démocrate et dont l’élection de CLINTON marque en partie le retour) et appartiennent davantage au courant conservateur (même si ils sont davantage favorable à un Etat fort que les autres conservateurs, lesquels semblent les détester). Ils participent en partie à conceptualiser les relations internationales plus complexes après la chute du Mur de Berlin et surtout après le 11 septembre. L’auteur montre comment certaines de leurs idées (l’activisme extérieur des EU pour promouvoir la Démocratie unilatéralement et grâce à un outil militaire lui permettant de dissuader tout compétiteur) marquent la politique étrangère de G. BUSH et, c’est là que ce travail m’intéresse, la décision d’envahir l’Irak.

Justin VAÏSSE conclut en interprétant le mouvement comme un patriotisme, voire un nationalisme, prenant la figure de l’universalisme, de manière analogue aux Jacobins français. Pour lui, le néoconservatisme a donc encore un bel avenir devant lui.

 

 

J’aimerais conclure par deux remarques (non sans oublier de conseiller le site compagnon du livre qui fournit de nombreuses informations supplémentaires):

-La première concerne l’influence des néoconservateurs (et du néoconservatisme au sens large puisque certains démocrates participent à leurs côtés à ces débats) sur la "contre-insurrection", le "sursaut" et l’implication accrue dans le Nation Building, c’est à dire au fond un projet colonial et impérial sur l’Irak et l’Afghanistan. Le livre m’a aidé à y voir clair dans les convergences -et les divergences- entre les partisans de la RMA (et de la "Transformation", ce qui me semble différent de la RMA maintenant) sur l’implication dans ces missions. D. RUMSFELD fut le pire ennemi du Weekly Standard lorsqu’il était en fonction du fait qu’il prêchait une "RMA light", là où les partisans de la technologie et de la "guerre réseau centrée" n’était pas nécessaire hostile à une implication lourde des troupes au sol. D’ailleurs, il ne semble pas que la RMA et la COIN soient si antinomiques lorsque l’on y pense: la technologie de la première sert toujours la seconde; mieux, la vision "en réseau" (ou en rhizome) des forces américaines de l’Objective Force défendue par la première est aujourd’hui partiellement décalquée par la seconde sur les insurrections, les guérillas et le "terrain humain" qui la soutient.

-Une seconde remarque porte sur mon interprétation "girardienne" de l’histoire du néoconservatisme telle que nous la présente brillamment Justin VAÏSSE: au fond, le néoconservatisme commet une erreur lorsqu’il sous-estime (ou interprète de travers) le ressentiment des "islamistes" et de la "narration" qu’ils peuvent mener parmi les populations locales, jouant sur des griefs anciens ou contemporains, réels ou imaginaires. En retour, il ne peut qu’accroître le ressentiment et court le risque d’alimenter celui des "Occidentaux". La vision culturaliste est certes délicate à manier, mais elle ne saurait être totalement écartée au sein de l’approche universaliste de beaucoup de néoconservateurs. Au fond, les "néocons" ont donné raison à GIRARD puisqu’ils oublient d’avoir une vision mimétique de l’histoire des rapports de "l’Occident" au reste du monde, ou des Américains aux Arabes (et aux Musulmans au sens large).

Un dernier point qui me vient à l’esprit: Justin VAÏSSE cite les "théocons", ces "néoconservateurs", souvent catholiques et théologiens (Michael NOVAK, Georges WEIGEL, NEUHAUS) qui ont cherché à concilier capitalisme et catholicisme (à l’intérieur) et à actualiser la doctrine thomiste de la "guerre juste" pour l’invasion de l’Irak. Sur ce point, je n’oublie pas ce que je dois à mes maîtres et à mes sources d’inspiration intellectuelles et spirituelles: il me semble que de telles tentatives sont vouées à l’échec car elles participent d’une morale qui tend à l’utilitarisme et surtout parce qu’elles négligent la rivalité mimétique qui s’enclenche dès lors que l’on admet la violence et le sacrifice comme moyens (archaïques) de (ré)conciliation. Pour en savoir plus, je recommande la lecture de Neoconned et Neoconned again rassemblant les contributions d’autres penseurs (surtout, mais pas seulement, catholiques) sur l’invasion de l’Irak), ainsi que la fréquentation des intellectuels de la Radical Orthodoxy (notamment CAVANAUGH)

RIP Samuel HUNTINGTON

Il n’a pas échappé à grand monde que Samuel HUNTINGTON était décédé la veille de la fête de la Nativité. Pour mieux saisir la pensée de cet homme brillant, le bimensuel Foreign Affairs propose une sélection d’articles de sa main ainsi que des comptes-rendu  de certains de ses livres… A lire d’urgence.

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