Avant les élections (mis à jour)

Maintenant que tout, ou presque, fonctionne de nouveau ici (mais rien ne sera plus vraiment comme avant non plus…), quelques mots sur l’affaire du mois en Irak, à savoir les élections provinciales

Quatre zones-clé:

-DIYALA où les oppositions ethniques entre Kurdes et Arabes se doublent des rapports complexes et conflictuels entre le gouvernement provincial (majoritairement chiite -du Conseil Suprême Islamique- mais allié à certaines tribus sunnites des « Fils de l’Irak » et à d’anciens insurgés nationalistes) et le gouvernement central (le PM MALIKI cherche en effet à débaucher les tribus pour asseoir ses partisans dans les provinces).

-le Sud Chiite, les partis islamistes (notamment le Conseil Suprême de la Révolution Islamique et le parti FADILHA, scission du mouvement sadriste) semblent assurés de conserver une majorité, même si le PM MALIKI cherche là aussi à débaucher les tribus. Toutefois, deux éléments entrent en compte: les partis islamiques contrôlent encore les institutions provinciales et donc les sources de patronage, tandis que l’enjeu est surtout (hors BASSORAH) de s’attacher les électeurs et partisans de SADR (qui ne présente pas de candidats sous cette étiquette) dont le mouvement est partagé entre les jusqu’aux-boutistes « miliciens » et les religieux.

-la province d’ANBAR est le lieu où s’affrontent le Parti Islamique Irakien (issu des Frères Musulmans) et les différentes listes des tribus. En effet, le mouvement du « Réveil » est aujourd’hui contesté par de nombreuses tribus, notamment par les Anciens. C’est largement le résultat de la politique de soutien sélectif des Américains qui a fait émerger des « homo novi » au détriment de leaders traditionnels. La Ligue des Tribus d’Irak est ainsi l’un des compétiteurs les plus sérieux des successeurs de Cheik SATTAR. En sus, les partisans baasistes tentent de regagner leur influence au sein des tribus, tandis que le PM MALIKI fait de même (à travers les Conseils de Soutien Tribaux).

-Enfin, la province de NINIVE (et notamment MOSSOUL) sera la plus cruciale. Depuis 2005, le gouvernement est aux mains des Kurdes (même si le gouverneur est un Arabe) bien qu’ils soient minoritaires. Cela suscite à la fois la crainte des Arabes (et leur soutien aux mouvements insurgés) et celle des Kurdes (qui craignent de perdre le terrain « grignoté » depuis 2003 par un mélange de protection et d’intimidation, tant vis à vis des Arabes que des minorités turkmènes et chrétiennes). Bref, une situation potentiellement explosive d’autant que la région reste la plus vulnérable sur le plan de la sécurité. Par ailleurs, cette affaire marque l’opposition croissante entre le PM MALIKI et ses anciens alliés des partis Kurdes. 

Dans ces quatre régions, les résultats seront à observer attentivement. Outre les enjeux de rivalités locales (et parfois tribales ou familiales), l’enjeu national est la capacité du PM MALIKI à gagner le gouvernement de certaines provinces pour son parti et ses affidés. Ultimement, cela peut lui donner des cartes à jouer pour les futures élections à l’Assemblée Nationale qui devraient se tenir dans un an.

Certes, des attentats et des assassinats de candidats se multiplient. Ils ne sont pas tous l’oeuvre d’AQI ou des « groupes spéciaux »: certains n’acceptent pas encore la règle des élections. Néanmoins, les élections devraient pouvoir se dérouler normalement (elles ont en fait déjà commencé pour les prisonniers, les officiers de police et les personnes hospitalisées). Le vrai danger est à attendre à la proclamation des résultats: leur acceptation ou leur rejet sera le vrai « test » de la validité de la stratégie politique et militaire des Américains depuis 2007.

Mise à jour: Bien évidemment, tout ceci s’inscrit dans une analyse multiscalaire de la chronologie politique et sociale irakienne (voir commentaires). De plus, on voit bien les limites de la capacité des Américains à informer le produit de leur présence. Comme le disent les généraux DESPORTES et SMITH, « l’utilité de la force » (je préfère « efficacité et légitimité » pour ma part) est aujourd’hui en crise: elle participe non plus à la décision mais elle informe le contexte dans lequel cette dernière pourra intervenir… Dans le cas des guerres en Irak, la présence américaine a surtout montré ses limites à véritablement imposer une solution politique. A tel point que l’on caricature à peine la chronologie si l’on dit que le plan du « sursaut » de 2007 a surtout consisté à revoir à la baisse les ambitions politiques, à savoir « stabiliser l’Irak » (ou plus précisément, donner de l’air au gouvernement irakien en abaissant le niveau de violence par la protection de la population civile). Sur le plan militaire, l’approche « populo-centrée » (ou culturelle) a bien sur lancé un processus d’ingénierie sociale sur certains groupes: on ne peut pas nier que les candidats d’aujourd’hui ne réflètent en partie les négociations serrées menées par les militaires américains au fur et à mesure du « sursaut » (ou avant pour ANBAR). Néanmoins, la plupart des tensions à l’oeuvre actuellement résultent pour une bonne part de processus entamés avant l’arrivée des Américains. Raison pour laquelle il faut alterner chronologie fine et longue durée dans l’étude de tout ceci.  Au risque de paraître naïf, je dirais que les différents acteurs locaux et nationaux (voire régionaux) ont autant instrumentalisé les Américains et le fait de leur présence en tant que « puissance occupante » (soit de jure entre juillet 2003 et le 31 décembre 2008) que ceux-ci n’ont cherché à user de l’adage « diviser pour mieux régner ». On est assez loin d’une approche néocoloniale, voire même d’une résurrection du « contrôle indirect ».

Au fond, le seul phénomène véritablement nouveau est celui de l’émergence du PM MALIKI (faire une recherche sur ce blog grâce à l’outil de la colonne de droite). Assez faible au départ car prisonnier d’une coalition assez puissante (SADR, le Conseil Suprême Islamique, les partis kurdes), soutenu voire contrôlé par les Américains (cf. WOODWARD qui a révélé la mise sur écoute de son bureau pendant les débuts de son mandat), Nouri Al Maliki a semblé une simple marionnette, un « fantoche ».

En réalité, la tension entre ce contrôle américain et l’idéal du « changement de régime » a surtout produit un homme qui a su gérer cette tension, c’est à dire utiliser le soutien américain (pour former une armée qui semble être dans sa main) pour éliminer ses rivaux les plus puissants (le mouvement sadriste), s’associer les tribus (dans la lignée du « Réveil »), puis se retourner contre ses alliés et apparaître comme la seule alternative au chaos tribal ou à la dictature milicienne. En retour, il a su profiter de la liberté croissante de manoeuvre que les Américains lui ont laissé par peur de paraître trop diriger le pays et le processus de « démocratisation »…. Décidemment, on est loin du modèle colonial (sur ce sujet, j’invite mes lecteurs à lire le dernier ouvrage de Henry LAURENS, L’empire et ses ennemis, paru au Seuil cette année).

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