Un retrait "responsable"? (mise à jour n°2)

Le New York Times d’hier revient sur la promesse du nouveau Président d’effectuer un "retrait responsable d’Irak" dans les 16 mois.

Il a rencontré hier les responsables politiques (essentiellement le vice-président BIDEN) et militaires (les chefs d’Etat-major, le Président du Comité des Chefs d’Etat-major, les généraux PETRAEUS et ODIERNO). Ceux-ci préparaient depuis la semaine dernière cette réunion par la mise au point de différents scénarios de retrait.

Rappelons que, depuis la signature de l’Accord sur le Statut des Forces (SOFA) en fin novembre, la date de retrait ultime est fixée au 31 décembre 2011 (selon la promesse faite la Président BUSH cet été) avec une étape intermédiaire, à savoir le retrait des troupes de combat des centres urbains pour le mois de juillet 2009.

Il reste 14 brigades actuellement en Irak (en comptant celles qui ont été transformées en Transition Task Force) et deux d’entre elles sont programmées au retour pour l’été. En tant que tel, le retrait du reliquat des unités américaines pourrait effectivement être realisé dans les 16 mois, tout en se souvenant que le Président OBAMA a toujours défendu l’idée (celle de BIDEN en fait) de garder une force d’intervention (au départ en Jordanie, aujourd’hui en Irak) et des conseillers militaires.

Mais il ne faut pas réduire ce problème aux affaires logistiques. Le retrait "responsable" dont parle le nouvel occupant de la Maison-Blanche concerne aussi la sécurité des troupes et la situation en Irak. Raison pour laquelle, aux dires cet article, l’entretien avec ODIERNO a surtout consisté à prendre le pouls de la situation politique et sécuritaire irakienne. Au fond, OBAMA continue de dire qu’il peut combiner une promesse électorale (le retrait dans les 16 mois) et les critères élaborés par les responsables militaires en Irak…. Autant dire que c’est potentiellement risqué!

Qu’en penser? Tout d’abord que le Président semble devoir prendre son temps (mais évidemment, je m’avance puisqu’il peut très bien avoir déjà pris sa décision et n’effectuer ces démarches que pour donner le change… bref, la prédiction en ce domaine est affaire très risquée). La situation en Irak est difficile à évaluer (surtout vue de mon petit fauteuil français!) mais il me semble que l’analogie avec le passé récent peut être instructive (au moins pour cultiver la vertue de Prudence, qui consiste à savoir attendre l’opportunité). Dans les années récentes, de tels retraits limités ont conduit à la reprise des violences. Par ailleurs, l’annonce du retrait pourrait servir la propagande adverse qui serait susceptible de la transformer en victoire. C’est tout le paradoxe des démocraties contemporaines: il leur faut fixer une date-butoir pour rendre plus visible la fin de leur engagement (qui est donc limité par nature), tout en prenant conscience que, ce faisant, elles jouent le jeu de l’adversaire qui lui peut échanger de l’espace contre du temps et du temps contre de la volonté….

A contrario, il semble que le retrait progressif des brigades du "sursaut" n’ait pas conduit à une montée correlative des violences, lesquelles restent localisées, condamnant l’Irak à être encore aujourd’hui un territoire aux situations extrêmement diverses… Ce qui en gêne la lecture évidemment.

L’article fait enfin mention des "pressions " exercées par les mouvements anti-guerre qui attendent le nouveau Président  sur ce sujet. Il me semble que la manoeuvre médiatique est maladroite de la part du quotidien américain: quel sérieux cela donne-t-il aux partisans du retrait rapide? Quelles hypothèques cela fait-il peser sur les décisions du Président sur ce sujet?

Une dernière remarque: il est dommage que personne ne prenne en compte le fait suivant, à savoir que le retrait le plus rapide est celui déjà décidé par la signature du SOFA. Au 1er juillet 2009, il ne devrait plus y avoir de troupes de combat constituées au coeur des villes irakiennes.. et même cette échéance paraît risquée quand on regarde la situation à MOSSOUL. Une stratégie de retrait est-elle vraiment une stratégie "responsable"?

mise à jour: Cette interview de Peter Mansoor vient à point nommé pour mettre en lumière un autre enjeu de la question, celui des relations civilo-militaires (RCM). En effet, la répartition classique des tâches entre les deux mondes s’exprime idéalement à travers le paradigme du professionnalisme (idée de feu Samuel Huntington), qui suggère que le politique fixe les objectifs et que le militaire obéit. Dans cette optique, les militaires américains obéiraient ainsi aux ordres de leur Commandant en Chef. En retour, les responsables militaires sont tenus d’apporter un conseil professionnel aux dirigeants politiques. C’est théoriquement le cas du Président du Comité des Chefs d’Etat-major depuis la loi Goldwater-Nichols de 1986.

En réalité, cette vision idéale ne correspond pas à la réalité. D’abord parce que la culture des officiers dans l"Army se veut a-politique (comprendre "partisane"): c’est le résultat du paradigme Uptonien (du nom d’Emory UPTON, un officier de l’Army qui, après la guerre de Sécession, entrepris de faire prendre pour modèle l’Armée prussienne) qui considère que la "guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens" mais par rupture et discontinuité avec celle-ci. Une fois que la guerre est déclenchée, les politiques cèdent la place aux militaires. Ensuite, parce que le pouvoir politique civil est souvent tenté, surtout depuis la guerre froide, par le contrôle intrusif du pouvoir militaire: c’est le cas avec la RMA "rumsfeldienne" (dite "Transformation") qui consiste à appliquer les principes de la première aux bénéfices des projets de réforme du second. Le divorce entre le pouvoir civil et le pouvoir militaire entamé sous le Président CLINTON a donc perduré sous son successeur de ce fait.

De fait, les RCM nécessitent certainement un ajustement aux EU; question qui n’est pas assez abordée dans les débats actuels internes à l’Army: tout au plus voit-on ressurgir le thème des "généraux faillis" qui n’ont pas su déconseiller aux civils l’invasion de l’Irak, à l’image de leurs pères avec LBJ pour le Vietnam… Parallèlement à ce qui est peut-être considéré comme un fossé générationnel  au sein du corps des officiers, la "révolte des généraux" de 2006 a conduit  à la prise de conscience de l’administration BUSH de la nécessité de changer de stratégie en Irak…

Alors, OBAMA sera-t-il à l’écoute des militaires ou ces derniers seront-ils contraints à la pure obéissance….? En réalité, ce seront certainement des négociations et des marchandages bureaucratiques qui décideront des résultats.

 

Mise à jour n°2: A son tour, l’ambassadeur Ryan CROCKER -dont c’est la fin du mandat commencé en 2007- a donné son opinion sur ses craintes quant à un retrait précipité d’Irak. En tant que membre du Département d’Etat, il a certainement moins tendance que les officiers de l’Army à céder à l’optimisme lors de ses évaluations. Auquel cas, son avis est de taille.

Un élément intéressant surgit à la lumière de ses déclarations: au fond, l’atténuation des violences (qui est vue comme la principale mesure de l’amélioration en Irak par les militaires, lors même que le plan de l’Administration Bush -A New Way Forward- prévoyait près de 18 critères, dont le partage des revenus pétroliers, la réconciliation politique et la fin du clientélisme ethnique étaient tout aussi important que la diminution des "actes significatifs" (SIGACTS)) fait davantage ressortir les problèmes enfouis depuis 2003 et bien avant parfois comme la tension au sujet des limites du Kurdistan (par rapport à MOSSOUL et à KIRKOUK) ou les compétitions internes pour le pouvoir sur chaque communauté (les tribus d’Anbar sont de plus en plus partagées tandis que les partis islamiques du Sud Chiite sont de plus en plus contestés). Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi: les années de la guerre civile ont représenté l’apogée des mécanismes sacrificiels pour les différentes parties en présence avec la montée aux extrêmes entre AQI et les JAM. En effet, ces années, nous le savons maintenant, sont aussi celles des contestations internes au sein de l’insurrection sunnite -Cheiks contre jihadistes- comme du mouvement sadriste -politiques contre religieux contre miliciens.  La fin des violences de masse a certes produit une pacification des relations mais n’a pas éliminé les causes de ces rivalités internes, qui au contraire s’alimentent du soutien donné au PM MALIKI… lequel introduit donc une nouvelle ligne de fracture au sein de la société politique irakienne.

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