Curiosité anthropologique

Lu sur l’agrégateur de nouvelles Iraq Updates (voir colonne de droite: cela me fait penser que j’ai oublié d’annoncer la mise en ligne de mes ressources officielles): « Le département de police de DIYALA a inauguré samedi dernier une exposition présentant un échantillon d’armes légères et moyennes, ainsi que de quelques épées, l’ensemble ayant appartenu à Al Qaida en Irak« . 

Il s’agit apparemment de mettre en valeur toutes les armes découvertes lors de l’ensemble des opérations militaires et policières conduites dans le gouvernorat de DIYALA. Loin d’être un inédit, l’évènement est le second en trois mois, la 5ème Division d’infanterie irakienne ayant déjà monté sa propre exposition.

Au-delà du désir compréhensible d’affirmer la légitimité de son action, ou encore de rassurer l’opinion publique, par l’étalage des armes prises à l’ennemi, nous sommes là dans un cas typique de « trophées », tel que les ethnologues et anthropologues de la guerre connaissent bien.  Pour faire court, il s’agit surtout de s’approprier symboliquement l’identité de l’adversaire (ou de lui en nier une). Dans le cas qui nous occupe, il semble que ce soit à usage interne des membres des institutions de sécurité: s’emparer de « l’essence » de « l’ennemi » pour fonder sa propre légitimité, se rassurer et affirmer sa puissance….

Deux exemples

Le tournant de l’année 2009 a certainement pris date dans les chronologies symboliques des guerres en Irak: il représente l’avènement d’un Etat irakien souverain, dans lequel les forces armées américaines ne seraient plus que des auxilliaires, des conseillers militaires et, jusqu’à nouvel ordre, un employeur majeur au sein de la société irakienne.

Si il y a certainement du vrai dans tout ceci, il ne faut pas non plus sombrer dans la naïveté, notamment car les dates sont surtout des repères conventionnels pour l’historien ou les politiquess, et plus rarement de véritables « évènements ».

Deux exemples viennent illustrer la dynamique du changement et de la continuité dans la présence américaine en Irak et ses conséquences ou interactions avec les facteurs internes à la société irakienne.

Le premier semble exclure la présence américaine, puisqu’il s’agit des négociations en cours entre les partis sunnites pour désigner le futur Président de l’Assemblée Nationale. En effet, le précédent titulaire du poste, un homme de confiance du PM MALIKI, ayant été évincé à la fin du mois de décembre- officiellement pour des raisons liés à son tempérament dictatorial- il s’agit aujourd’hui de choisir son successeur parmi les partis sunnites. En effet, dans le cadre du partage communautaire du pouvoir spécifié dans la formation du Gouvernement Intérimaire de 2004 puis lors des négociations sur la Constitution en 2005, ce poste hautement important est censé échoir à un Sunnite, de façon à compenser leur perte relative d’influence et de pouvoir dans le pays. C’est bien là un résultat de la présence américaine, puisque c’est la projection des catégories « ethnoconfessionnelles » de ses dirigeants et des militaires qui ont conduit partiellement à cet état de fait. Myriam BENRAAD a suffisamment montré combien les Sunnites se percevaient davantage comme « nationalistes » et « Irakiens » avant l’invasion et dans les premiers temps de l’occupation. C’est bien l’idée qu’il y avait eu une mainmise ethnique sur le pouvoir par les clans et les tribus sunnites -idée largement répandue par les Américains- qui a été progressivement intériorisée par les Irakiens. Et de fait, les modalités de l’action militaire en 2003/2004 ont largement contribué à cette situation, même si il ne faut pas tant exagérer les différences d’attitudes entre les unités présentes en zone sunnite et celles présentes en zone chiite ou mixte. D’un autre côté, l’émergence d’un « nationalisme chiite » (celui de Moqtada SADR) comme la montée en puissance des mouvements sunnites « djihadistes » (internationalistes) ont aussi participé de la « communautarisation » de la société irakienne. Quoiqu’il en soit, les négociations au sujet de la désignation du speaker montrent aussi que les désaccords et les compétitions ne s’exercent plus par la violence. Enfin, elles démontrent également la fragmentation politique de la communauté sunnite et le rééquilibrage des partis « traditionnels » (Conseil des Oulémas, Parti Islamique Irakien) par les petits partis…. en attendant les élections provinciales du 31 janvier qui pourraient accélérer cette recomposition.

La deuxième histoire se passe dans une unité américaine cantonnée dans un avant-poste combiné au coeur de SADR CITY -l’ancien fief de l’Armée du Mahdi de Moqtada SADR. L’article tente de montrer les difficultés nouvelles  auxquelles sont confrontés les militaires américains depuis le 1er janvier: obligation d’obtenir des mandats d’arrêts avant les raids, début du démantèlement des avant-postes, etc.  En réalité, ces difficultés masquent mal la persistance de plus anciennes, notamment liées ici à la situation géographique. Depuis mai en effet, le quartier a été soumis à un quadrillage, prélude au contrôle croissant de la population par les forces combinées de l’Army et des militaires et policiers irakiens. Mais si l’étoile de Moqtada SADR pâlit, il ne semble pas que la situation des « forces de la Coalition » ne soit meilleure aujourd’hui: les Américains sont craints, mais les militaires irakiens restent globalement détestés ou méprisés, quand leurs unités ne sont pas tiraillées entre des obédiences contraires et des conflits de légitimité. Les « groupes spéciaux pro-iraniens » (dont il reste difficile à déterminer les liens exacts avec l’Iran, à l’exception de la fourniture d’armes et de l’encadrement technique pour certains, mais certainement pas pour tous) restent dangereux et les opérations de police destinées à démanteler ces réseaux persistent. Une question lancinante traverse l’article: le départ des militaires américains est-il une bonne chose en terme de sécurité? En effet, la présence dissuasive et le contrôle de la population ne fonctionnent que dans la durée: ce mouvement de longue haleine -au contraire des régions du « Triangle Sunnite » ou des « ceintures Sud » de la capitale, « pacifiées » depuis l’automne 2007- vient juste de commencer à SADR CITY, l’un des quartiers les plus déshérités d’Irak. Bref, l’action militaire, psychologique et édilitaire de la « contre-insurrection » ne peut se limiter à ces quelques mois de présence. Or, les militaires américains devront normalement quitter les villes et se retirer dans leurs Forward Operating Bases (les FOB) d’ici le début du mois de juillet. Si certaines régions d’Irak sont prêtes à cette transition, on sent bien dans l’article que ce n’est pas le cas à SADR CITY: la peur des représailles de la part des Madhistes reste prégnante. La « contre-insurrection » est vraiment une affaire locale….

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