Quelques éléments sur les élections

Pas grand chose pour le moment puisque les résultats sont attendus lundi au plus tôt. Ce que l’on peut dire est que la participation ne semble pas avoir été très forte à l’exception d’Anbar et des zones mixtes du nord. La sécurité était maximale et aucun incident sérieux ne semble avoir éclaté en ce jour.

Pour en savoir plus:

-un graphique  du New York Times

-plusieurs reportages de terrain sur le blog du New York Times.

Avant les élections (mis à jour)

Maintenant que tout, ou presque, fonctionne de nouveau ici (mais rien ne sera plus vraiment comme avant non plus…), quelques mots sur l’affaire du mois en Irak, à savoir les élections provinciales

Quatre zones-clé:

-DIYALA où les oppositions ethniques entre Kurdes et Arabes se doublent des rapports complexes et conflictuels entre le gouvernement provincial (majoritairement chiite -du Conseil Suprême Islamique- mais allié à certaines tribus sunnites des "Fils de l’Irak" et à d’anciens insurgés nationalistes) et le gouvernement central (le PM MALIKI cherche en effet à débaucher les tribus pour asseoir ses partisans dans les provinces).

-le Sud Chiite, les partis islamistes (notamment le Conseil Suprême de la Révolution Islamique et le parti FADILHA, scission du mouvement sadriste) semblent assurés de conserver une majorité, même si le PM MALIKI cherche là aussi à débaucher les tribus. Toutefois, deux éléments entrent en compte: les partis islamiques contrôlent encore les institutions provinciales et donc les sources de patronage, tandis que l’enjeu est surtout (hors BASSORAH) de s’attacher les électeurs et partisans de SADR (qui ne présente pas de candidats sous cette étiquette) dont le mouvement est partagé entre les jusqu’aux-boutistes "miliciens" et les religieux.

-la province d’ANBAR est le lieu où s’affrontent le Parti Islamique Irakien (issu des Frères Musulmans) et les différentes listes des tribus. En effet, le mouvement du "Réveil" est aujourd’hui contesté par de nombreuses tribus, notamment par les Anciens. C’est largement le résultat de la politique de soutien sélectif des Américains qui a fait émerger des "homo novi" au détriment de leaders traditionnels. La Ligue des Tribus d’Irak est ainsi l’un des compétiteurs les plus sérieux des successeurs de Cheik SATTAR. En sus, les partisans baasistes tentent de regagner leur influence au sein des tribus, tandis que le PM MALIKI fait de même (à travers les Conseils de Soutien Tribaux).

-Enfin, la province de NINIVE (et notamment MOSSOUL) sera la plus cruciale. Depuis 2005, le gouvernement est aux mains des Kurdes (même si le gouverneur est un Arabe) bien qu’ils soient minoritaires. Cela suscite à la fois la crainte des Arabes (et leur soutien aux mouvements insurgés) et celle des Kurdes (qui craignent de perdre le terrain "grignoté" depuis 2003 par un mélange de protection et d’intimidation, tant vis à vis des Arabes que des minorités turkmènes et chrétiennes). Bref, une situation potentiellement explosive d’autant que la région reste la plus vulnérable sur le plan de la sécurité. Par ailleurs, cette affaire marque l’opposition croissante entre le PM MALIKI et ses anciens alliés des partis Kurdes. 

Dans ces quatre régions, les résultats seront à observer attentivement. Outre les enjeux de rivalités locales (et parfois tribales ou familiales), l’enjeu national est la capacité du PM MALIKI à gagner le gouvernement de certaines provinces pour son parti et ses affidés. Ultimement, cela peut lui donner des cartes à jouer pour les futures élections à l’Assemblée Nationale qui devraient se tenir dans un an.

Certes, des attentats et des assassinats de candidats se multiplient. Ils ne sont pas tous l’oeuvre d’AQI ou des "groupes spéciaux": certains n’acceptent pas encore la règle des élections. Néanmoins, les élections devraient pouvoir se dérouler normalement (elles ont en fait déjà commencé pour les prisonniers, les officiers de police et les personnes hospitalisées). Le vrai danger est à attendre à la proclamation des résultats: leur acceptation ou leur rejet sera le vrai "test" de la validité de la stratégie politique et militaire des Américains depuis 2007.

Mise à jour: Bien évidemment, tout ceci s’inscrit dans une analyse multiscalaire de la chronologie politique et sociale irakienne (voir commentaires). De plus, on voit bien les limites de la capacité des Américains à informer le produit de leur présence. Comme le disent les généraux DESPORTES et SMITH, "l’utilité de la force" (je préfère "efficacité et légitimité" pour ma part) est aujourd’hui en crise: elle participe non plus à la décision mais elle informe le contexte dans lequel cette dernière pourra intervenir… Dans le cas des guerres en Irak, la présence américaine a surtout montré ses limites à véritablement imposer une solution politique. A tel point que l’on caricature à peine la chronologie si l’on dit que le plan du "sursaut" de 2007 a surtout consisté à revoir à la baisse les ambitions politiques, à savoir "stabiliser l’Irak" (ou plus précisément, donner de l’air au gouvernement irakien en abaissant le niveau de violence par la protection de la population civile). Sur le plan militaire, l’approche "populo-centrée" (ou culturelle) a bien sur lancé un processus d’ingénierie sociale sur certains groupes: on ne peut pas nier que les candidats d’aujourd’hui ne réflètent en partie les négociations serrées menées par les militaires américains au fur et à mesure du "sursaut" (ou avant pour ANBAR). Néanmoins, la plupart des tensions à l’oeuvre actuellement résultent pour une bonne part de processus entamés avant l’arrivée des Américains. Raison pour laquelle il faut alterner chronologie fine et longue durée dans l’étude de tout ceci.  Au risque de paraître naïf, je dirais que les différents acteurs locaux et nationaux (voire régionaux) ont autant instrumentalisé les Américains et le fait de leur présence en tant que "puissance occupante" (soit de jure entre juillet 2003 et le 31 décembre 2008) que ceux-ci n’ont cherché à user de l’adage "diviser pour mieux régner". On est assez loin d’une approche néocoloniale, voire même d’une résurrection du "contrôle indirect".

Au fond, le seul phénomène véritablement nouveau est celui de l’émergence du PM MALIKI (faire une recherche sur ce blog grâce à l’outil de la colonne de droite). Assez faible au départ car prisonnier d’une coalition assez puissante (SADR, le Conseil Suprême Islamique, les partis kurdes), soutenu voire contrôlé par les Américains (cf. WOODWARD qui a révélé la mise sur écoute de son bureau pendant les débuts de son mandat), Nouri Al Maliki a semblé une simple marionnette, un "fantoche".

En réalité, la tension entre ce contrôle américain et l’idéal du "changement de régime" a surtout produit un homme qui a su gérer cette tension, c’est à dire utiliser le soutien américain (pour former une armée qui semble être dans sa main) pour éliminer ses rivaux les plus puissants (le mouvement sadriste), s’associer les tribus (dans la lignée du "Réveil"), puis se retourner contre ses alliés et apparaître comme la seule alternative au chaos tribal ou à la dictature milicienne. En retour, il a su profiter de la liberté croissante de manoeuvre que les Américains lui ont laissé par peur de paraître trop diriger le pays et le processus de "démocratisation"…. Décidemment, on est loin du modèle colonial (sur ce sujet, j’invite mes lecteurs à lire le dernier ouvrage de Henry LAURENS, L’empire et ses ennemis, paru au Seuil cette année).

Tempête

Un mot rapide (j’ai provisoirement récupéré Internet) pour dire que nous avons été pris en pleine tempête (Gers).

Pas de dégats pour nous, mais pour d’autres, c’est assez grave.

Un bon point: la solidarité existe encore dans ce vieux pays….

Un retrait "responsable"? (mise à jour n°2)

Le New York Times d’hier revient sur la promesse du nouveau Président d’effectuer un "retrait responsable d’Irak" dans les 16 mois.

Il a rencontré hier les responsables politiques (essentiellement le vice-président BIDEN) et militaires (les chefs d’Etat-major, le Président du Comité des Chefs d’Etat-major, les généraux PETRAEUS et ODIERNO). Ceux-ci préparaient depuis la semaine dernière cette réunion par la mise au point de différents scénarios de retrait.

Rappelons que, depuis la signature de l’Accord sur le Statut des Forces (SOFA) en fin novembre, la date de retrait ultime est fixée au 31 décembre 2011 (selon la promesse faite la Président BUSH cet été) avec une étape intermédiaire, à savoir le retrait des troupes de combat des centres urbains pour le mois de juillet 2009.

Il reste 14 brigades actuellement en Irak (en comptant celles qui ont été transformées en Transition Task Force) et deux d’entre elles sont programmées au retour pour l’été. En tant que tel, le retrait du reliquat des unités américaines pourrait effectivement être realisé dans les 16 mois, tout en se souvenant que le Président OBAMA a toujours défendu l’idée (celle de BIDEN en fait) de garder une force d’intervention (au départ en Jordanie, aujourd’hui en Irak) et des conseillers militaires.

Mais il ne faut pas réduire ce problème aux affaires logistiques. Le retrait "responsable" dont parle le nouvel occupant de la Maison-Blanche concerne aussi la sécurité des troupes et la situation en Irak. Raison pour laquelle, aux dires cet article, l’entretien avec ODIERNO a surtout consisté à prendre le pouls de la situation politique et sécuritaire irakienne. Au fond, OBAMA continue de dire qu’il peut combiner une promesse électorale (le retrait dans les 16 mois) et les critères élaborés par les responsables militaires en Irak…. Autant dire que c’est potentiellement risqué!

Qu’en penser? Tout d’abord que le Président semble devoir prendre son temps (mais évidemment, je m’avance puisqu’il peut très bien avoir déjà pris sa décision et n’effectuer ces démarches que pour donner le change… bref, la prédiction en ce domaine est affaire très risquée). La situation en Irak est difficile à évaluer (surtout vue de mon petit fauteuil français!) mais il me semble que l’analogie avec le passé récent peut être instructive (au moins pour cultiver la vertue de Prudence, qui consiste à savoir attendre l’opportunité). Dans les années récentes, de tels retraits limités ont conduit à la reprise des violences. Par ailleurs, l’annonce du retrait pourrait servir la propagande adverse qui serait susceptible de la transformer en victoire. C’est tout le paradoxe des démocraties contemporaines: il leur faut fixer une date-butoir pour rendre plus visible la fin de leur engagement (qui est donc limité par nature), tout en prenant conscience que, ce faisant, elles jouent le jeu de l’adversaire qui lui peut échanger de l’espace contre du temps et du temps contre de la volonté….

A contrario, il semble que le retrait progressif des brigades du "sursaut" n’ait pas conduit à une montée correlative des violences, lesquelles restent localisées, condamnant l’Irak à être encore aujourd’hui un territoire aux situations extrêmement diverses… Ce qui en gêne la lecture évidemment.

L’article fait enfin mention des "pressions " exercées par les mouvements anti-guerre qui attendent le nouveau Président  sur ce sujet. Il me semble que la manoeuvre médiatique est maladroite de la part du quotidien américain: quel sérieux cela donne-t-il aux partisans du retrait rapide? Quelles hypothèques cela fait-il peser sur les décisions du Président sur ce sujet?

Une dernière remarque: il est dommage que personne ne prenne en compte le fait suivant, à savoir que le retrait le plus rapide est celui déjà décidé par la signature du SOFA. Au 1er juillet 2009, il ne devrait plus y avoir de troupes de combat constituées au coeur des villes irakiennes.. et même cette échéance paraît risquée quand on regarde la situation à MOSSOUL. Une stratégie de retrait est-elle vraiment une stratégie "responsable"?

mise à jour: Cette interview de Peter Mansoor vient à point nommé pour mettre en lumière un autre enjeu de la question, celui des relations civilo-militaires (RCM). En effet, la répartition classique des tâches entre les deux mondes s’exprime idéalement à travers le paradigme du professionnalisme (idée de feu Samuel Huntington), qui suggère que le politique fixe les objectifs et que le militaire obéit. Dans cette optique, les militaires américains obéiraient ainsi aux ordres de leur Commandant en Chef. En retour, les responsables militaires sont tenus d’apporter un conseil professionnel aux dirigeants politiques. C’est théoriquement le cas du Président du Comité des Chefs d’Etat-major depuis la loi Goldwater-Nichols de 1986.

En réalité, cette vision idéale ne correspond pas à la réalité. D’abord parce que la culture des officiers dans l"Army se veut a-politique (comprendre "partisane"): c’est le résultat du paradigme Uptonien (du nom d’Emory UPTON, un officier de l’Army qui, après la guerre de Sécession, entrepris de faire prendre pour modèle l’Armée prussienne) qui considère que la "guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens" mais par rupture et discontinuité avec celle-ci. Une fois que la guerre est déclenchée, les politiques cèdent la place aux militaires. Ensuite, parce que le pouvoir politique civil est souvent tenté, surtout depuis la guerre froide, par le contrôle intrusif du pouvoir militaire: c’est le cas avec la RMA "rumsfeldienne" (dite "Transformation") qui consiste à appliquer les principes de la première aux bénéfices des projets de réforme du second. Le divorce entre le pouvoir civil et le pouvoir militaire entamé sous le Président CLINTON a donc perduré sous son successeur de ce fait.

De fait, les RCM nécessitent certainement un ajustement aux EU; question qui n’est pas assez abordée dans les débats actuels internes à l’Army: tout au plus voit-on ressurgir le thème des "généraux faillis" qui n’ont pas su déconseiller aux civils l’invasion de l’Irak, à l’image de leurs pères avec LBJ pour le Vietnam… Parallèlement à ce qui est peut-être considéré comme un fossé générationnel  au sein du corps des officiers, la "révolte des généraux" de 2006 a conduit  à la prise de conscience de l’administration BUSH de la nécessité de changer de stratégie en Irak…

Alors, OBAMA sera-t-il à l’écoute des militaires ou ces derniers seront-ils contraints à la pure obéissance….? En réalité, ce seront certainement des négociations et des marchandages bureaucratiques qui décideront des résultats.

 

Mise à jour n°2: A son tour, l’ambassadeur Ryan CROCKER -dont c’est la fin du mandat commencé en 2007- a donné son opinion sur ses craintes quant à un retrait précipité d’Irak. En tant que membre du Département d’Etat, il a certainement moins tendance que les officiers de l’Army à céder à l’optimisme lors de ses évaluations. Auquel cas, son avis est de taille.

Un élément intéressant surgit à la lumière de ses déclarations: au fond, l’atténuation des violences (qui est vue comme la principale mesure de l’amélioration en Irak par les militaires, lors même que le plan de l’Administration Bush -A New Way Forward- prévoyait près de 18 critères, dont le partage des revenus pétroliers, la réconciliation politique et la fin du clientélisme ethnique étaient tout aussi important que la diminution des "actes significatifs" (SIGACTS)) fait davantage ressortir les problèmes enfouis depuis 2003 et bien avant parfois comme la tension au sujet des limites du Kurdistan (par rapport à MOSSOUL et à KIRKOUK) ou les compétitions internes pour le pouvoir sur chaque communauté (les tribus d’Anbar sont de plus en plus partagées tandis que les partis islamiques du Sud Chiite sont de plus en plus contestés). Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi: les années de la guerre civile ont représenté l’apogée des mécanismes sacrificiels pour les différentes parties en présence avec la montée aux extrêmes entre AQI et les JAM. En effet, ces années, nous le savons maintenant, sont aussi celles des contestations internes au sein de l’insurrection sunnite -Cheiks contre jihadistes- comme du mouvement sadriste -politiques contre religieux contre miliciens.  La fin des violences de masse a certes produit une pacification des relations mais n’a pas éliminé les causes de ces rivalités internes, qui au contraire s’alimentent du soutien donné au PM MALIKI… lequel introduit donc une nouvelle ligne de fracture au sein de la société politique irakienne.

Le survivant

Non, il ne s’agit pas du titre d’une série TV, mais bien du portrait de l’homme qui durant 4 années et demi a servi comme gouverneur de la province de NINIVE dont la capitale, MOSSOUL, incarne les succès initiaux de PETRAEUS mais aussi l’épine dans le flanc de la stratégie de contre-insurrection.

Duraid KASHMOULA est un Arabe sunnite particulièrement peu réceptifs aux discours communautaristes, ce qui lui  a valu les accusations de "marionnettes des Kurdes" par l’insurrection sunnite qui sévit encore dans la ville… Mais ce qui l’a surtout confronté à plusieurs tentatives d’assassinat dont il a toujours réchappé.

Il a connu les illusions de la fin de l’année 2003 quand, par la patience, la diplomatie et une stratégie intégrant les actions sur l’ennemi et les actions sur la population, David PETRAEUS faisait de MOSSOUL  un modèle pour l’avenir.

Il a connu les première désillusions lorsque, la 101ème division aéromobile ayant quitté la zone pour laisser la place à la TF OLYMPIA moins bien dotée en effectifs et les insurgés sunnites rayonnant à partir de FALLOUJAH pour ranimer la peur de la mainmise kurde sur la ville, son cousin -le gouverneur précédent- était assassiné.

Il a connu le choc du 10 novembre 2004, lorsque les insurgés sunnites lancèrent une attaque surprise qui décapita en une journée l’infrastructure politique et sécuritaire de la ville. Les combats de la "brigade Stryker" pour reprendre la ville durèrent jusqu’en janvier 2005 et se poursuivirent encore toute l’année. Mais l’appel au boycott par les insurgés donna le pouvoir aux Kurdes… et le garda au gouverneur.

Il a connu les années de terreur et de haine ethnique entre 2005 et 2008, puis les opérations américaines et irakiennes pour "sécuriser" la ville. Pensant rééditer le succès de BAGDAD, ces actions continuèrent à achopper sur le problème ethnique, les Sunnites refusant d’être réconciliés au gouvernement par peur de la poussée Kurde comme à KIRKOUK.

Il vit ses derniers jours en tant que gouverneur de la province la plus troublée d’Irak: ayant survécu, il s’exilera alors à Erbil dans le Kurdistan régional semi-autonome une fois les élections provinciales passées et son successeur choisi.

 

Mise à jour: et pour illustrer encore une fois la folle prétention à vouloir juger de l’Histoire, je renvoie à ce cri du coeur de Déborah HAYNES qui fut durant les 5 dernières années envoyée spéciale du Times en Irak. Une bonne occasion de rester humble face à cet "objet d’étude" qu’est la guerre en Irak… Au coeur des ténèbres, la lumière luit toujours pour celui qui veut la voir.. Elle n’efface pas les erreurs et les crimes du passé mais elle montre qu’il n’y a pas que cela…

Pas de région fédérale à Bassorah

Il y a un mois, j’évoquais le projet de référendum sur la création d’une région fédérale à Bassorah. Cette dernière serait une alternative au projet du Conseil Suprême Islamique en Irak visant à fédérer les neuf gouvernorats du sud chiite. En effet, au contraire de ce dernier plan, la région fédérale de Bassorah se ferait sur une base multiethnique et multiconfessionnelle, tout en reconnaissant un pouvoir important au gouvernement central (notamment sur le pétrole).

Or, le seuil de 10% de l’électorat requis pour signer la pétition (soit environ 140 000 signatures) ne semble pas avoir été atteint à la date du 11 janvier. Autrement dit, le projet est avorté… pour le moment (mais il semble bien, pour les raisons que je vais exposer, qu’il n’obtienne pas plus de succès dans un avenir proche).

Cette histoire, loin d’être anecdotique, est en fait cruciale car elle pose la question du fédéralisme en Irak et donc des rapports complexes entre les régions et entre les catégories ethnoconfessionnelles. Pour beaucoup d’occidentaux (et notamment les journalistes américains), le résultat de la présence américaine en Irak depuis 2003 est un communautarisme exacerbé, dont la montée en puissance des milices et des tribus sunnites aggraverait encore la dynamique.

Or, que nous apprend cet échec? Tout d’abord que la question de la décentralisation, si elle reste vivace, ne se pose plus qu’en terme de fédéralisme et non plus d’autonomie régionale dans la grande majorité de l’Irak. Bassorah représentait en effet un terreau particulièrement fertile du fait de son passé fédéral et du consensus des élites au-delà des différences confessionnelles sur la gestion de la région et ses rapports avec Bagdad. Le vote de la loi sur le fédéralisme en octobre 2006 -qui représentait pour les partis favorables à un Etat confédéral une étape importante dans le processus de décentralisation- semble être la dernière victoire du front fédéraliste (le Conseil Suprême de la Révolution Islamique -chiite-, les partis kurdes et certains partis sunnites). Depuis, pas de réelle avancée dans cette direction.  Deuxièmement, cet échec montre surtout le faible soutien populaire au projet, d’autant que ce dernier n’a jamais pu, selon Reidar VEISSER, susciter suffisamment de mobilisation des moyens médiatiques ni créer une identité alternative au sentiment national irakien.

Au fond, la bonne nouvelle de notre point de vue français (et irakien aussi) est la bonne santé de ce sentiment national. Mis à mal par des années de sectarisme communautaire (notamment chez les Chiites mais aussi les Kurdes qui jouent de leur propre agenda dans le Nord), il a survécu, peut-être paradoxalement grâce ou à cause de la présence américaine. Celle-ci a alimenté le nationalisme d’une grande partie des Sunnites et des milieux populaires urbains ou des tribus rurales chiites (qui forment l’essentiel de cette population, largement ralliée au mouvement sadriste jusqu’en 2007). 

Le personnage-clé de cette histoire est bien entendu Nouri Al Maliki: son nationalisme, même si il est peut être suspect aux yeux de VEISSER qui n’explique pas pourquoi le premier ministre n’a pas cherché à faire la réforme institutionnelle qui aurait pu préserver le pouvoir central (et de fait, la constitution de l’Irak en fait un Etat fédéral), est un des arguments majeurs dont il dispose dans les élections à venir. (note: pour ce qui me concerne, j’incline à penser que Maliki instrumentalise le nationalisme ET le communautarisme…). Il lui faudrait pour cela élargir la coalition au pouvoir à des partis non chiites… D’autant que ses rivaux fédéralistes (le Conseil Suprême et les Kurdes), qu’il semble avoir instrumentalisé contre Sadr à compter de novembre 2006 et jusqu’au printemps 2008, ont de plus en plus de mal à cacher leur agacement face à l’accroissement du pouvoir gouvernemental, notamment grâce à l’abaissement des milices (les partis disposant de milices ne peuvent se présenter aux élections provinciales) et à la montée en puissance des forces armées et de sécurité…. formées par les Américains. 

Or, les élections ne sont pas le seul chemin vers le pouvoir. Si il doit convaincre les électeurs dans chaque province (et notamment bien sur les Chiites) -ce qu’il s’efforce de faire en instrumentalisant en ce sens les Conseils de Soutien Tribaux créés pour la réconciliation- le PM doit aussi se méfier du front fédéraliste. Le poste de speaker du Parlement n’est pas toujours pas attribué. Or, on se souvient qu’une des raisons de l’éviction du titulaire précédent était sa proximité avec le PM et donc sa répugnance à faire voter une motion de censure. On comprend mieux le soutien des partis chiites majoritaires (dont le Conseil Suprême) à la candidature d’un Sunnite pour ce poste-clé. Il ne s’agit pas de "répartition équitable" des postes entre les confessions et les groupes parlementaires, mais bien d’une volonté de faire échouer l’élection d’un candidat nationaliste….qui servirait plus les intérêts du PM que ceux du Front fédéraliste.

Au-delà, en ce jour où OBAMA est investit 44ème président des Etats-Unis, il est important de rappeler les positions passées des Démocrates et de l’immense majorité de la presse américaine sur ce sujet: soutenant hier la création d’un Etat tripartite confédéral (on se souvient de BIDEN disant face à Sarah PALIN que les haines entre Sunnites et Chiites en Irak étaients séculaires -alors que la conversion de la majorité des tribus au chiisme ne date que du milieu du XIXème siècle- et donc qu’ils fallaient les séparer pour leur propre bien), ils semblent aujourd’hui convaincus que le front fédéraliste dispose effectivement d’une majorité pour rejeter Maliki, lequel n’a pas que des ennemis aux EU. Outre d’être favorable à un Etat centralisé, il est aussi jugé responsable de la lenteur des progrès de la réconciliation en Irak………

Pour ma part, et je laisserais juger le lecteur sur ce point, il me semble que, si la menace d’un pouvoir personnel du PM est assez probable, il est malhonnête de lui reprocher lesdites lenteurs. Après tout, il n’est pas si puissant que cela, et ses rivaux restent forts: Sadr jusqu’en 2008 "tenait" la rue chiite, le Conseil Suprême Islamique et les deux partis Kurdes bénéficient du soutien américain (et iranien pour le premier) tout autant que de l’écrasante majorité au sein des Assemblées Provinciales… Ce qui nous renvoit aux élections de la semaine prochaine…..

On en veut à l’éducation

C’est là la question: après le Ministre de l’Education jeudi dernier, c’est au tour du vice-ministre d’être visé par un attentat… et de s’en tirer. A qui profite le crime?

Autres nouvelles: les tensions entre Maliki et les Kurdes au sujet des Conseils tribaux que celui-ci a établi l’année dernière pour s’attirer une clientèle électorale (son parti n’étant pas aussi bien installé au sein des assemblées provinciales que ses rivaux)… signe que Maliki n’a peut-être plus besoin de l’alliance avec les partis Kurdes et avec le Conseil Suprême de la Révolution Islamique en Irak.

Et pour finir, les tensions politiques à l’approche des élections (31 janvier) existent aussi entre les tribus sunnites: signe que la politique de réintégration a aussi produit de nouvelles compétitions internes.

Histoire du mouvement sadriste depuis 2003

Marisa COCHRANE, une jeune historienne travaillant au sein de l’Institute for the Study of War -un centre de recherche lié à des universitaires néoconservateurs comme Kimberly et Frédérick KAGAN- et par ailleurs "historiographe" de Raymond ODIERNO pour son temps de commandement à la tête de la Force Multinationale-Irak, nous livre deux intéressants travaux historiques sur le mouvement sadriste.

Le premier traite de manière inédite de la structure et de la réalité des "groupes spéciaux pro-iraniens". Loin d’être seulement une invention rhétorique des Américains pour stigmatiser SADR en le liant aux divers gangs chiites et à "l’étranger perse", ces groupes spéciaux ont une existence réelle. Passant au crible plusieurs hypothèses, Marisa COCHRANE conclut que les "groupes spéciaux" sont une entité créée par un dissident du mouvement sadriste (Qais KHAZALI), financée par les Services Spéciaux iraniens, et rebaptisée "La ligue des Vertueux" (Asaib Alh al-Aq) par son chef.

Le second analyse l’évolution interne et externe du mouvement de Moqtada SADR. Plus particulièrement, l’auteur montre comment ce mouvement s’est progressivement lézardé sous l’effet de rivalités internes et de pressions externes. Pour résumer, après une période faste (été 2003-été 2004) durant laquelle le mouvement tente de se structurer à la manière du Hezbollah libanais et lutte contre les forces de la Coalition en manipulant ainsi les griefs et ressentiments de ses clients (les urbains pauvres de Sadr City, les tribus rurales du Sud Chiite), le mouvement échoue lors des deux insurrections d’avril et d’août 2004. Abandonné par ses financements habituels (un ayatollah irakien réfugié en Iran), Moqtada Sadr choisit de participer au processus politique: sa stratégie prédatrice et sectaire lui permet de se gagner de nouveaux soutiens et financements, mais sa rhétorique nationaliste inquiète les Iraniens et leurs partisans. C’est l’époque où se serait créée la "ligue des vertueux" avec la scission entre KHAZALI et SADR. Cette période durant laquelle SADR est le soutien principal des gouvernements JAFAARI et MALIKI voit la croissance des tensions internes entre les partisans d’une collaboration avec les Américains, ceux qui souhaitent la poursuite de l’action armée en prenant le contrôle de l’Armée du Madhi (JAM) et ceux qui souhaitent se débarasser des éléments "criminels et pro-iraniens". A partir de la fin de l’année 2006, le PM MALIKI retire sa protection à SADR dès lors qu’il sait pouvoir s’appuyer sur les rivaux de ce dernier (Le Conseil Suprême Islamique, la Faction FADHILA -elle-même issue du parti de Sadr, et son propre parti, le Dawa islamique), notamment dans le Sud, et qu’il comprend qu’il peut instrumentaliser le "sursaut" américain. Entre janvier 2007 et la fin août, les opérations américaines conduisent à démanteler  temporairement les "groupes spéciaux" et à faire monter la pression sur Sadr, qui s’est réfugié en Iran afin de poursuivre le cursus théologique devant lui donner le statut d’ayatollah (comme je l’ai déjà dit, le chiisme irakien est structuré autour de clercs reconnus qui ne possèdent pas directement le pouvoir politique mais préfèrent être les "éminences grises" ou les "sages"). En août, la bataille de Karbala entre les JAM et le Corps Badr (la milice du Conseil Suprême Islamique) pousse Sadr à appeler au cessez-le-feu. La trêve est de nouveau reconduite en février 2008. A compter du printemps de cette année, face à la reconstitution des "groupes spéciaux" et le risque de voir Sadr reprendre en main les rênes de son mouvement, le gouvernement MALIKI décide de s’appuyer sur les partis chiites du Sud pour "nettoyer" BASSORAH, puis Sadr City. Ces deux opérations sont des succès: elles confirment l’isolement croissant de Sadr par rapport à la tendance "militariste" et son recul dans l’audience chiite au profit de ses rivaux et du PM.  A l’été 2008, il annonce ainsi la dissolution de l’Armée du Mahdi et sa transformation en mouvement d’action sociale et religieuse. Sa rhétorique anti-américaine s’exprime  de moins en moins, tandis que les députés de son mouvement tendent à faire cavalier seul, à l’exception de la session mouvementée du Parlement durant laquelle certains tenteront de s’opposer maladroitement à l’adoption du SOFA.

Plusieurs remarques: les pressions externes (les opérations militaires de 2007 et 2008, les arrestations ciblées, la stratégie de communication des Américains visant à enfoncer un coin entre Sadr, les groupes spéciaux et les différentes tendances internes au mouvement) ont ainsi amplifié les rivalités et tensions internes. La personnalité du jeune clerc n’a certainement pas aidé son mouvement: il manquait à la fois de la légitimité religieuse (n’ayant pas achevé son cursus) et de la matûrité des anciens compagnons de son père, parmi lesquels KHAZALI et les deux ARAJI, députés sadristes de la capitale. Marisa COCHRANE conclut à la fin du mouvement ou du moins à son incapacité à se restructurer pour peser durablement dans la vie politique irakienne. …. Wait and See

Voter en Irak: les préparatifs pour les élections provinciales

Le blog des correspondants du New York Times en Irak (Baghdad Bureau) donne aujourd’hui une description détaillée de la procédure de vote telle qu’elle devrait se dérouler le 31 janvier prochain, ainsi que des mesures de sécurité prises pour l’occasion. On rappelera ainsi que, lors des élections de 2005, les votants avaient eu le doigt tâché de pourpre pour les identifier: cette année, la couleur est tenue secrète jusqu’au dernier moment et la Haute Commission chargée de l’organisation des élections a indiqué que l’encre viendrait de l’extérieur du pays….

"Il est grand temps pour les Marines" CONWAY et la "guerre irrégulière" (mis à jour)

Lors d’une tournée dans les principales bases des Marines en Irak et en Afghanistan, le Commandant du Corps des Marines (CMC), le général CONWAY, a  plusieurs fois rappelé qu’il était grand temps pour les Marines de quitter l’Irak pour l’Afghanistan, au motif qu’ils étaient une "machine combattante" et que le rôle à ANBAR avait été "réduit au Nation-Building". 

Voilà une pensée qui n’a rien de vraiment nouveau chez cet homme. En octobre 2007, lors d’une rencontre avec les autres chefs d’Etat-major et le Secrétaire GATES, il avait déjà exprimé cette demande, appuyant sa requête sur les capacités interarmes "natives" des unités du Corps des Marines (les Marine Air-Ground Task Forces). Le même mois, et à plusieurs reprises, le général CONWAY avait également exprimé ses doutes tant sur l’intérêt du MRAP que sur celui des nouvelles vestes de combat des Marines. D’autres arguments étaient avancés qui entraient dans la défense d’une certaine "culture institutionnelle" propre au Corps des Marines: l’USMC est agile, léger et expéditionnaire….. Comment comprendre ce qui semble une résistance particulièrement claire contre la "guerre irrégulière", dont pourtant le DoD vient de faire une priorité à l’égal des missions de combat "conventionnelles".

Il y aurait beaucoup à dire sur cette attitude du CMC et sur ses méthodes. Rappelons en premier lieu que la "culture" dont il est question ici a beaucoup à voir avec l’oeuvre incisive que lui avait consacré un défunt récent, le Lieutenant-général Victor KRULAK, père du CMC Charles KRULAK, dans First To Fight. Dans ce livre, KRULAK père cherchait à montrer comment le Corps avait eu à faire face à une "lutte pour sa survie" aux lendemains de la Seconde Guerre Mondiale, menacé qu’il était par la réorganisation et la rationalisation de l’établissement de Défense au sortir de celle-ci. En 1952, au terme d’un lobbying intense, une loi votée par le Congrès faisait du Corps des Marines une institution virtuellement immortelle, ses effectifs ne pouvant descendre en dessous de 3 divisions. KRULAK expliquait ainsi toute l’histoire du Corps comme une "lutte pour la pertinence" et contre la "redondance": en conséquence, depuis la fin du XIXème siècle, les dirigeants successifs de l’institution n’avaient cessé de batailler pour dégager une mission noble et spécifique. Après des années de tatonnements, desquelles n’étaients pas exemptes les luttes intestines et les débats parfois houleux (lorsque le CMC LeJEUNE avait demandé la fermeture des Ecoles du Corps pour rédiger le tentative manual on landing operations en 1934, les directeurs desdites Ecoles n’avaient obtempéré que pour mieux préparer la rédaction de leur propre manuel, le fameux Small Wars Manual, l’année suivante), la mission de débarquement amphibie prenait le rôle de mission propre et prestigieuse. 

Un second élément de cette culture, et peut-être celui dont les Marines déployés en Irak (je pense notamment au général MATTIS) se sentent les plus proches, tient dans les capacités d’innovation supposées dont les membres de l’institution seraient les détenteurs. Du fait des déploiements "coloniaux", notamment lors des "guerres de la Banane" dans les Caraïbes, et de la décentralisation des responsabilités aux plus bas échelons, les Marines auraient ainsi innové. Cette capacité "native" d’adaptation sur le terrain est aujourd’hui cultivée jusqu’au conformisme, à tel point que la "culture guerrière" de l’institution se nourrit aussi du mythe des héros marginaux et seuls de la Seconde Guerre Mondiale et aussi de la guerre du Vietnam (de cette période, nul doute que la principale innovation dont le Corps se crédite volontiers lui-même est celle des Combined Actions Platoons, des unités indigènes formées de villageois et encadrées par des Marines qui vivaient avec elles -même si il s’agit ici d’une reprise plus lointaine d’autres procédés, on pense aux GMCA français en Indochine). 

Un troisième trait tient justement à la coexistence entre plusieurs "rôles idéaux" au sein du Corps: si la capacité expéditionnaire a connu de beaux jours dans les derniers temps de la guerre froide puis dans les interventions extérieures "de stabilisation et de soutien" des années 1990, c’est aujourd’hui le passé "colonial" qui revient en force. Sans que cela soit d’ailleurs une contradiction: la réédition du Small Wars Manual a commencé en 1987 à l’époque de la doctrine LIC de l’Administration REAGAN, alors même que le concept de "guerre de manoeuvre expéditionnaire" était avancé par des innovateurs soutenus par le futur CMC, le général GRAY, inventeur du concept de Marine Air-Ground Task Force (MAGTF).  Enfin, la fin des années 1990 et le temps de commandement du général Charles KRULAK a vu la maturation de la fonction de prospective et d’anticipation: autrement dit, le fils à institutionnalisé ce que le père avait cru percevoir dans l’histoire du Corps, à savoir la capacité à l’innovation et à l’adaptation. La création, au tournant du millénaire, du Marine Corps Warfighting Laboratory a permis aux Marines de rester en pointe dans les concepts aujourd’hui répandu, tels que celui de "caporal stratégique" (programmes Hunter et Killer) ou encore les opérations en milieux urbains -la "guerre des trois patés de maison" est aussi une création de KRULAK- à travers le programme Metropolis. On peut dire que, alors que les capacités de combat en milieu urbain et de "guerre au sein des populations" se sont développées de manière informelle dans l’Army (et en suivant les modèles déjà établis de la doctrine LIC ou de celle des Operations Other than War), elles ont été précocement institutionnalisé dans la formation initiale ainsi que l’enseignement supérieur pour ce qui concerne le Corps des Marines, et toujours en s’efforçant de les relier à la "Tradition" du Corps (ce qui a partiellement évité les résistances internes).

Or, le général KRULAK -et on sent que CONWAY suit ses traces- avait du faire valoir son point de vue par de multiples discours énumérant sans cesse les mêmes leitmotivs. Dans les dernières années du siècle, il n’avait eu de cesse de répéter les paroles prononcées par Auguste en 5 ap JC: "VARRUS, RENDS MOI MES LEGIONS": cette référence à la bataille de Teutoburger Wald, qui avait vu la défaite des légions face aux Germains, lui permettait de rappeler la nécessité de ne pas se laisser surprendre, ni tactiquement (ce qui était de son ressort en tant que CMC), ni stratégiquement. En un sens, cette modalité de KRULAK nous montre déjà que sa pensée devait être particulièrement combattue au sein de l’institution. 

Dès les premiers jours ayant suivi la défaite de S. HUSSEIN, le CMC HAGEE avait lui aussi réclamé que les Marines, qui avait porté une part essentielle de l’avancée sur BAGDAD et TIKRIT, devaient se retirer le plus vite d’Irak, afin de pouvoir être de nouveau disponible pour les "missions d’urgence". Pourtant, loin d’être un adversaire résolu de la "contre-insurrection", le général HAGEE avait publié une directive en avril 2005 préconisant d’accélérer la formation "culturelle" des Marines pour les déploiements de longue durée en "stabilisation et soutien". Certes, on peut arguer du fait qu’il s’agissait de répondre à la demande faite par le DoD de prendre en compte ces missions comme des missions à part entière de l’établissement de Défense. Bien plus, sous le commandement de HAGEE, le général MATTIS avait été nommé à la tête du Marine Corps Combat Development Command (MCCDC) où il contribuait à poser les jalons de nouveaux documents doctrinaux, comme le tentative manual for countering irregular Threats (juin 2006), et de concepts intégrant la "contre-insurrection" au sein des paradigmes dominants de l’USMC (notamment les Opérations Décentralisées -Distributed Operations- abandonnées depuis). Dans un article paru en juillet 2005 dans la revue Proceedings de l’Institut Naval, co-signé avec le Lieutenant-colonel à la retraite du Corps Franck HOFFMAN, MATTIS déployait les grandes lignes du concept de "guerre hybride" qui, selon les auteurs, devait permettre au Corps et à l’ensemble des services américains de mieux définir le nouveau concept conflictuel en Irak et ailleurs….

Comment donc comprendre l’attitude CONWAY, qui ne manquera pas de surprendre si on ajoute qu’il commandait la 1ère Force Expéditionnaire des Marines en 2003/2004 (avec MATTIS comme proche collaborateur)? 

Il faut en fait comprendre que le CMC ne fait que tenter de préserver ce qu’il pense être "l’essence" de l’institution dont il a la responsabilité. En réalité, la "culture" décrite par KRULAK père résulte largement d’une construction historique et contingente, dans laquelle les évènements historiques (le Corps fut souvent engagé à rebours de ses propres aspirations, par exemple dans les Caraïbes, et alors que d’autres missions pouvaient concurrencer le débarquement amphibie), les luttes intestines et inter-services, la croissance cumulative des expériences combattantes spécifiques, ont joué un rôle majeur. Plus important, on ne peut séparer les différents éléments de cette culture que pour l’analyse: dans l’esprit des Marines -notamment les gardiens de la Tradition- il y a une continuité manifeste entre les missions et les rôles (la "guerre de manoeuvre expéditionnaire" est la continuation du débarquement amphibie, et elle peut intégrer la "contre-insurrection", elle-même héritière pour partie des "petites guerres"). Par ailleurs, défendre le caractère "expéditionnaire" de l’institution ne relève pas d’une "réaction" contre la COIN en Irak, mais rappelle simplement que ce qui lie le tout, pour tout Marine, est justement cet ethos guerrier. Après tout, même le général MATTIS, qui forgea en 2003/2004 les  devises de No Better Friend, no worse Ennemy ou de First, Do Not Harm, n’a pas hésité à rappeler celà en 2006 lorsque, s’exprimant devant un parterre de Marines et parlant de l’Irak (alors que les EU étaient en pleine révélation de "l’affaire HADITHA" dans laquelle des Marines ayant combattu précédemment sous ses ordres étaient impliqués), il annonça la couleur: "j’aime la bagarre"… Ce qui ne manqua pas de susciter l’horreur et l’indignation de l’establishment libéral américain!!! Comme le signalait le colonel Henri BORE dans une étude pour le CDES (ancêtre direct du CDEF) sur la première bataille de FALLOUJAH (avril 2004), en dépit d’une forte sensibilisation à la notion de "gagner les esprits et les coeurs" -notamment par une attitude plus respectueuse et l’usage de la maîtrise de la violence plutôt que de la coercition-, les Marines ne furent pas empêchés de déployer une puissance de feu , souvent disproportionnée, dès lors qu’ils étaient menacés. Plutôt que de voir la "COIN" et les opérations de combat comme deux modalités différentes de la guerre, mieux vaut, à travers l’exemple historique du Corps des Marines (la "Force 911 de l’Amérique" selon leurs propres dires), les considérer comme les deux faces de la même pièce.

 

Mise à jour: et quand on parle du loup… le Joint Forces Command, dont le commandant n’est autre que le général MATTIS, vient de publier son Joint Operating Environment (JOE 2008). Ce document sert essentiellement de base aux réflexions conceptuelles et doctrinales de l’ensemble des services. Il est donc intéressant d’y aller faire un tour pour voir comment la "patte" de "mad dog" MATTIS a pu éventuellement inspirer la vision de leur environnement pour les militaires américains….

 

Mise à jour: Dans la lignée de cette peur "native" de la redondance avec les autres services (être une deuxième "armée de terre" à cause de "l’enlisement" en Irak), le CMC CONWAY a de nouveau prononcé un discours en ce sens lors du symposium national de l’Association de la Marine de Surface. Il a notamment rappelé que l’augmentation des effectifs du Corps (une compensation promise par l’Administration Bush à l’Army et à l’USMC pour son soutien au "sursaut" de 2007) permettrait de garder la durée de projection à 7 mois (rappelons que dans l’Army cette durée a été portée à 15 mois entre janvier 2007 et juillet 2008 ) pour 14 mois au quartier ou en exercice sur le territoire des Etats-Unis ou dans les bases navales. Il s’agit bien entendu de répondre à l’inquiétude des familles sur la durée et la fréquence des déploiements en Irak et en Afghanistan. Mais par ailleurs, le CMC a également indiqué qu’il souhaitait que les Marines utilisent ce temps pour se remettre aux entraînements classiques: opérations en montagne, en milieu polaire ou dans la jungle, mais aussi "s’entraîner aux opérations amphibies avec nos frères de la Marine".

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