Les "révélations" de Bob WOODWARD

Dans son dernier ouvrage, The War Within, le journaliste Bob WOODWARD (un des "héros" de l’affaire du Watergate) tente de montrer la face cachée du "surge". Dans un article daté du 31 août, le journaliste Michael GORDON reprenait les éléments essentiels de sa thèse: la  décision aurait été retardée du fait des dissensions entre les conseillers du Président ( à savoir le Conseiller National à la Sécurité, alors Stephen HADLEY, et les responsables du Pentagone, principalement le Président du Comité des Chefs d’Etat-major, le général PACE), le Président aurait court-circuité la chaîne décisionnelle en écoutant l’ancien vice-Chef d’Etat-major de l’Army Jack KEANE et l’analyste Frédérick KAGAN, enfin, cette décision prise n’aurait pas été la véritable cause des succès de l’année dernière, mais bien plutôt le ciblage des responsables insurgés et terroristes grâce à un meilleur renseignement et à la formation de "cellules combinées" chargées de travailler ensemble.

Mais WOODWARD va encore plus loin en suggérant que l’Administration BUSH aurait placé le PM MALIKI sur écoutes: cette "révélation" a aussitôt entraîné une tempête d’indignation en Irak, plaçant le PM davantage dans sa posture de "l’homme fort".

Evidemment, il y a des raisons de ce méfier de ces réflexions: l’homme est peu suspect de sympathie pour son "héros" dont le 4ème tome des aventures (Bush at War) est censé apporter la touche finale au portrait d’un dirigeant peu fait pour diriger une nation en guerre. Par ailleurs, les sources de WOODWARD sont parfois défaillantes, sans parler de son analyse stratégique plus souvent à charge qu’à décharge.

Néanmoins, les extraits que publie le Washington Post (ici et ici pour le moment) semblent correspondre à la narration la plus couramment répandue chez les "spécialistes" du "surge". Au fond, le livre (que je n’ai pas encore lu, il sort en France demain) ne paraît apporter que la confirmation de ce que l’on savait déjà: la décision de relever le général CASEY ainsi que d’envoyer 5 brigades de l’Army ainsi que 4000 Marines en soutien de la stratégie que le général CHIARELLI prépare et que ODIERNO appliquera finalement, a été longue et s’est heurtée à l’opinion la plus couramment répandue. Qu’on en juge: le général CASEY, le général ABIZAID (CENTCOM), le général SCHOEMAKER (chef d’Etat-major de l’Army), l’Amiral MULLEN (alors Chef des Opérations Navales), le secrétaire à la Défense RUMSFELD, sans compter le groupe bipartisan du rapport BAKER-HAMILTON, ou encore le conseiller Philip ZELIKOW (proche du Dr RICE)… tous ont combattu la proposition faite en novembre 2006 de déployer ces troupes supplémentaires.

Bien entendu, le catalogue des raisons invoquées par les uns et les autres est un monument à la gloire de la théorie organisationnelle du processus de prise de décision en domaine de politique étrangère et de défense:

-les chefs d’Etat-major craignent l’étirement excessif de leurs forces et l’Army de perdre sa réserve stratégique. Il faudra toutes les promesses d’accroissement des effectifs (réalisés au printemps 2007) pour apaiser leur rancoeur.

-les responsables du "terrain" voient cela comme une remise en cause de leur stratégie (déjà décrite succinctement par mes soins dans DSI de février): la transition rapide des opérations vers les Irakiens ("irakisation par le haut") et son corolaire, la moindre visibilité  des forces américaines, jugée à tort comme la cause première de l’essor de l’insurrection. Un prémisse essentiel en avait été l’annonce de la National Strategy for Victory in Iraq d’octobre 2005: CASEY est furieux d’entendre le Dr RICE parler de "clear, hold and build" pour décrire sa stratégie. Sa stratégie pour BAGDAD, telle qu’il l’envisage en juin 2006, consiste à soutenir l’afflux de troupes irakiennes déployées dans la capitale avec des forces américaines prises à ANBAR et à DIYALA (opérations Together Forward I et II). Mais le ver est déjà dans le fruit: le rapport du général KEANE et de Frédérick KAGAN (de l’American Enterprise Institute) paru dans l’été accrédite déjà la thèse du "surge", tandis que l’évaluation faite par le général ODIERNO lors de sa prise de fonction à la tête du Corps Multinational en décembre aboutit à la même conclusion: le plan de CASEY pour sécuriser BAGDAD a échoué et il faut plus de troupes.

-Donald RUMSFELD y voit un déni de sa vision organisationnelle fondée sur des forces plus légères et plus létales (le "modèle afghan").

-les membres du Département d’Etat sont favorables à une solution politique obtenue par un retrait partiel des troupes. Militairement, il s’agit de se retirer de BAGDAD et des zones mixtes alors en pleine guerre civile tout en étant prêts à intervenir en cas de "bain de sang".

L’apport réel de WOODWARD tient en fait dans sa narration du cheminement de la "bonne idée": tout part d’une jeune conseillère du Conseil National de Sécurité et de Stephen HADLEY. Ceux-ci cherchent depuis plusieurs mois à faire évoluer la stratégie en Irak. Mon interprétation tient en fait dans une idée simple: les procédures tactiques de la contre-insurrection sont relativement bien rodées et répandues au sein des unités présentes en Irak, et ce depuis 2004/2005. Cependant, l’absence de stratégie de théâtre (puisque CASEY annonce une stratégie provisoire en août 2004 dans l’attente d’une révision complète du théâtre. Le tout est amendé en mai 2005 par la décision de tout miser sur la formation des forces armées et de sécurité irakienne. En juin 2006 enfin, il se décide à réagir à la guerre civile par le plan cité plus haut) empêche de capitaliser sur cette adaptation de terrain.

En juin 2006, les deux personnages trouvent une occasion. Passons sur les détails pour se concentrer sur l’essentiel: ils obtiennent le soutien du capitaine de vaisseau William LUTTI, chargé des opérations et du déploiement des forces au Comité des Chefs d’Etat-major. C’est là que l’avis de WOODWARD et de GORDON diffèrent: selon le second en effet, loin de rester indécis, le général PACE aurait évalué un rapport de LUTTI dont le titre final laisse songeur ("Changing Dynamics: Surge and Fight, Create Breathing Space and then accelerate the transition"), alors que selon WOODWARD, le Président du Comité des Chefs d’Etat-major aurait gardé profil bas sur la question. Quoiqu’il en soit, dès novembre les militaires doivent plancher sur la question. En décembre enfin, le général KEANE rencontre BUSH puis CHENEY afin d’enfoncer le clou.

Tout ceci est bel et bon, mais me laisse songeur sur un point: WOODWARD s’obstine à minimiser l’impact de cette décision dans les améliorations de 2007/2008. Ses arguments sont les suivants: bien plus que l’accroissement des forces, c’est la politique de "décapitation" menée à partir de l’été 2007, associée à la reprise de la dynamique du "Réveil" par les programmes des "Fils de l’Irak" qui aurait posé les bases. De plus, l’appel au cessez-le-feu lancé par Moqtada SADR en fin août de cette année aurait été un élément crucial également.

Cela pose deux questions: qu’est-ce que le "surge"? Quelle causalité choisir?

-Le surge d’abord: il est évidemment que tant le terme que la décision contiennent en puissance sinon en acte deux autres dimensions que la simple augmentation des troupes. Je veux parler de la stratégie d’ODIERNO et du "style" PETRAEUS. Sur ce dernier point en effet, PETRAEUS a fait plus qu’aucun autre pour imposer des idées, des procédures et des schémas jusqu’aux plus bas échelons militaires. L’autre dimension c’est la coordination entre PETRAEUS et l’ambassadeur CROCKER dans la promotion de la gouvernance, de la réconciliation et de la reconstruction socioéconomique.

-la causalité: quand admettra-t-on enfin l’évidence? Les arguments avancés par WOODWARD sont corrects mais ne sont pas bien reliés entre eux. J’ai montré dans DSI que le "Réveil" d’ANBAR aurait pu échouer (il y a des velléités un an auparavant dont l’échec est imputable au manque de soutien des Américains). Par ailleurs, PETRAEUS s’est servi du retournement des milices sunnites pour deux objectifs: coopter les Sunnites, et soutenir le "surge" par des effectifs capables de tenir et de contrôler les zones "nettoyées" pour pouvoir mener des opérations successives et simultanées destinées à empêcher la résurgence de l’insurrection.  L’appel de SADR, comme l’ont montré son itération tout au long de cet hiver depuis février 2008, doit être compris comme ce qu’il est: un signe de sa faiblesse relative tant vis à vis des Américains, de ses concurrents que de son propre mouvement. Autrement dit, acculé par les opérations menées depuis le début de l’année 2007, il aurait été forcé à cet appel. Enfin, le ciblage des chefs insurgés par les cellules spéciales a certainement contribué à désagréger les groupes insurgés. Mais il faut noter que le renseignement a du venir non seulement de la synergie de différents moyens et différentes agences, mais surtout du ralliement massif de la population sunnite consécutivement aux opérations de "nettoyage" des ceintures au début de l’été 2007. La preuve: l’opération Phantom Strike débute le 13 août. Or, il n’y a nulle trace de "traque" organisée et systématique avant cette date.

Pour conclure, je recommande de lire le livre et les extraits publiés par le Post, mais j’invite à rester prudent face aux motivations qui animent des gens comme WOODWARD. Il me semble en effet qu’à force de vouloir diaboliser BUSH, on risque de tomber dans un piège grossier consistant à prendre la cause pour les effets.

Moteur de recherche

A toutes fins utiles, je signale que j’ai installé un moteur de recherche sur la colonne de droite: il permet d’effectuer une recherche dans les quelques 235 billets de ce blog…. A utiliser sans modération.

Le temps médiatique: l’exemple de la menace EEI/IED en Irak

Le temps des médias est souvent perçu comme un temps court et immédiat, avec ce que cela implique d’imprécision, de superficialité, de simplisme, de recours à l’amalgame mais aussi d’amnésie, bref d’éphémère.

Force est de constater aussi que ce temps est parfois aussi décalé par rapport à l’histoire se déroulant réellement. De fait, le temps médiatique est aussi caractérisé par la focalisation sur quelques sujets-clés, le reste demeurant à l’arrière-plan… jusqu’à ce qu’il soit convoqué au tribunal médiatique.

C’est le cas par exemple de la lutte contre les IED/EEI (Improvised Explosive Devices/Engin Explosif Improvisé) telle que décrite dans cet article récent du Christian Science Monitor. Pour résumer, les équipes de destruction et de dépollution du champ de bataille (Explosive Ordinance Disposal) auraient fait diminuer le nombre de ces engins en passant d’une lutte focalisée sur l’objet à une lutte comprise dans son contexte social et géographique, parfois au niveau local. Si la première a fait effectivement l’essentiel de la R&D du Joint Defeat IED Organisation du Pentagone depuis  3 ans, la seconde n’est pas nouvelle. Elle consiste à comprendre les motivations des "poseurs de bombe", à obtenir de la population du renseignement voire de la dissuasion, à  démanteler des réseaux comprenant techniciens, financiers, hommes de main et lesdits poseurs.

Cette démarche fait l’objet de pratiques courantes depuis déjà quelques années. Comme pour l’ensemble des procédures et des tactiques, deux origines se mêlent dans sa diffusion et sa standardisation:

  1. la prise de conscience intellectuelle de la nécessité d’une lutte "compréhensive", adressant les causes plutôt que les effets, peut être datée d’un article de l’anthropologue Montgomery McFATE paru dans le numéro de mai-juin 2005 de la Military Review.
  2. Cependant, la lutte contre les IED trouve ses origines dans les débats des années 2004/2005. Ceux-ci, transposés via les réseaux tactiques et les réseaux d’échanges, s’interrogent sur le moyen d’imposer une protection efficace aux convois qui sillonnent alors les dizaines de milliers de kilomètres de route du pays. Le contrôle lacunaire conduit en effet à la "bataille des convois". Très vite, des unités comprennent qu’il n’est pas possible de s’en tenir à des moyens de sauvegarde "techniques" (pour déclencher les IED à distance par exemple), ni même à une simple "chasse au poseur d’IED". Dans le cadre de la campagne de 2007/2008, la nécessité de protéger et contrôler la population permet ainsi d’insister sur la communauté locale comme source de renseignement et organe de contrôle des voies de communication sous sa responsabilité. Initialement issus de ces communautés (pour des raisons diverses, associant la rétribution financière à la nécessité de venger une perte publique d’honneur en commettant un "coup d’éclat"), les poseurs de bombes sont donc de plus en plus des étrangers (des "forains", c’est à dire étrangers à la communauté). Enfin, ces mesures sont complétées par les opérations de police menées contre les réseaux et les raids qui perturbent l’approvisionnement, la fabrication et le transport des engins improvisés. Notons enfin que la complexité des explosifs s’accompagne aujourd’hui de leur plus grande rareté, ceux-ci étant de moins en moins le produit de fabrications "locales" mais souvent des engins fournis par l’Iran ou via d’autres réseaux internationaux.

On le voit, les médias ont un temps de retard sur les pratiques réelles. Ce qui nécessite de nouveaux types de média plus spécialisés… comme les blogs!

Reprendre l’initiative.

A la suite de son "gros malaise", mon ami François DURAN appelle à "reprendre l’initiative".. Il s’agit en effet de ne pas en rester au "coup de gueule", même légitime, mais de dépasser celui-ci, de le "transcender" à l’image d’Oliver KEMPF et de F. de StV.

Pour ma part, je dois avouer que je n’ai pas tellement suivi l’affaire du Match ni même les suites médiatiques de l’embuscade du 18 août. Je ne dirais pas que je suis mieux placé pour autant. Toutefois, je souhaite apporter ma pierre à la réflexion d’ensemble. Promis, je vais éviter de "jargonner", défaut dont je suis bien conscient par ailleurs.

Au fond, j’ai envie de questionner notre désir de paix qui sous-tend souvent notre répugnance à accepter la mort de nos soldats et plus encore notre engagement dans des opérations longues, complexes et couteuses. Car c’est de cela qu’il s’agit: de la paix. L’argument de l’injustice de la cause (car défendue par le "diable" américain, forcément soupçonné des pires intentions) est souvent un prétexte à ce désir profond que nous avons: vivre dans l’illusion de la paix. Mais encore faut-il savoir de quoi l’on parle: parle-t-on de notre velléité d’une existence débarrassée de toute souffrance inutile et de toute injustice personnelle, ou bien de la véritable paix, celle qui passe par la réalisation de notre humanité?

J’ai bien souvent l’impression que nombre de nos concitoyens pensent réellement que la paix que nous avons l’illusion de vivre depuis 1945 est un "acquis social" qu’il nous faut défendre bec et ongles. Le déni général de la mort, si prégnant dans notre société, touche également les militaires, comme si il était injuste qu’un soldat meure pour son pays. La professionnalisation a certainement accentué cet effet de "sécularisation" du métier militaire, lors même qu’il s’agit d’une vocation vraiment à part dans les sociétés. Bien plus, nous oublions souvent que près de 2 millions de nos concitoyens, principalement des appelés, se battirent en Algérie, faisant de cette génération, la dernière génération occidentale à avoir connu massivement l’expérience de la guerre. Peut-être cela nous conditionne-t-il un peu mais je crois surtout que cela crée une névrose collective qui nous empêche de comprendre que le contraire de la paix n’est pas la guerre.

Car en effet, croire que l’on pourrait atteindre une "fin de l’Histoire" (tragique par essence car humaine, c’est à dire balançant la grâce avec le péché) est aussi illusoire que dangereux. Illusoire car les rapports humains sont plus facilement marqués de méfiance et de conflits que de rapprochement et de coopération. Ce n’est pas être cynique que de le dire, c’est remarquer combien les sociétés d’aujourd’hui, et notamment leurs rapports intersubjectifs (c’est à dire fondés sur l’identité que  l’on pense avoir et celle que l’on prête aux autres), jouent un rôle majeur dans les relations internationales. Dangereux car ce serait se livrer pieds et poings liés à ceux qui ne jouent pas le jeu de notre prospérité et de ce que nous nommons parfois pompeusement et orgueilleusement notre "civilisation".

Alors c’est vrai, je lis souvent dans les journaux américains (comme actuellement dans les journaux français), que ce ne sont pas nos guerres, qu’elles témoignent de notre impérialisme (au pire) ou de notre ethnocentrisme (au mieux); qu’il faut cesser de "provoquer" les islamistes (ou tout autre courant terroriste ou indépendantiste, forcément légitime car "sincère"), et qu’il faut en tirer les conséquences: partons.

A titre d’exemple, appliqué à l’Irak, ce raisonnement déduit du "péché originel" de l’invasion (avec laquelle je suis loin d’être d’accord) que l’ensemble de ce que les forces accomplissent dans le pays est une abomination et qu’il faudrait partir. C’est peu ou prou ce sentiment qui se reflète, alimenté des croyances institutionnelles et bureaucratiques les plus classiques, dans un ouvrage comme Fiasco de Thomas RICKS. Or, la moindre visibilité des forces US en 2005-2007 a laissé un "vide" que les forces insurgées et terroristes ont pu remplir, provoquant un des pires "clashes" ethniques du pays. Il est peut-être dérangeant pour un esprit occidental de se rendre compte que les militaires de nos pays sont plus souvent perçus comme des juges coutumiers justes et sages que comme des occupants, notamment à l’échelon micro-local. C’est le cas dans certaines régions d’Irak, mais aussi dans d’autres parties du monde (je pense notamment au témoignage d’un jeune lieutenant qui me parlait de ce qu’il avait vécu en Côte d’Ivoire).

Au fond, et au risque de choquer, je dirais que nos réactions font preuve d’un égoïsme individuel et collectif qui, si il est lui aussi humain, ne rend pas gloire à notre humanité. Au fond, nous pensons toujours qu’il faudrait se contenter de vivre "par procuration" le fameux contact à l’Autre dont nous gargarise le "multiculturalisme", qui me paraît en fait être la forme la plus achevée du racisme. Alors, à l’exception de quelques causes ponctuelles qui enflamment l’indignation de nos intellectuels (mais une indignation vraiment sélective, car fondée sur des préjugés idéologiques et un rejet complet du réalisme philosophique), nous préférons de loin ne rien avoir à faire dans ces guerres: "mourir pour Dantzig"….

Certes, on m’objectera que les conditions socio-culturelles particulières de notre peuple peuvent expliquer bien des choses: la société de consommation (plutôt que la société de contemplation), l’individualisme (plutôt que l’unité dans la diversité), le vieillissement démographique et la raréfaction des hommes (plutôt que le bouillonnement de ces sociétés dites "du Sud" auxquelles nous voudrions d’ailleurs imposer notre régime démographique), sont des raisons valables. Néanmoins, elles se contentent de traiter les choses avec fatalisme, sans apporter de solution ou d’espoir.

Car il faut savoir parfois déceler des éléments prophétiques, y compris au milieu des plus noires souffrances. Les griefs "identitaires" qui agitent ces pays multiculturels dans lesquels l’Etat moderne peine à s’installer sont avant tout manipulés par les élites politiques, ethniques ou non, afin d’asseoir leur prééminence sur tel ou tel groupe. Toute l’histoire de l’insurrection (des insurrections) en Irak n’est finalement que cela: commencée dans les premiers mois comme une volonté de "Résistance" à "l’Occupant", elle est vite devenue une compétition politique dans le grand vide laissé par la chute du régime de Saddam HUSSEIN. Là où le chaos aurait pu durablement s’installer, paré des atours islamistes ou de revendications nationalistes et/ou ethniques, on constate cependant que la réconciliation est possible. Double réconciliation en fait: réconciliation entre les communautés (rendue possible par l’amélioration de la sécurité et les efforts effectués pour reconstruire un tissu socio-économique local) et réconciliation entre le niveau local (parfois un village) avec les autres échelons administratifs (reconstruction plus lente certes.). Cette réconciliation n’a pas été (et n’est toujours pas) un processus non-linéaire: il y a des régressions, des actes résiduels de violence, une compétition qui change parfois de moyens mais pas forcément de nature. Mais quoiqu’il en soit de son succès final et quand bien même l’échec serait finalement l’issue que mes successeurs devront constater dans 25 ou 50 ans, il faut quant même en tirer une leçon positive.

Cette leçon la voici. Elle est profondément humaine et "prophétique". De multiples acteurs sont intervenus pour permettre de dépasser les préjugés identitaires et ont accepté de "passer l’éponge" sur le passé, proche ou lointain. Plus important, force est de constater que le vecteur principal ayant contribué à la rencontre entre ces volontés et ces acteurs, c’est la force américaine présente en Irak. Les historiens ne diront peut-être pas les choses de cette manière. On pourra toujours prendre des exemples qui ponctuellement diront l’inverse, montrant comment des militaires US ont été à l’origine de haines inextinguibles. Et ce sera tout aussi vrai, dans un sens. Mais il n’empêche que cela nous indique en partie la voie de l’avenir et de "l’utilité de la force", utilité certes paradoxale, mais bien humaine au fond.

Alors la question doit de nouveau être posée: pourquoi nous battons-nous (et je m’inclus dans ce "nous")? Que sommes-nous prêts à sacrifier pour cela?  Quel paix souhaitons-nous? (à la Maurice CHEVALIER: "tout cela fait d’excellents français qui souhaitent que l’on nous foute une bonne fois la paix", ou alors comme réalisation de notre humanité).

J’ai conscience que tout cela sera peut être critiqué (et que c’est critiquable). Mais je pense également que c’est le devoir des blogueurs que nous sommes de sortir des sentiers battus des médias traditionnels pour alimenter d’autres voies, plus "prophétiques" comme je l’ai déjà indiqué, c’est à dire allant peut être à l’encontre de notre manière "naturelle" de concevoir et d’agir, mais tout aussi humaines.

PS: je sais aussi que tout les taliban (sans "s" car pluriel de "taleb") ne sont pas des islamistes fanatiques. Je crois seulement qu’il est possible de réconcilier certains car au fond leur "insurrection" n’est pas forcément un projet politique sur le long terme. D’où l’intérêt de poursuivre l’engagement au sein des populations, de mieux comprendre les "causes premières" de leur indignation, de saisir qui ou quoi les mobilise et de montrer, réellement, que nous ne sommes pas ce que l’on croit. Cela demande d’y croire, d’agir en conséquence, et d’articuler l’ensemble de nos volontés…

Rapport de situation

En février, je me souviens disant que la menace AQI semblait écartée et que désormais les "groupes spéciaux" (milices pro-iraniennes dont la loyauté et l’origine sont complexes, notamment dans leur lien avec la soi-disant défunte "Armée du Mahdi" de Moqtada SADR) représentaient la menace principale pour les Américains. Evidemment, cela correspondait alors à un constat de ma part: AQI avait été la principale cible de la campagne de 2007, tandis que les attaques semblaient alors essentiellement le fait des milices pro-iraniennes (notamment du fait de leurs armes plus meurtrières).

Force est de constater que plusieurs tendances se dégagent tendant à produire une situation inversée. En effet, les "groupes spéciaux" sont (provisoirement?) éliminés depuis les offensives de mars-juin de cette année menées contre eux par le gouvernement irakien (BASSORAH, SADR CITY, AMARAH). Tandis que SADR lui-même semble avoir repris le contrôle de son mouvement à la faveur de cette "épuration" conduite par d’autres, tout en le transformant pour agir dans le domaine politique, économique et social. Au contraire, AQI montre une résilience inattendue: non seulement son emprise sur MOSSOUL reste inchangée car l’organisation profite des imbrications ethniques et du jeu des élites locales mobilisant les différences plutôt que l’unité, mais encore elle tente de se reconstituer dans la province de DIYALA (chaîne de HAMRIN, haute vallée du TIGRE, sud de la province).

Que déduire de ce basculement? D’abord que AQI reste, et pour longtemps, l’ennemi numéro 1 des Américains en Irak. Sa capacité de résilience ne doit cependant pas nous leurrer: l’organisation est désormais incapable de nuire sur l’ensemble du théâtre (ce qui n’est pas le cas localement, comme en témoigne sa transition vers un terrorisme "spectaculaire" à base de voitures piégées ou de femmes kamikazes). En revanche, l’ombre de l’organisation pèse encore sur les opérations de police menées conjointement par les Américains et le gouvernement, et ce même si des rumeurs persistent à dire que l’essentiel de l’appareil dirigeant aurait rejoint l’Afghanistan.

Quant aux "groupes spéciaux", le dernier rapport de l’Institute for the Study of War semble croire à une possible "régénération". Après tout, les opérations d’août 2007 avaient déjà conduit à démanteler ces milices (bataille de KARBALA) et permis la reprise en main des "dissidents" par Moqtada SADR. Si l’Iran est clairement derrière la plupart de ces groupes, il n’en reste pas moins que sa capacité à les former et les entraîner chez elle n’est pas seule en cause. De fait, la distinction entre les "groupes spéciaux" et les membres de l’Armée du Mahdi reste complexe. Il ne s’agit pas seulement d’un enjeu narratif pour les Américains (visant à la fois à jeter le doute sur le patriotisme de SADR tout en ne le ciblant pas directement), mais véritablement social: quelles sont les motivations des membres de ces milices? Le mythe de la "Résistance à l’Occupant" est ici certainement aussi peu satisfaisant que celui des "groupes criminels mafieux" longtemps entretenu par les portes-parole américains…. A suivre donc.

Une (r)évolution silencieuse

Les guerres en Irak, stabilisation, interposition, contre-guérilla et contre-terrorisme, produisent d’ores et déjà des adaptations, voire des évolutions nombreuses tant au sein des institutions militaires des Etats-Unis (à commencer par l’Army) que dans la pensée stratégique en cours dans ce dernier pays.

Il est bien établi la manière dont certains changements organisationnels, adaptations puis évolutions, ont dépendu étroitement des opérations de contre-insurrection en Irak et de la manière dont celles-ci étaient analysées, comprises et standardisées (sur cet ensemble, voir mon article dans la Revue Française de Sciences Politiques…. qui devrait paraître cet automne ou cet hiver). A bien des égards, la campagne menée depuis l’installation de PETRAEUS est une illustration du mouvement de feedback entre ces adaptations et les opérations en Irak. Enfin, les débats croissants sur la nécessité de créer des corps de conseillers militaires accompagnent la transition de la posture US actuellement en cours dans le pays.

En revanche, un autre changement, peut-être plus important, mène son petit bonhomme de chemin. A savoir une refonte de la pensée stratégique à partir des débats remettant en cause la "scientificité" de la "Révolution dans les Affaires Militaires" (RMA), et notamment de ses corolaires que sont la guerre "réseaucentrée"  (NCW) et  les  "opérations basées sur les effets" (EBO).

Certes, ces débats ne sont pas nouveau aux Etats-Unis. Ce qui l’est davantage tient au mode de diffusion des méthodes de raisonnement tactique ou de planification opérationnelle. En effet, l’introduction de concepts tels que "écosystèmes conflictuels complexes" (David KILCULLEN) ou de procédés tels que l’Intelligence Preparation of the Battlefield (IPB- Mark ULRICH) ont progressivement permis de socialiser les officiers présents en Irak à de nouvelles nécessités: connaître le "terrain humain" (j’ai déjà dit tout le mal que je pensais de cette expression, notamment car elle ne reste pas au niveau de l’analogie), influencer la population, connaître les réseaux ennemis pour non seulement les détruire mais aussi les transformer, etc.

Ainsi émerge progressivement une pensée différente qui tranche essentiellement avec les présupposés de la "guerre de manoeuvre". Ce dernier concept en effet se fonde sur une image "biologique" de l’ennemi comme "système univoque" qu’il suffit de frapper sur tel ou tel "noeud" pour le contraindre à effectuer une action. La "manoeuvre" dont il est question ici n’est plus la simple recherche d’un avantage topographique ou géographique sur son adversaire, mais la quête de ces "noeuds", qu’ils soient physiques, virtuels ou idéels.

Or, la situation en Irak a montré au contraire que la population, les ennemis et les amis entraient davantage dans une autre image: celle de réseaux sociaux complexes dont il s’agit de saisir les motivations de groupe, voire individuelles afin de comprendre comment les intentions des acteurs interagissent et comment il peut être possible de les modifier à l’avantage des forces amies. D’où un nouveau mode de raisonnement tactique ou de "design" opératif: il faut cartographier les interactions entre les systèmes, influencer ces dernières et surtout comprendre que ses propres actions entrent également dans la réflexion (on le voit notamment avec le renseignement: la synergie des fonctions environnement-engagement-renseignement conduit à mener des opérations POUR le renseignement, celles-ci provoquant en retour une modification des schémas d’actions des ennemis et des amis). D’où surtout une nouvelle conception des organisations militaires: au schéma hiérarchique, la réflexion sur la RMA  et la "guerre de manoeuvre" avait déjà ajouté le schéma en réseau. En effet, la décision ne pouvait plus être rationnellement prise par le chef de plus haut niveau hiérarchique étant donné la prolifération de l’information. En plus du réseau, il faut donc penser les organisations militaires comme un ensemble en constante adaptation. C’est le sens du "ciblage" (soft targeting) mis en oeuvre par les commandants de compagnie, de bataillons et de brigade en Irak: évaluer sans cesse la situation dans la zone d’opérations, comprendre les intentions ennemies à partir de sa stratégie et non à partir de ses procédés, définir le centre de gravité "provisoire" sur un effet donné, etc. (concrètement, cela se manifeste par des entretiens constants avec les différents "leaders d’opinion", une cartographie fine -parfois fondée sur le Renseignement Géospatial (GEOINT)-, et des actions de sécurité, d’assistance et de reconstruction évoluant sans cesse).

Ce débat, complexe, reste aujourd’hui encore très marginal. Il faut noter que, contrairement aux tenants de la RMA, les promoteurs de cette vision n’invalident pas les schémas passés, mais pensent au contraire qu’ils s’intègrent dans le nouveau modèle. Toutefois, il existe des indices montrant que le débat conceptuel quitte les marges: en août, le général James MATTIS (USMC), commandant le Joint Force Command et chargé à ce titre de la "Transformation des forces", a officiellement mis en cause le concept d’opérations basées sur les Effets (EBO).

En savoir plus: lire l’article du major DAVISSON dans le dernier numéro de Military Review pour le débat conceptuel. Pour l’application concrète, le capitaine CHAMBERLAIN explique la nécessité de comprendre les marchés et les flux de marchandises dans les communautés irakiennes (même revue, même numéro). Enfin, l’IPB est décrite en détail par le major ULRICH dans des présentations du COIN CENTER.

calendrier de retrait des troupes: pas de nouvelles unités en moins cette année

Il est intéressant de constater à quel point les gros titres des deux principaux quotidiens américains, j’ai nommé le New York Times et le Washington Post, peuvent donner deux impressions différentes du même fait.

En témoigne la récente annonce par le Pentagone qu’il n’y aurait pas de retrait de nouvelles unités cette année en Irak. Si les deux journaux s’accordent pour donner un poids important à l’avis donné la semaine dernière par PETRAEUS au Secrétaire GATES et au CEMA MULLEN, leur présentation de l’évènement diffère sur un point.

Pour le Washington Post, l’essentiel est de montrer que la demande de PETRAEUS, une "pause" dans le retrait et un calendrier fondé sur des évaluations précises et continues des conditions sur le terrain, semble avoir été satisfaite.

Le New York Times, outre qu’il donne plus de précisions sur l’absence de relève pour une brigade et un bataillon de Marines, pense que l’essentiel repose dans le basculement entre le théâtre irakien et le théâtre afghan.

Quoiqu’il en soit, il semblerait que la force se maintienne à 15 brigades pour le restant de l’année, tant du fait du report des élections provinciales que des inquiétudes concernant l’incorporation des "Fils de l’Irak" dans les forces irakiennes (puisque 15% seulement des miliciens seraient concernés à terme, au lieu des 20% originellement souhaités par les Américains).

Avalanche de publications….

C’est une avalanche de publications qui émerge actuellement des "réservoirs à idée" de l’US Army. Jugez plutôt:

  • le dernier numéro de Military Review contient de nombreuses interventions de qualités qui mettent toujours autant l’accent sur la contre-insurrection, soit par la narration d’opérations (un récit contre-factuel intéressant de l’opération ANACONDA), soit par l’énumération de multiples "lignes d’opérations" (comme la difficile identification des réseaux pour fournir l’aide financière aux communautés locales), soit encore par l’évolution actuelle de l’Armée de Terre vers la création d’un Corps de Conseillers Militaires (que marque aussi la transition actuelle de la posture des forces américaines en Irak). On y trouve aussi l’éternelle référence aux "enseignements" de l’Histoire, ici sous la plume du LCL FRANCOIS (qui dirige le bureau "RETEX" de la DDREX du CDEF) qui reprend quelques principes tirés de la lutte contre le FLN. A noter que ce numéro de septembre-octobre fait lui-même suite au COIN Reader II publié en août qui compile les meilleurs articles parus sur le sujet dans les deux dernière années de la revue.
  • Le Combined Arms Center (CAC, chargé de la doctrine et de l’enseignement des forces de l’Army) publie pour le  Joint Center for International Security Force Assistance (JCISFA- donc interarmées) le manuel de formation des Forces de Sécurité des pays-hôtes dans le cadre des Réformes de Secteurs de la Sécurité (RSS). Dit plus simplement, il s’agit de l’ouvrage institutionnalisant les "bonnes pratiques" dans la création, l’entraînement et l’assistance aux forces armées et de sécurité en Irak et en Afghanistan… L’ouvrage est un travail effectué en grande partie par les membres du COIN Center of excellence de Fort Leavenworth, lesquels comprennent de nombreux vétérans de Iraqi Freedom.
  • Enfin, une curiosité. Le centre du RETEX de l’Army (le Center for Army Lessons Learned, dépendant aussi du CAC) publie sa dernière revue sous une forme inattendue. Nightmares on Wariz Street reprend le concept déjà aperçu dans Defense of Jisr Al Dorea, à savoir la distillation de tactiques, techniques et procédures (TTP) via un style littéraire onirique. Ce procédé n’est pas neuf puisqu’il s’inspire en fait de The Defence of  Duffer’s Drift. Ce dernier ouvrage est l’oeuvre du capitaine SWINTON, un officier britannique engagé dans la guerre des boers, qu’il publia au début du siècle. Le livre raconte les rêves d’un jeune lieutenant nommé Backsight Foretought (littéralement "qui regarde derrière et pense en avant") chargé de défendre un petit village avec un effectif de 50 personnels. Nightmares reprend le principe en le transposant dans un petit quartier fictif de BAGDAD (comme Jisr Al Dorea est une ville fictive d’Irak).

Ce bouillonnement d’idée est l’oeuvre du LTG CALDWELL, successeur de PETRAEUS au CAC depuis 2007, qui n’hésite d’ailleurs pas à créer une communauté de blogs au sein même de l’institution doctrinale.

Le LTG William B. CALDWELL IV

Le LTG William B. CALDWELL IV

Accord sur KHANAQIN

Un accord semble être intervenu entre le Gouvernement Irakien (GoI) et le Kurdistan autonome sur la situation de KHANIQIN. En l’occurrence, les forces de sécurité irakiennes vont se retirer et permettre le retour des Peshmergas kurdes dans la ville.

Rappelons que depuis une semaine cette cité à majorité kurde de la province de DIYALA (NE de BAGDAD) protestait contre l’entrée de l’armée régulière dans ses murs lors des suites de l’opération "Promesses de Prospérité". Le PM MALIKI a peut être saisi le danger qu’il y avait à fragiliser outre mesure le "pilier" kurde de son gouvernement.

mise à jour: d’après une déclaration du PM MALIKI à un journal "badriste" (la milice BADR étant proche du Conseil Suprême Islamique en Irak), le projet d’accord sur le statut des forces américaines en Irak (Status of Force Agreement ou SOFA) sera présenté au parlement irakien dans les 10 jours. Rappelons que ledit accord aurait du être finalisé à la fin du mois de juillet. Toutefois, des différends persistent selon plusieurs journaux irakiens notamment sur la question de l’immunité des militaires et personnels civils de la Défense des Etats-Unis. Selon Al-Iraq, la proposition irakienne consiste à limiter la juridiction américaine sur ces personnes à l’intérieur de l’enceinte des bases et dans l’exercice de leur fonction à l’exception de crimes et fautes graves.

Gros malaise… merci à François DURAN

Dont je donne en lien le magistral "coup de gueule" sur notre posture en AFGHANISTAN…

"on a parfaitement le droit d’être contre la guerre en Afghanistan ; on a parfaitement le droit de le dire et de le revendiquer. Mais si vraiment personne, en France, ne veut gagner cette guerre, arrêtons les frais et rapatrions nos soldats à la maison tant qu’ils sont encore en position verticale.

Et préparons-nous à payer le prix de notre lâcheté…"

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