Khanaqin, Irak (mis à jour)

J’ai déjà eu l’occasion de parler de la ville de KHANIQIN, la seconde ville pétrolière "kurde" du pays, dont le conseil municipal a appelé à une manifestation contre l’entrée de l’armée régulière irakienne dans la ville au cours de l’opération "Omen of Good".

Je m’aperçois qu’il est nécessaire que je creuse un peu le sujet de peur que le lecteur s’y perde. Située au NE de la Province de DIYALA à la frontière iranienne, KHANIQIN est cependant sous contrôle des Peshmergas kurdes depuis 2003. D’ailleurs, la cité faisait partie de l’accord voté par le Parlement irakien fin juin -l’article 140- avec KIRKOUK. Cet accord stipule que les habitants chassés par les divers "nettoyages ethniques" puissent retourner dans les villes et qu’un référendum local décide de l’appartenance de ces régions au Kurdistan autonome. Dans ce cadre, les forces irakiennes ont d’ailleurs progressivement forcé les Peshmergas à se retirer des positions qu’ils occupaient depuis 5 ans, déchaînant la fureur des élites kurdes.

Ce qui amène à reposer la question des évènements actuellement en cours dans la province de DIYALA. Je rappelle que le Conseil Provincial (DPC) est dominé par les Chiites du Conseil Suprême de la Révolution Islamique en Irak (ISCI). et par le DAWA (parti du PM MALIKI). Dernièrement, la presse a annoncé que la police provinciale pourchassait les chefs des milices des "Fils de l’Irak". Bien que membre de l’ISCI, le chef de la police a été évincé après une tentative d’arrestation sur la personne de Hussein ZUBAYDI, président de la commission provinciale sur la sécurité et membre du Parti Islamique en Irak (Sunnite). Ce fait démontre à mon avis deux éléments:

  • il n’y a pas de "clash" ethnique dans la Province, puisque des membres de l’ISCI se sont dressé contre un autre membre de ce parti, par ailleurs protégé du PM MALIKI. On peut au contraire comprendre la situation au niveau des élites. Les chefs chiites de la province ont semble-t-il noué une alliance avec les milices sunnites contre AQI.
  • Le véritable enjeu est celui des rapports entre le gouvernement provincial et le gouvernement central. Les affinités locales sont plus importantes que les loyautés partisanes au niveau national (comme l’illustre, dans un autre registre, l’entente entre le Parti Islamique en Irak, rassemblant les élites traditionnelles sunnites, et les milices, alors même que ces deux groupes s’opposent notamment dans la province d’ANBAR.

Ajout: selon une agence de presse iranienne, les forces irakiennes auraient pris la responsabilité de la zone d’ASHRAF (située à l’est de DIYALA sur la frontière iranienne). Ce fait corrobore en partie ce que j’avance plus haut (la reprise en main du pouvoir central). En effet, la cité d’ASHRAF était "protégée" jusque là par les Moujahidin du Peuple d’Iran (PMOI ou MEK), organisation de "résistance" au gouvernement iranien de tendance socialiste. Classée par l’UE, les Etats-Unis et le Canada parmi les organisations terroristes, le PMOI avait été désarmé en 2003 par les Américains. Ayant officiellement renoncé à la violence en 2001, le mouvement a su plaider sa cause et exercer son autorité sur la cité d’ASHRAF.

Mise à jour: un porte parole de Moqtada SADR a demandé hier au cours de la Prière du Vendredi aux Kurdes de KHANIQIN d’arborer le drapeau irakien et de cesser de gêner l’action de l’armée irakienne. Voila qui donne du grain à moudre à deux constats: le tournant de plus en plus "nationaliste" des partis prétendant représenter les Chiites, la mobilisation politique de ces mêmes Chiites par leurs élites ou les chefs partisans autour des griefs interethnique (les Peschmergas kurdes étant considérés comme auxiliaires du pouvoir du défunt Saddam Hussein dans la répression de l’insurrection chiite de 1991.

Mise à jour 2: Excellent article de Sam Parker de Abu Muqawama sur les enjeux sous-jacents de la dispute au sujet de KHANAQIN. Pour résumer, il y a à la fois des enjeux politiques, puisque le PM MALIKI met en danger le second pilier de sa coalition, à savoir les Partis Kurdes. Il compte probablement sur la désaffection croissante des Américains vis à vis de ces derniers ainsi que sur un soutien évident de l’opinion publique arabe, lassée des revendications kurdes (n’oublions pas que c’est la revendication de l’article 140 qui a empêché de voter la loi fixant les modalités des élections provinciales avant la vacance parlementaire du 31 juillet). Par ailleurs, il y a aussi des enjeux "constitutionnels" sur la forme du futur gouvernement irakien. En effet, la constitution approuvée par référendum à l’automne 2005 est plutôt fédérale dans sa lettre comme dans son esprit. En tentant de s’emparer de KHANIQIN, le PM escompte peut être empêcher la validation de l’article 140… MALIKI n’étant pas connu pour ses opinions fédéralistes. A bien y réfléchir, cette explication serait la plus adéquate pour décrire les tensions croissantes entre le PM et ses alliés kurdes ou du Conseil Suprême de la Révolution Islamique en Irak, tout deux favorables à un Irak plus fédéral.

Les détenus en Irak: dans la "guerre des idées"

En  mars dernier, j’exposais les principales innovations introduites par le général de brigade de Réserve des Marines STONE, commandant la TF 134 chargée de la gestion des "personnes capturées".

Outre l’amélioration des conditions de détention, le général STONE a contribué à développer la réinsertion des détenus (en accélérant les libérations à compter de l’hiver dernier). Plus important, il a bâti un système complexe afin de discriminer entre les détenus (puisque le mandat des Nations Unies donne autorité à la puissance occupante pour emprisonner les personnes susceptibles d’être "des menaces imminentes pour la sécurité"). Ce système repose essentiellement sur l’analyse suivante: il ne suffit pas de correctement et humainement traiter les détenus, de les réinsérer, de permettre les visites, et de les libérer munis d’une formation professionnelles afin de contribuer à une excellente "opération sur l’information", il est également nécessaire de contribuer à leur "rééducation".

En effet, le général STONE  estime qu’il est possible de "modérer" les radicaux les plus extrémistes et d’en faire les fers de lance d’un islam plus modéré. A cet effet, il a demandé la traduction des hadiths ("paroles du Prophète") les plus modérés et préparé une correspondance entre les messages les plus radicaux et leur réfutation par le Coran même. Des entreprises privées ont décroché des contrats afin de louer les services d’imam intervenant lors de "cours de religion" donnés aux détenus.

Si les résultats de STONE (qui a quitté ses fonctions cet été) sont encourageants (taux de récidive inférieur à 1%, suppression des révoltes et mutineries endémiques qui ensanglantaient des prisons telles que le Camp BUCCA, rythme quotidien de libération de 40 personnes  pour 25 nouvelles arrestations), ils posent plusieurs questions:

  • sur les motivations des détenus: l’administration de la TF 134 reconnaît que le radicalisme religieux n’est responsable que d’1/3 des "vocations" contre 1/4 pour la lutte contre les "occupants" américains, le reste étant distribué entre le chômage et l’appartenance à des groupes criminels. Dans ce cas, pourquoi se focaliser sur le phénomène religieux, d’autant que les "cours de religion" entrent nécessairement dans le processus préalable à une libération?
  • Quid des détenus lorsque ceux-ci seront remis aux mains des autorités irakiennes, puisque le mandant de l’ONU finit en décembre? La TF 134 a construit des prisons "hybrides" à RAMADI et TAJI afin de faire profiter au maximum de détenus des programmes de formation professionnelle. En sus, elle forme actuellement 2000 personnels irakiens destinés à prendre la relève des Américains. Or, la TF 134 comprend actuellement plus de 9000 personnels.
  • La "rééducation" promue par STONE peut certes porter ses fruits. Un message modéré porté par des imams irakiens peut efficacement opérer contre les messages radicaux. Mais il risque de se heurter à un mur tant que les Américains apparaîtront comme des occupants d’un pays arabe et musulman, réduisant d’autant la portée et l’audience de ce message tant en Irak que dans le reste du monde musulman.

Des nouvelles de la Division Centre.

Depuis que, le 10 mai, la Task Force Iron (TF IRON) a été relevée par la TF MOUNTAIN (10ème Division de Montagne), les nouvelles de la Division Multinationale-Centre se font rares. Or, coup sur coup, deux de ses responsables viennent de s’exprimer devant l’opinion publique:

  • le colonel Pat WHITE, commandant la 2ème Brigade de la 1ère Division Blindée, qui a en charge le canton (qada) de MADAIN (correspondant approximativement au SE de la capitale irakienne), autrefois "territoire" de la 3ème Brigade de la 3ème Division (colonel GRISBY), s’est exprimé hier par visioconférence devant la salle de presse du Pentagone.
  • le général de Brigade BUCHANON, chef des opérations de la Division, a participé hier à une table-ronde de blogueurs animée par le Pentagone (pour ceux qui l’ignorent, le Département de la Défense anime de tels évènements depuis près d’un an et demi…).

La région où opère la TF MOUNTAIN donne un aperçu crucial de l’avenir de l’Irak, en plus qu’elle fournit un exemple probant de l’habileté opérationnelle de l’équipe sortante de la Force Multinationale Irak. En effet, créé en avril 2007 pour alléger les responsabilités du commandement opérationnel de BAGDAD, le ressort de la Division Centre comprenait alors les zones de transit majeures des différents groupes insurgés et terroristes. 3 des 5 brigades du "surge" y furent déployées afin d’interdire les mouvements autour et en direction de BAGDAD puis de contrôler ces zones (été 2007). Depuis le printemps, la Division est engagée dans la phase de reconstruction, aidée par une Equipe Intégrée de Reconstruction Provinciale (ePRT). Les succès militaires ont été impressionnants et radicaux: la transition, aux dires des deux responsables précités, s’est confirmée. Bien plus, la brigade du colonel WHITE a même été "prêtée" à la Division Nord lors de la participation américaine à l’offensive sur DIYALA ayant débuté le 27 juillet dernier.

A l’heure actuelle, les préoccupations des responsables américains sur place se portent essentiellement sur la bonne intégration des nombreuses milices des "Fils de l’Irak" au sein des forces armées et de sécurité irakiennes. Sur ce plan, le commandant irakien de la 17ème division irakienne, le général de Division ALI, aurait proposé de former une "armée de réserve" avec les miliciens qui ne seraient pas intégrés, ou qui ne bénéficieraient pas des formations professionnelles dispensées au sein d’établissements encadrés par des formateurs américains.

Dans le domaine de la Reconstruction et de la gouvernance, les deux officiers constatent que, désormais, les aides financières du gouvernement irakien destinées à financer les projets locaux (micro-crédit, infrastructure, services essentiels, etc.), dépassent de beaucoup les montants et les projets montés par la Division et son Equipe Provinciale Intégrée.

Cette situation contraste avec celle de MOSSOUL, où l’alliance entre AQI et d’anciens responsables baasistes continue de diviser Kurdes, Sunnites, Chiites, Chrétiens et les autres ethniques qui composent la mosaïque de Ninive… Il est rassurant de constater cependant que les Sunnites et les Kurdes semblent s’entendre pour souhaiter le maintien des forces américaines et pour rejeter les tactiques insurgées….

Diffamation et heurts ethniques.

Dans son dernier billet, le blog Ghosts of Alexander s’interroge sur les causes et les enjeux de la diffamation des Pachtounes dans l’affaire afghane.

Selon l’auteur, les attaques verbales tendant à présenter les Pachtounes dans leur ensemble comme un groupe conservateur, rétrograde, extrémiste et oppresseur des autres ethnies du "pays de l’insolence" ressortent de plusieurs logiques. Logiques locales d’abord où s’expriment ainsi les rivalités entre les élites des différents groupes, voire la conscience "éclairée" des élites urbaines et plus occidentalisées envers ceux qu’elle voit comme des "péquenots" et des "beaufs" (je ne fais que transcrire pour le lecteur français afin de transposer les propres préjugés que nous pouvons avoir envers certaines catégories sociales ou culturelles de notre pays). Logiques des élites politiques et intellectuelles occidentales enfin, où s’opposent essentiellement deux formes de racisme: celui des contempteurs du monde musulman entrant dans le piège tendu par Ben Laden du "choc des civilisations" (les Pachtounes incarnant alors les peuples arriérés et fanatiques propres à embrasser le Jihad et à égorger les "civilisés"), et celui des "bonnes consciences" (souvent, mais pas seulement, de gauche) jugeant les Pachtounes arriérés et, pour cette raison même, au-delà de toute réforme et de tout progrès. Dans cette logique, l’analyse portée sur les Pachtounes est instrumentalisée pour défendre le retrait immédiat d’Afghanistan.

L’auteur signale bien entendu que ces opinions, loin d’être originales hélas, ne sont pas majoritaires. Mais il est évident pour lui qu’elles participent d’une haine croissante entre les ethnies afghanes, dont les griefs, légitimes ou non, contemporains ou passés, s’entretiennent ainsi de beaucoup de haine. C’est relativement éclairant sur la nécessité de la réconciliation…. ainsi que sur celle d’une connaissance "réelle" (hélas rendue difficile aujourd’hui par l’idéalisme et/ou le relativisme dominants des sciences humaines et sociales en occident).

Peut-on projeter cette image sur la situation irakienne. En ce qui concerne les logiques occidentales, il semble bien y avoir eu un consensus au départ sur la distinction entre Chiites et Sunnites. Est-il besoin de revenir sur ce sujet: les bons contre les oppresseurs (minoritaires de surcroît). Au sein de la société irakienne elle-même, ces considérations, et les peurs de chacun d’être marginalisés dans le nouvel Irak, ont conduit les élites à radicaliser et diaboliser les autres groupes. Là aussi, des chefs politiques d’échelle locale et nationale ont cherché à lier les griefs passés et présents pour mobiliser la population. Plus qu’en Afghanistan, la logique d’affrontement a été une stratégie menée par Al Qaeda dans une optique subversive, bientôt imitée par l’Armée du Mahdi durant "l’année de la guerre civile" (2006).

Conclure ainsi mène au désespoir, chose à laquelle nous ne pouvons nous résoudre. Tout n’est pas résolu en Irak, loin s’en faut. Mais il serait malhonnête de ne pas avoir les efforts accomplis en ce sens pour dépasser les constructions discursives entretenant haine et inimitié. Cela n’a pas été l’oeuvre d’un Etat au sens moderne et occidental du terme, mais bien plutôt d’une analyse et d’actions réelles initiées souvent par les officiers américains collant le plus au "terrain". La réconciliation a permis dans certains cas de poser des actes inconcevables dans les temps passés. Mais cela n’a pu se faire qu’en partant des conditions locales et en encourageant la confiance au lieu de la méfiance, en entretenant la sécurité au lieu de la peur…. Encore une fois, que l’on ne m’accuse pas d’une vision idyllique. Je ne prétends pas que les choses soient résolues partout et pour toujours. Je cherche juste à montrer comment, localement, des situations apparemment irréconciliables ont été aplanies et retournées. Encore faut-il penser et agir de manière réaliste et non en considérant des images et des préjugés. Tout n’est pas non plus à mettre au crédit des Américains. Comme je l’ai expliqué pour ANBAR, cette réconciliation est partie d’un rapprochement fortuit entre des cheiks cherchant à quitter l’orbite jugée pesante d’AQI et des commandants de compagnie, de bataillon et de brigade en quête d’une "solution tactique" durable et nouvelle…..

précisions: comme la situation dans la Province de DIYALA l’illustre bien, ce sont les élites qui tentent d’instrumentaliser les "griefs" ethniques et confessionnels, réels ou supposés, avec la complicité souvent inconsciente des grands médias occidentaux (lesquels, pour des raisons diverses, veulent voir partout le spectre de la guerre civile, à KIRKOUK comme à KHANIQIN ou au sujet de l’éviction du chef de la police provinciale de Diyala). Si l’on assiste, du moins chez les Sunnites, à une "retribalisation" de la société, on doit aussi constater les éléments concrets de réconciliation et de coopération aux plus bas niveaux.

ajout: tout ceci peut également être pensé dans le cadre conceptuel de la contre-insurrection. En son temps (thèse de doctorat parue en 2000), David KILLCULLEN avait montré à partir de l’exemple indonésien que la contre-insurrection provoque une décentralisation du pouvoir politique et militaire. Pour ma part, je pense que la contre-insurrection, telle que menée par les Américains en Irak, a eu de profondes interactions (en aval comme en amont) avec le "terrain humain" (cette expression fait froid dans le dos… mais je l’utilise par analogie -et par analogie seulement- avec le "terrain physique", lieu traditionnel des champs de bataille). Je me demande d’ailleurs si la distinction classique entre "guerre régulière" et "guerre irrégulière" ne serait pas utilement enrichie (et corrigée) par celle entre le combat sur le terrain physique et le combat sur les terrains physiques et humains….

Dans un autre ordre d’idée, la lutte "contre-insurrectionnelle" ("pacification" coloniale, lutte contre les mouvements révolutionnaires ou interventions actuelles) me semble entrer partiellement dans une autre catégorie: celle des affrontements pré-modernes (au sens de "pré-étatiques") dans lesquels l’ancrage spatial du pouvoir est plus resserré et dans lesquels les conditions humaines et physiques au niveau local sont davantage un enjeu que lors des guerres modernes inter-étatiques. Partiellement dis-je parce que la lutte COIN peut aussi être lue dans l’optique d’un contrôle croissant de l’Etat moderne (ou de sa confrontation contemporaine avec d’autres acteurs des RI). Bref, loin d’être une nouveauté -ou de ressortir de la catégorie ancienne des stratégies indirectes-, insurrection et contre-insurrection se rattachent à une conflictualité ancienne dans laquelle le politique, les structures sociales et les enjeux psychologiques jouent un plus grand rôle que dans les affrontements que l’on souhaiterait "neutres" (ou "hors-sol" pour reprendre une autre analogie) entre deux armées étatiques combattant sur le champ de bataille uniquement entre elles…. Rêve aussi idéaliste que fou (malgré son apparente sagesse humanitaire).

Nouveau blog

Je signale à mes lecteurs le blog de Stéphane MANTOUX, futur collègue de l’Educ’Nat’ (bon courage), nommé Historicoblog. Cette recension  me semble importante pour deux raisons:

  • d’abord sur le fond puisque ce blog est plutôt riche et bien fourni (et mieux illustré que celui de votre serviteur). Il est donc utile d’aller le consulter pour avoir une approche "historienne" de la chose militaire. L’auteur a d’ailleurs commis un DEA (pardon un M2) sur la pensée de Sidoine APPOLINAIRE, universitaire, poète et sénateur bordelais de la fin de l’empire romain, sur la question. Je serais curieux de le lire, cela doit être passionnant. Nonobstant cette focalisation antiquisante, mon homonyme est intéressé par tout ce qui concerne l’histoire militaire immédiate (bonne recension d’un article sur l’insurrection Talibane paru dans le dernier numéro de Politique Etrangère).
  • surtout, l’auteur ne cache pas ses sympathies politiques (de gauche en l’occurence). Et cela m’a paru intéressant à signaler. En effet, mes propres sympathies (plutôt loin de celles-ci) ainsi que ma coloration ouvertement "catho", loin de m’éloigner de lui, montrent au contraire à quel point la blogosphère de Défense dépasse les frontière partisanes, idéologiques et politiques. A lire.

Deux mises à jour

A l’approche du départ de PETRAEUS et de son remplacement par ODIERNO (prévus tout deux le 1er septembre), les mises à jour sur la situation en Irak sont nécessaires:

  1. la première concerne la situation à BAGDAD même. Dans sa conférence de presse mensuelle tenue hier, le général Qassim ATTA, porte-parole du Commandement Opérationnel de BAGDAD (BOC) a annoncé que les opérations militaires avaient diminué de 89% par rapport à la situation il y a deux ans. Pour lui, il s’agit du signe que les "hors la loi" sont défaits. Les opérations de ratissage ou les raids en vue de l’arrestation de HVT (High Value Target) continuent quotidiennement. Mais l’essentiel de la sécurité est désormais sous la responsabilité de l’armée irakienne, voire de la police. Un bémol: il y a deux ans BAGDAD connaissait les combats et la guerre civile. Les opérations militaires étaient à leur plus haut point avec le lancement de Together Forward I et II. On peut toutefois créditer le Plan de Sécurité de Bagdad (Enforcing the Law février 2007-aujourd’hui) ainsi que les opérations visant à interdire puis "pacifier" les "ceintures" de BAGDAD (été-hiver 2007) de ces progrès sécuritaires.
  2. Plus important, le général CONWAY, Commandant du Corps des Marines (CMC) a annoncé hier qu’une cérémonie de transfert de responsabilité aux Irakiens (PIC) pourrait avoir lieu dans les jours qui viennent. Annonce complétée par le Conseil de Sécurité Nationale irakien qui précise que l’affaire pourrait avoir lieu ce lundi. La province serait alors la 11ème du pays à passer aux Forces Armées et de Sécurité irakiennes. Ainsi, l’objectif opérationnel fixé par le général GASKIN en octobre 2007 pourrait être atteint plus tôt que prévu (2010 initialement). On se souvient que j’avais déjà annoncé une telle cérémonie à la fin du mois de juin, laquelle avait été reportée sine die à la demande des autorités provinciales à la suite d’une vague d’attentats. Il s’avère que, comme je l’avais alors précisé, ces attentats ont semblé reflété les compétitions politiques entre les partis sunnites traditionnels (dont le Parti Islamique Irakien) et les nouvelles formations issues du "Réveil". Plus intéressant, le général CONWAY justifie ainsi ce transfert: "il est évident que la force dont nous avions besoin à Anbar en 2005 et 2006 afin de combattre les insurgés (…) n’est plus celle qui est nécessaire pour faire du nation-building et essayer de rapprocher les Sunnites et le gouvernement". Les éléments retirés d’ANBAR seraient donc censés partir pour l’Afghanistan où opèrent déjà la 24ème Marine Expeditionary Unit (MEU) à HELMAND et le 2/7 Bataillon dans la formation de l’ANA, dont le déploiement doit prendre fin en novembre (rappelons que les unités du Corps sont déployées pour 7 mois contre 12 pour l’Army depuis fin juillet). On voit dans les questions et les réponses que fournit CONWAY que ce dernier semblerait souhaiter le retrait d’un maximum de Marines d’Irak au profit de l’Afghanistan. Comme je l’avais déjà souligné, le Commandant du Corps semble considérer que les "nuques de cuir" sont davantage à l’aise dans les opérations de combat dite "majeures" que dans les opérations de reconstruction. On retrouve ici le hiatus entre les missions idéales et les missions réelles accomplies par les Marines.

Où l’on comprend mieux certaines choses (ou les problèmes de Maliki)

Comme je le faisais remarquer hier, la difficulté  à aboutir à un accord sur le statut des forces US en Irak est l’une des préoccupations majeures pour l’avenir.

Dans une interview donné au quotidien USA Today, Reidar VEISSER, universitaire norvégien animant l’excellent blog Historiae.org (voir colonne de droite), souligne les précédents historiques qui pèsent sur les choix du PM MALIKI, notamment le sort funeste -et connu par lui- de ses prédécesseurs ayant tenté de négocier des accords équitables mettant fin à la présence britannique sur le territoire mésopotamien.

Outre ces éléments, la situation dans la province de DIYALA a attiré mon attention ces derniers temps: on y assisterait à une lutte de plus en plus ouverte entre les Chiites, les Sunnites (le chef de la police provinciale ayant été "remercié" par le conseil de la province -majoritairement chiite- pour avoir favorisé d’anciens baassistes) et les Kurdes (voir mon post de ce matin sur les manifestations à KHANIQIN). Or, il semblerait que la situation soit davantage une compétition au sein de la coalition au pouvoir entre le PM et ses deux principaux soutiens (le Conseil Suprême de la Révolution Islamique en Irak, et les partis kurdes). En effet, le chef de la police provinciale, écarté par les membres du Conseil Suprême (qui disposent de la majorité des sièges au conseil provincial), avait été pressenti pour diriger la police de BASSORAH, ce qui signifie qu’il s’agit bien d’un protégé de MALIKI. On assisterait donc à une tentative du Conseil pour garder la main sur les forces de sécurité irakiennes dans la Province (d’où cette fusillade ayant éclaté en début de semaine entre la police et une force contre-terroriste, présentée par les médias comme venant de BAGDAD). Plus certainement, cela indiquerait qu’une partie du Conseil Suprême est prêt à collaborer avec des Sunnites pour chasser un protégé de MALIKI. L’affaire se complique lorsque l’on sait que le gouverneur de la province (un membre du Conseil Suprême de la Révolution Islamique en Irak) avait alors protesté contre cette éviction……

On comprend mieux aussi combien le pouvoir de MALIKI est fragile. Renoncer au soutien ouvert des Américains peut sembler folie de sa part… à moins que ce ne soit sagesse en fin de compte.

Quelques inquiétudes (ou comment rien ne finit simplement)

A me lire, certains lecteurs pourraient être amenés à croire que j’annonce déjà la victoire (avec un grand "V") en Irak pour les Américains. Il est vrai que j’ai tendance à voir les évolutions stratégiques, tactiques et politiques dans ce sens. Mais il n’empêche aussi que l’on ne peut se satisfaire de cette notion de "victoire" dans un tel contexte. Au contraire, par bien des aspects, insurrection et contre-insurrection (ou les "guerres irrégulières" -même si je me méfie de cette catégorisation qui m’apparaît à bien des égards comme normative) se mènent selon des dynamiques complexes selon la "loi des actions réciproques" dégagée en son temps par notre ami Carl (par Lagerfeld, l’autre, CVC, dont Olivier KEMPF nous a offert une bonne (re)lecture d’été): c’est le sens de l’article que Thomas RENARD et moi-même avons commis pour le DSI de cet été.

Ainsi, deux éléments montrent en ce moment que la dynamique "victorieuse" (ou du succès), même si elle est loin de s’inverser (le gouvernement MALIKI peut réussir dans ses campagnes, pour peu que le soutien et l’assistance technique US lui restent acquis), n’est jamais linéaire. Au fond, il n’y a rien de nouveau sous le soleil, l’adversaire cherchant le contournement (autre loi immuable):

  • le premier élément tient dans les manifestations frappant depuis hier la cité de KHANIQIN située au NE de la province de DIYALA. Engagées dans l’opération "Promesse de Bien" depuis la fin juillet, les forces irakiennes et de la Coalition s’ingénient à "pacifier" les territoires les plus reculés de cette province. Or, la ville en question, située non loin de la frontière avec l’Iran, est majoritairement kurde (mais elle est aussi disputée entre ces derniers, les Turcomans et les Arabes chiites et sunnites). C’est même la deuxième ville pétrolière kurde du pays. Les autorités municipales ont donc exprimé leur inquiétude à voir les unités régulières (non kurdes qui plus est) montrer des velléités à entrer dans leur ville. Il faut d’ailleurs rapprocher ce fait de deux autres éléments qui, si ils se confirmaient, poseraient de potentiels problèmes majeurs. Le premier est la tension interethniques concernant KIRKOUK (d’autant que de nombreuses unités de l’armée sont issues des rangs des PESHMERGAS kurdes). Le second est la vague d’arrestation qui frappe actuellement les miliciens sunnites de DIYALA cooptés et recrutés par les Américains. Il semblerait donc que le gouvernement MALIKI agit de manière diverses vis à vis de ces milices en fonction de leur localisation géographique, affaiblissant celles-ci dans les zones mixtes où les Chiites sont en position de force, et se servant d’autres groupes dans les zones disputées à AQI et aux insurgés sunnites (comme la province de NINIVE et notamment à MOSSOUL). Sur les 100 000 miliciens que compte le pays, majoritairement chez les Sunnites, seuls 10 000 tout au plus auraient été intégrés dans les forces de sécurité locale, laissant une situation complexe. En effet, ces milices ont fourni les effectifs suffisants pour poursuivre la "tâche d’huile" durant l’été et l’automne 2007, mais manifestent surtout deux tentations: celle d’un ancrage spatial excessif du pouvoir au bénéfice de certains cheiks ou leaders locaux peu suspects de sympathie pour le gouvernement actuel, celle d’un contrôle à distance de ces groupes par les Américains, lesquels financent largement leur survie.
  • MOSSOUL est le deuxième point d’inquiétude. En dépit des opérations de ratissage et de quadrillage mises en place depuis mai 2008, il semble que les groupes insurgés infiltrent de nouveau la ville. Cela serait la conséquence d’une insuffisance du contrôle de la cité à partir de postes avancés. Sans doute la coloration "kurde" des unités régulières dans cette ville dont le contrôle est disputé depuis 2003 par les diverses factions ethniques et confessionnelles explique-t-elle majoritairement ce relatif échec. On peut aussi tabler sur la faiblesse de l’encadrement américain (la présence américaine dans cette province étant relativement ténue depuis la fin de l’année 2006, à l’exception des opérations menées régulièrement dans la zone de la TF IRON). Chassés à la fin du mois de janvier, les cellules insurgés reviennent. Leurs modes d’action confirment également le tournant vers le pôle terroriste amorcé au début de l’hiver. En revanche, la stratégie semble être la même, à NINIVE comme à DIYALA, à savoir le terrorisme urbain. AQI semble avoir échoué à basculer vers une stratégie subversive comprenant un volet "officiel", alors même que les principaux groupes insurgés ayant rejoint les Américains l’année dernière montent leur parti en prévision des élections provinciales, concurrençant les partis traditionnels et religieux influents chez les Sunnites (province d’ANBAR).

Bien entendu, d’autres évènements montrent une dynamique différente: la réouverture du quartier de DOURA (arrondissement de RACHID au SO de BAGDAD) et le retour des réfugiés ayant fuit la zone en 2006, le transfert d’autorité du canton de BALAD RUZ aux forces irakiennes annoncent un progrès certain.

Au final, il est difficile de ne pas considérer les mois qui vont suivre (notamment le RAMADAN de septembre, les élections américaines et la redéfinition du calendrier de retrait des troupes américaines associée à la nécessaire transition vers l’assistance militaire et la reconstruction au détriment des opérations de combat) comme devant être décisifs. A bien y réfléchir, j’ai l’impression d’avoir déjà lu et entendu cette affirmation des dizaines de fois depuis 2 ans. Au fond, rien ne finit simplement.

Une épidémie?

On connaît les tribulations de l’accord sur le Statut des Forces américaines en Irak (SOFA) dont l’accord final aurait dû être signé il y a presque deux mois déjà. Il échoue du fait de l’impossible convergence sur la question de l’immunité desdites forces quant à leur responsabilité devant la justice du pays d’accueil. Près de 80 nations ont signé de tels accords avec les Etats-Unis.

Nonobstant les questions légitimes posées au gouvernement MALIKI -lequel doit naviguer à vue entre son opposition (particulièrement depuis que le nationalisme a été mis à la mode chez les Chiites par Moqtada SADR), la population (qui apprécie bien l’aide américaine, notamment quant elle restaure la "normalité", mais qui souhaite évidemment un départ prévu), et les Américains-, il est intéressant de constater combien cette question est au coeur des opérations de stabilisation menées par les Occidentaux. Le PM MALIKI vient de demander fermement que la date de 2011 prévue pour un retrait définitif soit tenue par les Américains. Au même moment, le gouvernement afghan fait des siennes en annonçant vouloir revoir les conditions qui régissent la présence et l’action des forces occidentales dans le pays. La raison invoquée tient justement aux récents bilans des dernières opérations quant aux pertes collatérales. La tactique choisie par les occidentaux consiste en effet à débusquer les groupes ennemis, à les fixer puis à les détruire par le feu indirect.

Cette convergence, loin d’être une coïncidence m’amène à poser deux remarques:

  • la première tient à la configuration des acteurs dans de tels écosystèmes conflictuels (dixit David KILCULLEN). Traditionnellement, il est question d’un triangle opposant les contre-insurgés, les insurgés et la population. On peut bien entendu complexifier le modèle en montrant les oppositions internes à chaque "camp" et en rappelant que la population est l’enjeu. Toutefois, il semble bien que la question cruciale ici, à savoir celle de la "légitimité locale", demande d’insister plus lourdement sur les interactions entre le gouvernement "légitimé" et les forces étrangères (occidentales) qui l’ont mis au pouvoir. Personne n’aime apparaître comme venu "dans les fourgons de l’étranger" (mauvaise légende qui toucha Louis XVIII en 1814 lors même qu’aucun des Coalisés ne souhaitait réellement le retour des Bourbons et que ce furent les manifestations plus ou moins spontanées de Bordeaux et de Paris qui finirent par convaincre le Tsar et le Roi de Prusse). Bien plus, la question de l’origine du pouvoir est sans cesse posé au gouvernement puisque c’est justement sur ce point que les insurgés (rebelles ou subversifs ayant une façade "officielle") le contestent. Dès lors, les Américains en Irak et les Occidentaux en Afghanistan doivent faire preuve de Prudence (au sens de la vertu cardinale). Celle-ci s’exerce dans leurs relations au gouvernement "ami" comme dans celles qui concernent la population et les groupes insurgés. J’ajoute que le discernement concerne l’ensemble des échelons et pas seulement les relations internationales entre deux Etats dont la souveraineté de l’un connaît une existence contestable (ou pour mieux dire, une existence relative à qui le regarde). C’est la raison pour laquelle, au niveau local (qui est la clé), les Américains mettent au point un procédé de "soft targeting" qui repose sur une analyse fine du champ de bataille (Intelligence Preparation of the Battlefield ou IPB). Celle-ci comporte 4 phases. La première analyse géographiquement la zone d’opérations pour y décerner les éléments physiques, économiques et sociaux cruciaux (les points et les lignes). La seconde cherche quelles sont les "causes premières" d’un éventuel soutien à l’insurrection de la part de la population. Il peut s’agir de griefs et de revendications reposant sur des éléments perçus ou objectifs. Mais il peut également s’agir de conditions externes à la population (comme l’absence d’autorité étatique ou la forte audience d’un leader, véritable détenteur du pouvoir). Une troisième phase s’intéresse à la nature et aux stratégies de l’insurrection (les réseaux). A savoir ses tactiques mais surtout ses objectifs stratégiques et opérationnels. Il est en effet plus pertinent de déduire les modes d’actions des seconds que des premières. Enfin, l’ultime phase de l’analyse croise toutes ces données pour déterminer le centre de gravité (c’est à dire la partie de la population sur laquelle les deux adversaires vont agir) et les modes d’actions ennemis. Chacun de ces derniers devra donc être contré tandis qu’il faut chercher les modes d’actions amis les plus adéquats pour atteindre l’effet majeur.
  • Une seconde remarque concerne le concept de résilience dont Joseph HENROTIN, François DURAN et Olivier KEMPF se font les protagonistes ces jours-ci. En effet, cette attitude des gouvernements "amis" peut laisser croire à de l’ingratitude, voire à de la désapprobation, concernant les actions menées par les Occidentaux dans ces deux pays. De fait, cela peut donc potentiellement faire baisser la capacité de résilience des opinions publiques de nos pays dit "développés" et participer du brouillage constant entourant ces questions dans nos médias. Il est donc nécessaire de replacer ces déclarations dans leur juste contexte politique et historique local et donc de sortir de notre univocité (pour ne pas dire notre subjectivité exacerbée). Là encore, la clé réside dans l’information et dans l’éducation à la prudence…..

Les enseignements historiques en contre-insurrection:

Alors que le small wars journal fait paraître un excellent (quoique court) article sur les analogies historiques présentes dans le FM 3-24, il me semble intéressant de rebondir -en tant qu’historien- sur le problème de la pertinence des enseignements historiques dans la rédaction des éléments doctrinaux.

Si l’analogie est une saine méditation pour l’esprit lorsqu’il s’agit de penser les conflits, il convient en fait de ne pas oublier le caractère propre de cette construction rationnelle. L’analogie n’est pas l’identité, ni même la similitude. Au contraire, elle part des similarités pour rappeler à la fois les éléments communs et la diversité essentielle qui existe entre la situation actuelle et celle qui sert de référence. A ce titre, la doctrine américaine me semble excessivement marquée par ce que David KILCULLEN appelle la "contre-insurrection classique", à savoir les expériences de la guerre froide et de la décolonisation. En d’autres termes, elle est tributaire des modèles maoïstes de "guerres révolutionnaires" (cf. l’article que Thomas RENARD et moi-même avons commis dans le DSI de cet été et qui remet en cause ce modèle, sur un plan fonctionnel il est vrai).

Or, il faut distinguer ici entre deux domaines. Le premier est celui des savoirs et savoirs-faire de la contre-insurrection pratiqués par les occidentaux depuis le milieu du XIXème siècle. Ceux-ci résultent d’une sédimentation et d’une simplification menée par quelques grands praticiens et théoriciens tels que GALLIENI et LYAUTEY, CALDWELL et THOMPSON, GALULA et FALL pour ne citer que quelques noms. L’apparente similarité qui émerge de l’étude des différentes insurrections auxquelles ont été mêlés les occidentaux tient surtout aux processus de diffusion et de réactualisation de ces derniers. Le second est celui de l’analogie proprement dite.

Sur ce deuxième thème, je voudrais partager ici les réflexions qui me sont venues lors d’un enième séjour en Vendée, terre qui connut une des premières insurrection (et contre-insurrection) de l’époque contemporaine. A bien des égards, on voit comment il est possible de séparer les éléments liés au contexte propre de l’évènement de ceux qui peuvent servir à l’analogie.

-En premier lieu, l’insurrection vendéenne n’est en rien une guérilla à ses débuts. Il y a pourtant bien asymétrie, mais celle-ci est davantage sur le plan tactique que sur celui de l’idéologie ou des matériels. Les Vendéens combattent souvent en tirailleurs face aux unités de ligne. En revanche, les deux "armées" partagent des problèmes communs de commandement, de logistique et de cohésion.

-En second lieu, la Convention fait preuve, à compter de la défaite militaire de la "Grande Armée Catholique et Royale" (à la suite de la "virée de Galerne" et du massacre des survivants dans les marais de SAVENAY le 23 décembre 1793), d’une attitude prônant la punition collective, incarnée tant dans les "colonnes infernales" que dans le changement de nom du Département, lequel porta brièvement celui de "Département Vengé".

-En troisième lieu, cette punition collective donne naissance à une véritable guérilla, dont CHARETTE est l’un des symboles (même si, dans son cas, on peut dater l’adoption de cette tactique de l’année précédente). Celle-ci, endémique jusqu’en 1815, mène à un changement de politique. A la "destruction" de la Vendée succède la "pacification de l’Ouest" menée entre autre par HOCHE et MARCEAU. Le premier comprend en effet que la révolte authentiquement populaire est devenue une lutte de parti par suite des ravages de la guerre (désorganisation du tissu économique et social aggravé par les "colonnes infernales"). Le Traité de LA JAUNAIE que signe CHARETTE est par ailleurs l’illustration du succès de cette politique du général républicain, qui promet peut-être au "Roi de la Vendée" de lui livrer l’enfant du Temple.

-Enfin, l’échec final de l’insurrection doit se lire à deux niveaux. Sur le plan militaire, il est indéniable que la révolte vendéenne ait été écrasée, notamment par l’adoption de tactiques plus ciblées et visant à un contrôle plus efficace du pays. Sur le plan politique toutefois (si l’on excepte les tentatives de faire sombrer cette affaire dans l’oubli), ces mêmes tactiques consacrent en fait la victoire posthume des vendéens, à vue humaine toutefois (car il faudrait rapprocher le cas vendéen de celui du "dos y tres de mayo" de GOYA pour comprendre en quoi la victoire est obtenue malgré la défaite apparente). En effet, la pacification religieuse, les garanties accordées par BONAPARTE, la construction de LA ROCHE SUR YON, sont autant de preuves que les insurgés ont obtenus gain de cause (il ne faut pas oublier que la "cause première" de la révolte -pour utiliser la terminologie américaine actuelle- tient dans la division du clergé entre réfractaires et jureurs, laquelle aggrave les désillusions ayant suivi l’enthousiasme initial de 1789- tandis que son déclenchement -toujours la même méthodologie- provient de la levée en masse décidée en mars 1793).

Que déduire de tout ceci?

  • l’analogie historique me semble plus pertinente que la simple comparaison en vue de chercher des enseignements (lessons learned). Il faut donc distinguer ceux-ci des retours d’expérience (RETEX) qui ont une visée plus immédiate (bien qu’on y puisse trouver des éléments "déformants", les faits n’aboutissant pas linéairement aux enseignements).
  • il existe des invariants qui semblent devoir être davantage analysés afin de bien distinguer les conditions historiques particulières qui les font fonctionner.

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