Nouvelles d’Anbar (mise à jour)

Il fallait s’y attendre: le transfert de contrôle provincial (PIC) prévu demain est provisoirement décalé.

Par ailleurs, Marc LYNCH nous donne une fascinante approche des différentes factions et tendances au sein des Sunnites Irakiens. En effet, il y aurait un mécontentement, ou du moins de la désillusion, chez les Sunnites du « Réveil » d’ANBAR. Il faudrait davantage d’analyses de terrain pour le confirmer, mais il est clair en tout cas que le mouvement du « Réveil » connaît des tensions internes, sur fond de participation politique croissante, ce qui est en revanche une bonne nouvelle. Car le « Réveil », qu’il soit composé de mouvements tribaux (comme le Front National pour le Salut de l’Irak), de partis « islamistes » (Karima et Istiqlal), ou encore de partisans baassistes (comme le Mouvement National pour le Développement et la Réforme), a permis de faire glisser les revendications sunnites de la contestation armée (insurrection, guérilla et terrorisme) -souvent doublée d’une alliance objective avec AQI- vers des modalités plus « pacifiques ». Sans la conjonction entre la volonté des officiers américains sur le terrain de négocier avec les responsables locaux d’une part, et la contestation du contrôle intrusif d’AQI par les cheiks d’autre part, cela n’aurait pas été possible.

Le problème aujourd’hui tient dans la multiplicité des alliances entre ces différents groupes, certains demandant davantage au gouvernement MALIKI (qui est Chiite), d’autres s’alliant avec son parti (le DAWA), d’autres encore reconnaissant la nécessité d’abandonner les milices, les derniers bénéficiant de leur assise locale pour accroître leur influence territoriale.

Cette fragmentation politique des Sunnites peut sembler contredire leur participation croissante aux différents processus politiques. Il n’en reste pas moins que cela peut être une bonne chose, en permettant d’atténuer les craintes liées aux lignes de fracture confessionnelles, notamment chez les Chiites.

Un dernier enjeu est celui des « Fils de l’Irak ». Comme je l’ai souvent répété sur ce blog, l’objectif ultime des Américains (et de certains leaders sunnites) a longtemps été d’intégrer ces milices au sein des forces de sécurité nationales ou même provinciales. Force est de constater que le processus reste incomplet, voire arrêté, dans la plupart des régions du Triangle Sunnite. Les Américains ont infléchi leur politique au début de l’année 2008 en développant des alternatives sur le modèle du processus de Désarmement, Démobilisation et Réinsertion/Réintégration (notamment par des Centres de Formation d’Apprentis). De fait, à ANBAR comme à DIYALA, les Américains tentent de forcer la transition entre les milices et les forces irakiennes (pour les checkpoints). Au contraire, le gouvernement, initialement réticent à intégrer ces Sunnites dans les forces armées ou la Police, semble les utiliser davantage, voire accélérer le processus. Peut-être est-ce là le résultat d’une autre dynamique: la tendance croissante du gouvernement à mener ses propres opérations.

Auto-critique

Il est temps en effet de la faire, à la veille d’une longue absence de 18 jours que je passerai sous les drapeaux.

Au fond, depuis sa création, ce blog cherche à informer sur l’Irak et à mettre au clair les résultats de mes recherches.

Dans ce cadre, il est fort probable qu’il soit né de manière prématurée. En effet, lesdites recherches sont loin d’être sorties de la phase de défrichement, ce qui peut expliquer les évolutions dans la réflexion et le manque de clarté de certaines pensées.

Un autre point me chagrine: je pense avoir acquis une image assez nette des stratégies et tactiques de la contre-insurrection telle qu’elle est menée par les forces américaines en Irak depuis 2006.

1° Pour faire bref, la stratégie est celle d’une co-optation des Sunnites associée au soutien au gouvernement irakien. Il s’agit, par le biais des milices et de la formation/assistance aux forces irakiennes, de construire la stabilisation sécuritaire.

2° En ce qui concerne la tactique, il faut noter que le mode d’action principal -que je décrirais comme étant de la contre-rébellion (voir mes posts précédents sur le problème de la terminologie COIN/C-REB)- est fondé sur le procédé de la « tâche d’huile » selon le schéma décrit par David GALULA en 1964: se focaliser sur la population en tant qu’élément statique et, à partir de la présence des forces en son sein, extirper l’organisation insurgée, interdire les activités de guérilla ou de terrorisme, tout en assurant un contrôle étroit de la population pour la faire basculer dans le camp du gouvernement. Ces actions de sécurisation se planifient et se conduisent selon une tripartion de l’espace: la zone cible, la zone de sécurité, et la zone de harcèlement. Ainsi, aux marges, la sécurisation s’accompagne d’une pression continue exercée sur les autres zones dans lesquelles les insurgés seraient susceptibles de se réfugier. La harcelant sur ses zones refuges (DIYALA/ANBAR en 2007, MOSSOUL en 2008 -pour ne parler que d’AQI), interdisant ses zones de préparation (« bataille des ceintures » de l’été et l’automne 2007, c’est à dire une série d’opérations simultanées menées autour de Bagdad pour protéger la capitale) et enfin protégeant ses zones opérationnelles (protection physique par les avant-postes, isolement psychologique et politique POP/Insurgés), les forces américaines ont ainsi confiné et désagrégé presque totalement l’insurrection sunnite.

3° sur le plan opératif, les opérations ont donc articulé des opérations simultanées sur l’ensemble du triangle sunnite dans un double objectif. Il s’agit à la fois de protéger BAGDAD (en empêchant les miliciens et terroristes de commettre des attentats) et d’empêcher les insurgés de fuir dans leurs refuges.

En fait, toutes ces explications obscurcissent un fait capital: qu’en est-il réellement de la stratégie américaine en Irak? La contre-insurrection/C-REB est seulement un ensemble de techniques et de procédés. En ce sens, la vision française fondée sur la dichotomie STABILISATION/C-REB me paraît plus pertinente que la vision anglo-saxonne.

C’est là que je veux en venir: à mon sens, j’ai, de manière exagérée, négligé de traiter cette question. La « retribalisation » de l’Irak, l’essor d’un parti Chiite sur le modèle du HEZBOLLAH (avec M. SADR), la diffusion excessive du pouvoir à l’échelon local, sont autant de problèmes qu’il faut analyser et comprendre.

Nouvelles d’ANBAR

J’annonçais récemment le transfert de la responsabilité de la province d’ANBAR des Marines de la 1st MEF aux autorités irakiennes.

Un attentat suicide ayant frappé le conseil municipal de KARMAH vient jeter le doute sur la précocité de ce transfert d’autorité. Il s’agit d’ailleurs d’un acte qui s’inscrit dans une tendance actuelle à cibler les cheiks sunnites ayant choisi de négocier et collaborer avec les Américains.

Deux remarques:

-la première concerne le transfert lui-même. La situation est-elle suffisamment stable pour le permettre? En réalité, il ne s’agit certainement pas de la seule question à poser. Il faut également se demander si les forces de sécurité irakiennes sont opérationnelles pour prendre immédiatement la suite des forces de la Coalition. Il semblerait que cela soit le cas dans cette province qui bénéficie des conseils et de la formation américaine dans l’ensemble des composantes de la sécurité depuis 2006. J’ajoute que l’attentat lui-même peut très bien être un acte d’intimidation visant à exclure cette possibilité de transfert dans un avenir proche. Les membres du Conseil de KARMAH accusent AQI dont c’est un des modes d’action privilégié.

-la seconde a trait au « ciblage » des cheiks. Là encore, il n’y a nulle nouveauté puisque, dès l’été, les responsables d’AQI considéraient la menace des « ralliés » comme prioritaire. Les campagnes de « meurtre et d’intimidation » (M&I selon la terminologie officielle américaine) sont une donnée classique d’une insurrection. En février, les « fils de l’Irak » de la province de DIYALA avaient subi une vague d’attentat meurtrière visant les chefs de milice ou les points de contrôle. Ce qui change en revanche, c’est le choix systématique des responsables locaux, comme en témoigne également l’attentat à la voiture piégée ayant probablement visé le gouverneur de la province de NINIVE à MOSSOUL.

Encore Gian (GENTILE).

J’apprécie énormément Gian GENTILE. Outre sa gentillesse et son savoir-vivre, il est l’exemple d’un officier qui mêle expérience de terrain (2 rotations en Irak en 2003/2004 et 2006) et réflexion intellectuelle (il enseigne l’Histoire américaine à West Point). Mais il est également un penseur « marginal » au sein de l’Army du fait de sa contestation systématique de la vision dominante de l’Histoire des récents succès US en Irak. J’en veut pour preuve cet énième article publié dans World Affairs dans lequel il reprend deux de ses thèmes favoris:

  • les procédures et les tactiques, sans parler de la stratégie, mises en oeuvre en 2007/2008 étaient déjà potentiellement présentes en 2003. Je ne peux lui donner entièrement tort, même si, à mon avis, il manquait cette approche « Galulienne » de la sécurisation de zone. Pour faire court, si les forces US étaient bien présentes « au sein des populations » dès 2003, elles l’étaient en faible nombre et surtout sans véritablement d’opérations de contrôle de la population. D’ailleurs, la montée de l’insurrection est clairement interprétée à compter de 2004 comme la résultante d’une présence jugée intrusive. Par voie de conséquence, les forces US quittent les villes pour s’enfermer dans des bases avancées à partir desquelles elles lancent des opérations de harcèlement. Le résultat: le renseignement n’est pas meilleur (il est même plus rare), les déplacements sont prévisibles, et les opérations de ratissage n’aboutissent à rien.
  • Son deuxième thème est connexe: les forces US ne sont pas responsables de l’amélioration de la population. Plus exactement, il faut prendre en compte des facteurs externes, comme le mouvement du « Réveil » sunnite ou encore le cessez-le-feu de l’Armée du Mahdi (difficilement reconduit en février 2008 puis, après les offensives du gouvernement sur BASSORAH et SADR CITY, à la fin du mois de mai de la même année). Cela est certes vrai. Toutefois, tant la « retribalisation » de la société sunnite que l’essor de Moqtada SADR sont les conséquences de la présence et des actions US. On peut donc donner crédit à celles-ci des améliorations positives tout autant que de les blâmer pour les conséquences négatives. Reprenant l’expression de Gilles DORRONSORO, ne pourrait-on pas d’ailleurs parler de la « révolution irakienne » pour désigner les changements sociaux intervenus depuis 2003?

un article de Jean-Jacques Cécile

Jean-Jacques CECILE, spécialiste français du renseignement et lui-même ancien membre de cette communauté, me donne l’autorisation de reproduire l’article suivant que je livre donc à la réflexion de mes auteurs. Une véritable respiration.

« Le fantassin américain à l’épreuve de l’Irak
(©Jean-Jacques CÉCILE, octobre 2004 ; publié dans les pages de la revue Commando n°16, avril-mai 2005)

C’est une évidence : la campagne irakienne a amené les stratèges américains à reconsidérer la formation du combattant individuel. Dans quel sens ?
Deux domaines de compétences susceptibles de faire l’objet d’une attention toute particulière ont été distingués : la protection des convois et le combat en zone urbaine. S’agissant de ce dernier domaine, la nécessité de contrôler des mouvements de foule sans pour autant multiplier le nombre des victimes a induit un regain d’intérêt des forces armées envers les armes non létales.

Les conducteurs en première ligne

« Conduire un camion est l’une des missions les plus dangereuses qui soient en Irak » : ce jugement du général James Helmly résonne comme un cri d’alarme. Or, l’officier sait de quoi il parle : commandant du corps des réservistes de l’armée de Terre américaine, il supervise à ce titre les activités des 22 600 soldats à temps partiel disséminés en Afghanistan, en Irak et dans le Golfe Persique. Or, résoudre le problème posé est d’autant plus urgent que, s’agissant à tout le moins du théâtre des opérations irakien, les embuscades montées par les insurgés témoignent d’une sophistication sans cesse croissante des tactiques mises en œuvre. C’est du moins ce que, dans le nord-est, a constaté le lieutenant-colonel Paul Hastings, commandant la Task Force Olympia. Un exemple : à Samarra en juillet dernier, les « militants » ont provoqué une réaction des troupes américaines en faisant exploser une voiture bourrée d’explosif puis ont déclenché un tir de mortier sur le bâtiment que les troupes étaient en train de quitter précipitamment. Le bilan fut lourd : cinq GIs furent tués. Il est maintenant devenu monnaie courante que les opposants, après l’explosion d’une bombe artisanale (IED pour « Improvised Explosive Device », soit engin explosif improvisé), ne fuient pas mais prolongent leur action en matraquant à l’arme collective les véhicules d’un convoi immobilisé. Les technologies mises en œuvre pour concevoir les IEDs sont, du reste, elles aussi de plus en plus sophistiquées. Ce constat est notamment étayé par les déclarations que fit le major Neal O’Brien, de la 1st Infantry Division, à un reporter de l’Associated Press : « L’ennemi a été capable de produire des engins qui sont plus complexes et qui comprennent un nombre plus élevé de charges explosives organisées en guirlande ; ils ont tendance à être plus mortels ». Selon l’officier supérieur, cette évolution aurait été concomitante avec l’apparition, sur le théâtre des opérations irakien, d’un contingent de combattants étrangers ayant acquis leur savoir-faire en d’autres lieux.
Quelles sont les tactiques dont l’application apparaît être susceptible d’endiguer ce regain de technicité en matière de violence aveugle ? La première consiste à insuffler au combattant une véritable « culture » des caractéristiques intrinsèques au risque de manière à lui permettre de réagir de manière anticipée. Cela commence tout simplement par la détection visuelle des engins explosifs en avant du convoi et peut aller jusqu’à la mise en place de patrouilles chargées de reconnaître les itinéraires. Ces patrouilles sont munies d’une « check-list » récapitulant tous les faits pouvant conduire à la découverte d’un engin explosif en bordure de route. Par exemple, une liste recommande aux sapeurs du 1st Platoon, Alpha Company, 9th Engineer Battalion d’accorder une attention particulière aux indices suivants : mauvais camouflage (environnement perturbé), précédents cratères d’explosions (dissimulent facilement un deuxième engin), sacs abandonnés, cadavres d’animaux, tas d’immondices, pneus usagés traînant sur l’accotement, taillis, élévations de la chaussée (ponts, toboggans, viaducs) et enfin câbles abandonnés. La prescription de certaines conduites à tenir relève quant à elle du bon sens ; il s’agit ainsi d’éviter d’emprunter souvent le même itinéraire surtout à un horaire régulier ou encore de sortir toujours d’un cantonnement par la même porte.
A moyen terme, les patrouilles pourraient être avantageusement remplacées par des drones légers ouvrant les itinéraires. Mais là, il semble que la chose ne soit pas entrée dans les mœurs, ces engins étant à l’heure actuelle encore considérés comme des outils spécifiques à la disposition des seuls spécialistes et non comme « la paire de jumelles du fantassin » ainsi que l’on a parfois tenté de le faire croire. Un rapport sur l’utilisation du Dragon Eye en Irak précise que celui-ci fut surtout mis en œuvre au niveau bataillon et énonce en outre : « Une seule unité utilisa le Dragon Eye au niveau compagnie. Encore ceci fut-il fait en dernier recours car le commandant de compagnie était trop occupé à accomplir ses missions et ne disposait ni de l’état-major ni des spécialistes capables de planifier les vols ». Plus généralement, ce même rapport confirme que les engins en question furent bel et bien utilisés pour « reconnaître les ponts et les routes (…) ainsi que dans des missions de protection des forces pour les convois ».

Réagir vite

Dès lors que la prévention a échoué, il s’agit alors de réagir vite et bien ; mais pour ce faire, encore faut-il y avoir été entraîné. Car pendant les cinquante années qu’a duré la Guerre froide, le fantassin de base a été conditionné à se comporter en vertu du schéma suivant : je débarque du blindé, je me poste, je vise et je tire. Trop lent et inadapté au théâtre irakien : le combattant doit savoir maintenant tirer depuis la banquette du camion dans la caisse duquel il est embarqué. S’il s’agit d’un véhicule logistique, chef de bord et pilote devront se servir efficacement de leurs armes en les manœuvrant dans l’espace confiné d’une cabine peu compatible avec la longueur d’un fusil. Sauf à vouloir délibérément pérenniser l’attitude qui consiste à « rafaler » tous azimuts en dépit du bon sens, l’entraînement pourra également inclure l’aptitude à prendre une visée au moins sommaire avec l’œil qui n’est pas directeur.
Il est à noter qu’une telle acquisition d’actes-réflexes jusqu’alors ignorés ou délaissés ne concerne pas seulement le fantassin de base ; les spécialistes sont également impliqués. Ainsi, les tireurs d’élite constituent un moyen idoine dès lors qu’il s’agit de faire détonner à distance un engin explosif improvisé placé en bordure d’itinéraire, raison pour laquelle divers véhicules sont maintenant dotés d’un support capable d’accueillir une arme de sniping lourd en calibre 12,7 mm. De même, l’US Air Force a allongé le stage Security Forces Apprentice Course destiné à former ses spécialistes en matière de sécurité. Ayant maintenant une durée de 65 jours au lieu de 51 précédemment, celui-ci inclut un apprentissage renforcé en matière de sécurité des missiles, d’opérations en convoi, de récupération d’armes nucléaires, de maintien de l’ordre, de prise en compte du trafic routier et d’utilisation de tactiques non létales. Nous reviendrons sur ce dernier point particulier mais, auparavant, examinons en quoi l’entraînement des GIs a plus généralement évolué en matière de combat dans un contexte urbain.

Combattre dans les villes

S’essayant à dresser le portrait du fantassin américain idéal en ce domaine, un analyste militaire lista cinq points qu’il jugeait primordiaux : compréhension culturelle et sensibilisation à la sécurité mais aussi aptitudes à la fouille des véhicules, à la patrouille ainsi qu’aux opérations de ratissage de zone après isolement (en langage anglo-saxon, « cordon and search »).
La compréhension culturelle permet d’éviter les faux pas en matière d’acquisition du renseignement de contact : l’ignorance des habitudes peut en effet induire des comportements ressentis comme agressifs et, donc, une distanciation préjudiciable à l’établissement de relations amicales. Les Américains le savent bien : la mise en œuvre de modes d’action trop brutaux est au rang des facteurs ayant eu pour conséquence de couper les unités de la population irakienne. Résultant d’une évaluation interne à l’armée de Terre, un chiffre résume à lui seul cet état de fait : 400 000 patrouilles effectuées sur une période de trois mois l’année dernière n’ont donné lieu qu’à la rédaction de 6 000 rapports. D’où l’expression d’une volonté de modifier cet état de fait, volonté résumée par un slogan : « chaque soldat est un senseur » (« every soldier is a sensor »). Des mesures concrètes immédiates ont en conséquence été prises pour adapter les programmes d’instruction et, d’ores et déjà, les unités promises à un déploiement en Afghanistan ou en Irak sont succinctement instruites par des équipes mobiles rattachées à l’école du renseignement de l’armée de Terre de Fort Huachuca. Bien évidemment, l’implémentation d’une telle politique est de nature à provoquer un surcroît de travail pour les détachements chargés d’exploiter des informations : au sein de la 25th Infantry Division en Afghanistan, ce problème a été résolu par l’utilisation de Battalion intelligence liaison teams (équipes de liaison renseignement de bataillon). Formées de non-spécialistes, celles-ci assurent la collecte auprès des postes de commandement de compagnie et aident à la saisie informatique des données. Ce modèle sera étendu aux échelons inférieurs, la tâche étant facilitée par l’acquisition en cours de 1 000 assistants digitaux personnels programmés pour aider à la collecte et à la transmission des données formatées.
C’est une évidence : le théâtre des opérations moyen-oriental est intrinsèquement spécifique. Entraîner les soldats aux opérations de patrouille et de fouille requiert en conséquence l’utilisation d’une infrastructure adaptée recréant fidèlement le contexte. Pour ce faire, rien de tel que de profiter d’un décor de cinéma : c’est ce que firent notamment les hommes appartenant au 2nd Battalion, 24th Marine à San Diego ; ils eurent en l’occurrence recours aux studios de Stu Segall Production. Dénommées « Strategic Operations », les installations comprennent un laboratoire de drogue, un atelier de confection d’engins explosifs, une école ainsi qu’une « kill house » dont les portes tolèrent de multiples ouvertures brutales. Mieux : des acteurs peuvent à la demande tenir des rôles de blessés dans le cadre d’un scénario mettant en scène un attentat simulé. La fumée, les odeurs, les sons : tout est recréé. Enfin, les bâtiments peuvent être rapidement reconfigurés pour modifier le contexte des entraînements ; cette possibilité réserve même quelques surprises aux « stagiaires » : certaines portes sont parfois reconstruites de manière à s’ouvrir en sens inverse de celui communément admis…
En fait, le seul inconvénient présenté par « Strategic Operations » est son exiguïté qui, dans une certaine mesure, interdit de recréer des mouvements de foule de grande ampleur. Or, apprendre au combattant individuel à réagir dans ce cas de figure est, outre-Atlantique, désormais au rang des priorités.

Des armes conçues pour neutraliser

S’il s’agit certes de réagir correctement, il importe également d’apprendre à se servir d’un arsenal entièrement nouveau composé de systèmes développés en vue de neutraliser et non de tuer. Regroupés sous la dénomination générique d’« armes non létales », ces systèmes se révèlent indispensables dès lors que le but est de contrôler des mouvements de foule.
En préambule, dissipons une idée reçue très largement répandue : il ne s’agit pas là seulement de disperser des rassemblements de citoyens exprimant leur opinion avec beaucoup de vigueur dans le cadre de l’exercice normal de la démocratie mais aussi, parfois, de contrer les activités de groupes nettement plus agressifs maîtrisant les techniques de manipulation des masses. Dans le cadre de la Guerre froide, certaines manifestations de « pacifistes » devant les bases britanniques qui avaient alors été pressenties pour abriter les « euromissiles » américains, Greenham Common en particulier, servirent par exemple de couverture à des missions de reconnaissance effectuées par les spetsnaz, les forces spéciales soviétiques. Plus récemment, des membres de Greenpeace réussirent, en 2001, à pénétrer sur la base de Menwith Hill qui abrite, en Grande-Bretagne, les installations d’écoute de la National Security Agency. Or, cette dernière opération fut précédée de reconnaissances menées sur une période de six mois et impliqua une action de diversion à laquelle participa un effectif non négligeable de personnes munies d’un matériel de propagande volumineux.
S’agissant des forces armées américaines, l’effort en la matière est piloté par le Joint Non-Lethal Weapons Directorate (JNLWD) qui dispose pour ce faire d’un Non-lethal Technology Innovation Center (NTIC) au sein de l’université du New Hampshire. Un chiffre résume à lui seul l’ampleur de l’effort ainsi consenti : sur l’année fiscale 2004, le budget du JNLWD a fait un bond pour atteindre la somme de 44 millions de dollars contre 25 millions de dollars en 2002. C’est trop peu, estime cependant le Council on Foreign Relations : idéalement, le budget devrait se situer à hauteur de 300 millions de dollars afin de financer le développement d’armes incapacitantes à rayonnement d’énergie, par exemple des « canons à micro-ondes » capables d’endommager les circuits électroniques.
Certaines sections d’infanterie de l’armée de Terre américaine sont maintenant équipées du Non-Lethal Capabilities Set (NLCS) dont une centaine d’exemplaires a été acquise. Celui-ci se compose d’équipements individuels de protection, d’équipements permettant d’améliorer les conditions d’exécution de la mission, de systèmes d’entraînement ainsi que de systèmes adaptés à la lutte contre les personnels et contre les véhicules ; au rang de ces derniers, on trouve par exemple le X-net, barrière d’arrêt pouvant être déployée instantanément. Le M26E Advanced Taser est quant à lui parfaitement représentatif des systèmes anti-personnels : 312 exemplaires ont été achetés par l’US Army. Signe des temps, le M26E a été conçu pour être monté sous le fût de la carabine M4 en lieu et place de l’habituel lance-grenades. Dans un premier temps, le NLCS a été développé en tant qu’unité collective destinée à être mise en œuvre au niveau bataillon. Trop lourd, trop encombrant, trop long à distribuer : il a été reconditionné afin d’être adapté à la taille de la section d’infanterie.
S’agissant plus particulièrement de l’United States Marine Corps, le Non-Lethal Weapons and Tactics Course (NLWTC) est l’apanage des Special Operations Training Groups (SOTGs) : il en existe trois implantés à Camp Lejeune (Caroline du Nord), Camp Pendleton (Californie) et Okinawa (Japon). Le NLWTC est, selon l’adage officiel, destiné à entraîner les hommes à utiliser « une variété de techniques de contrôle des foules qui peuvent être employées dès lors qu’un avertissement verbal n’est pas suffisant et qu’une balle est déplacée ». L’instruction est principalement centrée autour des tactiques suivantes : repérage et mise hors d’état de nuire des individus ayant un comportement agressif, self-défense, fouille des véhicules ainsi que des personnes, utilisation efficace des barrages routiers et enfin service des armes non létales en dotation.
Comment les Marines se comportent-ils durant ce stage ? La principale difficulté est d’extraire les fantassins de ce que les instructeurs appellent « l’attitude du guerrier » : il ne s’agit plus là d’apprendre à tuer et à détruire mais de savoir contrôler et se contrôler. Néanmoins, l’encadrement se plait à rappeler le fait que l’utilisation de systèmes non létaux ne constitue nullement une panacée : il ne s’agit là que d’adapter le niveau de riposte à un niveau de menace donné et non de vouloir ériger de tels systèmes au rang de substitut universel aux armes quant à elles bel et bien létales. Enfin, notons que cet enseignement est véritablement considéré comme faisant désormais partie intégrante de la formation de base du soldat et n’est nullement réservé aux fantassins puisque des artilleurs, entre autres, ont également eu le redoutable honneur de le recevoir. Pourquoi redoutable ? Parce que le stage comporte une séance au cours de laquelle les Marines s’aspergent réciproquement de pepper spray (substance poivrée en vaporisateur) et ce, de manière à être capables de juger très exactement de l’effet produit… »

Nouveau Blog

Je signale à mes lecteurs un nouveau blog, « Mars Attaque », animé par F. de St V., jeune étudiant en master d’Histoire des RI à Paris I (à mon avis un grave défaut….. j’étais de Paris 4 :) ). Agé de 21 ans et envisageant de passer l’ESM de Sr Cyr pour devenir OST (Officier sur Titre: recruté directement à Bac +5… des pointures, j’en ai rencontré à la DA de l’Ecole d’Application de l’Infanterie il y a 2 ans), il prépare un mémoire sur l’adaptation organisationnelle de l’armée française en Algérie.

Quoiqu’il en soit, je trouve beaucoup de maturité à l’auteur, à qui je souhaite bonne chance dans ses projets.

Symposium sur le FM 3-24

Il y a quelques jours se terminait un symposium de l’American Political Sciences Association sur le Field-manual FM 3-24 Counterinsurgency. Ce manuel n’est plus à présenter mais, en revanche, il est intéressant d’avoir le point de vue de certains des conseillers de PETRAEUS présents en Irak l’année dernière. C’est le cas notamment de l’historien Stephen BIDDLE et du LCL Doug OLLIVANT, qui avait remporté en 2006 le « prix COIN » de la Military Review pour un article sur la nécessité de sortir des bases avancées occupées depuis 2005 en Irak.

J’avoue que je désespérais de lire la transcription de certaines de ces interventions, à moins de débourser 10£ l’unité. Heureusement, l’APSA vient de publier certaines d’entre elles en ligne que je vais lire de ce pas.

Afghanistan

Je signale à mes lecteurs deux (longs) articles de la prestigieuse revue International Security de ce printemps sur l’Afghanistan:

-Understanding the Afghanistan-Pakistan Frontier: un article passionnant sur les Pachtounes et leurs structures sociales. Je le recommande vivement à toute personne désireuse de sortir des préjugés occidentaux habituels sur la zone tribale, les Pachtounes et les Taliban. D’autant que l’auteur fait le lien entre les évènements les plus récents des deux côtés de la frontière et les origines de la « radicalisation » des structures Pachtounes par la volonté du gouvernement pakistanais au lendemain de la sécession du Bengladesh.

-The rise of Afghanistan’s insurgency: un travail plus classique d’un expert de la RAND qui reprend essentiellement les théories américaines de « l’Etat effondré » pour expliquer l’essor de l’insurrection. Il nuance cependant en insistant aussi sur le caractère idéologique de la lutte.

Ces deux articles ont ceci de fondamental qu’ils lient l’analyse et les recommandations concrètes.

Le « terrain humain »

Selon les principes désormais « classiques » de la contre-insurrection, il est nécessaire de « gagner les coeurs et les esprits ». Cette affirmation, dont l’interprétation en elle-même diffère selon que l’on soit un académique (sur le contrôle de la population) ou un praticien de terrain (palabrer avec les chefs locaux, bâtir des écoles, des routes et des ponts, etc.), a donné lieu au sein des forces américaines au concept de « terrain humain », critiqué par exemple par l’anthropologue Roberto GONZALEZ qui y voit une tentative de manipuler les populations en les encadrant strictement.

Mon propos n’est pas d’apporter ma contribution à ce débat, ne serait-ce que parce que la différence de perception entre le praticien et l’universitaire n’est pas insoluble à résoudre. Cette contradiction repose essentiellement sur une différence dans les impératifs.

Je voudrais plutôt signaler un excellent article (en anglais) sur les méthodes employées par les Soviétiques en Afghanistan et en Tchétchénie. Via le blog Ghost of Alexander.

Un peu d’histoire

En 1992, Michael McCLINTOCK publiait Instruments of Statecraft: U.S. Guerilla Warfare, Counterinsurgency and Counterterrorism, 1940-1990. L’auteur, plutôt proche des milieux anti-militaristes, y soutenait la thèse selon laquelle la contre-insurrection (pour ne prendre qu’un des trois membres de la « trinité ») avait participé davantage à la construction de la menace idéologique à la sécurité nationale qu’à une réponse rationnelle à celle-ci.

On peut ou non partager les conclusions de l’auteur. Pour ma part, il me semble bien plus important de tenir compte de ses biais et préjugés que de rejeter l’ensemble de son travail.

Fort heureusement, l’auteur a mis en ligne cet ouvrage. Je recommande donc sa lecture pour connaître les fondements historiques de la stratégie et des tactiques dans lesquelles s’inscrit la campagne de contre-insurrection menée par les Américains en Irak.

Sur le plan doctrinal, il est d’ailleurs intéressant de noter que la COIN est bien conçue aujourd’hui comme un thème opérationnel ou stratégique, alors que d’autres forces armées (je pense au cas Français) tendent aujourd’hui à ramener la contre-rébellion au niveau d’un mode d’action inscrit dans la phase de Stabilisation.

Cette différence s’explique selon moi par la perception différenciée de la menace et donc, ultimement, par les précédents historiques et les expériences combattantes tout autant que par la construction discursive de la sécurité nationale. Pour faire clair, la contre-insurrection (puisqu’il faut bien tomber d’accord sur un terme générique désignant les pratiques, le savoir théorique et les discours) me semble avoir évolué de manière différenciée depuis la seconde guerre mondiale.

Avant celle-ci en effet, la contre-insurrection s’inscrit aux marges doctrinales comme un ensemble de procédés participant au mode d’action (pour reprendre le langage stratégique actuel) de la « pacification coloniale ». Des auteurs comme CALWELL, GWYNN, LYAUTEY (GALLIENI) rassemblent ce savoir dispersé que l’on compile également dans le small wars manual du Corps des Marines en 1934.

Après la Seconde Guerre mondiale, on assiste à deux phénomènes. D’un côté la menace désignée (et certainement réelle) est celle de l’Union Soviétique. Elle impose donc une série de ripostes qui dessine un spectre doctrinal allant des « représailles massives » d’Eisenhower à la « riposte graduée » de Maxwell Taylor en passant par la nécessaire lutte contre la « guerre révolutionnaire » de certains cadres français ayant « étudié » (parfois de manière forcée) les techniques de conditionnement du Vietminh et voulant les réactualiser en Algérie. De l’autre, la décolonisation met aux prises les forces armées occidentales à des « mouvements de libération nationale », diversement imprégnés de marxisme-léninisme. De ce fait, les pratiques et les savoirs rassemblés dans l’avant-guerre sont réactualisés à leur tour.

Ces deux phénomènes se combinant produisent des effets différents selon la perception de la menace et la structure de la sécurité nationale. En France par exemple, la « Guerre Révolutionnaire » reste l’apanage des officiers cités plus haut et ne se transcrit pas en stratégie de sécurité nationale. Du reste, la vigoureuse politique lancée par le Général De GAULLE achève de cantonner la contre-rébellion à des tactiques liées aux opérations menées notamment en Afrique. Aux Etats-Unis, les mouvements de guérilla et de terrorisme sont interprétés comme des menaces par l’Exécutif lui-même. Durant la Guerre du Vietnam, le Président KENNEDY est bien plus convaincu de la nécessité d’une stratégie de contre-insurrection que les forces armées. Au fond, la rivalité entre CIA et Army aussi bien que la volonté de concentrer l’effort doctrinal, structurel et méthodologique sur les opérations conventionnelles expliquent comment les Forces Spéciales se trouvent presque exclusivement chargées de la contre-insurrection.

A partir des années 1980, cette évolution différenciée se poursuit. En France, les savoirs et savoirs-faire de la contre-insurrection s’incarnent dans les OPEX qui participent à tout le spectre des missions interventionnistes, du maintien de la Paix à la construction de l’Etat. Dans ce cadre, il est compréhensible que les forces armées théorisent aujourd’hui le concept de « stabilisation » dans lequel la contre-rébellion est un des modes d’actions. Aux Etats-Unis, la contre-insurrection est ressuscitée par le pouvoir politique dans la doctrine de « conflits de basse-intensité » (LIC). Il s’agit bien d’une stratégie globale s’inscrivant dans la lutte contre un ennemi idéologique plutôt que dans le domaine des actions entreprises contre un procédé de guerre jugé « irrégulier » par ailleurs.

Aujourd’hui, la contre-insurrection, telle que menée en Irak, en Afghanistan ou aux Philippines, doit se comprendre dans le cadre de la « guerre globlale à la Terreur ». D’où le fait que la COIN est un des instruments d’une stratégie globale définie par le Président (National Security Strategy de 2002 et 2006) et, dans une mesure moindre, par le Pentagone (Quadrennial Defense Review de 2006). Pour l’Armée de Terre française, la vision d’un monde complexe et instable provient des engagements de ces dernières années (Côte d’Ivoire, Kosovo, Bosnie) et introduit donc la notion de phase de Stabilisation, au sein de laquelle la contre-rébellion est un des moyens d’actions aux côtés du contrôle de foule, des actions d’assistance ou encore des missions de reconstruction.

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