Posted by: staillat | avril 4, 2008

La situation en Afghanistan: querelles narratives

Conseillé par ZeusIrae, je viens d’achever l’écoute d’une émission diffusée hier sur France Culture concernant la situation en Afghanistan. Je précise dès l’abord que je ne suis pas un spécialiste de ce conflit et que mes connaissances sont partielles. Je ne saurais trop recommander l’écoute attentive des arguments des uns et des autres.

Toutefois, il m’est possible de donner mon avis sur l’émission elle-même et ce qu’elle reflète des enjeux narratifs en cours, aussi bien que sur les jugements parfois péremptoires de tel spécialiste proclamant qu’il s’intéresse depuis près de 20 ans à la contre-insurrection.

Sur le premier point, la tension est palpable tout au long de l’émission entre Etienne de DURAND, bien connu de votre serviteur comme connaisseur des ressorts militaires de ce type de conflit, et ses contradicteurs, notamment Gilles DORRONSORO, professeur à Paris-I, université rivale de celle où j’ai été formé (la rivalité étant aussi bien épistémologique, historiographique que politique).

Les critiques: Etienne de DURAND tente tant bien que mal de récuser le jugement unanimement pessimiste des autres invités sur la situation en Afghanistan. Il le fait en rappelant les changements conceptuels et organisationnels, mais aussi tactiques, observables sur le terrain. Il reconnaît le manque de légitimité locale des contre-insurgés (problème crucial si il en est) mais ne peut se résigner à croire que la tendance est irréversible. Je serais tenté de le suivre sur ce point, tant l’actualisation renouvelé des savoirs et savoirs-faire coloniaux s’accélère ces derniers temps aux Etats-Unis et dans la plupart des alliés de l’OTAN. Ce processus comporte des limites et de nouveaux défis (notamment, il ne peut répondre seul à ce crucial problème de légitimité) mais il est également riche de potentialités positives. Le seul regret est le peu de distance que prend Etienne de DURAND avec les idées américaines, dont on voit à ses arguments qu’elles lui sont très familières. (Note: ce fut mon problème durant l’année 2007, à savoir comment sortir d’un monde dont les structures idéelles -rationnelles, perçues ou imaginaires- sont celles d’un des acteurs à étudier). Gilles DORRONSORO connaît bien mieux l’Afghanistan et les Talibans du fait de ses recherches sur le sujet (lire les résumés de ces articles, ou ce texte). Ajoutons que sa formation de sociologue tranche avec celle de politilogue plus stricte d’Etienne de DURAND. Il n’empêche que son analyse pêche par excès de pessimisme. En effet, dire que le gouvernement KARZAÏ peut s’effondrer dès le départ des Occidentaux du fait de son manque de légitimité ne dit rien sur les conditions futures d’un éventuel succès. De fait, il oublie que les situations dans ce type de conflit sont complexes et évoluent vite. Certes, l’Afghanistan est dans une impasse, mais à moins d’avoir une conception cyclique ou téléologique de l’Histoire, cette affirmation est une ABSURDITE…… L’image de l’impasse est elle-même biaisée. M. DORRONSORO insiste pour décrire l’extension de l’insurrection vers le Nord du pays: peut-être est-ce vrai, peut-être est-ce exagéré, peut-être n’est-ce rien d’autre que du Wishful Thinking… Quoiqu’il en soit, cela dénote surtout une vision tranchée. Sur ce point, on ne peut légitimement renvoyer dos à dos les deux hommes. Bien que défendant une vision opposée, Etienne de DURAND ouvre la porte à l’avenir. Il a aussi ses biais, notamment sa proximité trop importante avec les débats américains, et également son engagement pour le Livre Blanc.

En réalité, ces positions reflètent essentiellement le débat narratif et ses véritables implications. Ces dernières sont d’ailleurs transparentes: il s’agit de montrer que l’engagement supplémentaire souscrit par les Français en Afghanistan est soit nécessaire, soit vain et criminel. Au-delà, ces querelles renvoient également à la prégnance de “narrations stratégiques” prédéterminées: la victoire Américaine et Occidentale est nécessaire pour lutter contre des terroristes (or, ce que l’on nomme Taliban recoupe aujourd’hui bien plus que cela: l’usage du terme reflète donc la volonté de marginaliser et décrédibiliser les insurgés, cf. en Irak les dénominations “d’éléments criminels”) et passe par la stabilisation (concept français qui s’oppose en partie à celui de contre-insurrection défendu par les Américains… il faudrait donc prendre en compte les rivalités interalliées, d’autant que la France souhaite réintégrer le commandement intégré au plus vite). L’autre narration est celle de l’illégitimité de l’intervention occidentale, productrice de “perturbations” pour la sécurité humaine et inefficace car ethnocentrée ou ambigüe quant à ses objectifs réels (soupçon de néocolonialisme). La référence à l’enlisement, au Vietnam ou aux Soviétiques est nécessaire à l’appui de ce récit.

Sur le deuxième point, j’avoue être sceptique en entendant M DORRONSORO proclamer son expertise en contre-insurrection. Il a certes fait des recherches sur le sujet (un DEA sur l’Angola en 1989 notamment), mais j’avoue être surpris par la simplicité, voire la naïveté (ou la mauvaise foi, chacun jugera) d’un de ses arguments. A savoir celui des pertes. J’ai déjà eu l’occasion de dire que les pertes (civiles, militaires, insurgés) forment un ensemble statistique complexe à interpréter. Ainsi, une hausse des pertes des contre-insurgés peut suggérer une implication croissante de ces derniers aussi bien qu’un changement de tactique des insurgés tandis qu’une croissance des pertes civiles peut refléter une offensive désespérée des insurgés autant que la reprise de l’initiative stratégique par ces derniers. De la même manière, une baisse sensible peut démontrer un retrait tactique des insurgés (pour les civils ou les militaires), un enfermement des contre-insurgés dans leurs bases, ou tout autre chose. Les statistiques sont ce que l’on en fait. Elles sont cruciales surtout par rapport au “front intérieur”, c’est à dire l’opinion publique occidentale. Autrement dit, arguer de ces statistiques pour en déduire un échec ou un succès tient de l’auto-prophétie plus que de l’évaluation réelle de la situation. J’ajoute donc que l’analyste de la contre-insurrection ne peut être neutre, et ne peut arguer de son “expertise” (réelle ou supposée… et cela vaut donc aussi pour moi) pour trancher définitivement. Encore une fois, l’analyse de M DORRONSORO est intéressante, mais tellement péremptoire qu’elle ne peut convaincre que les convaincus (et c’est bien dommage).

Dernier mot: d’autres révélateurs de la situation me semblent pertinents, quoique inclus dans cette “boucle narrative” qu’il faut ABSOLUMENT dénouer. Par exemple, le retour visible aux activités “normales”, l’acceptation de la présence étrangère, la légitimité croissante du gouvernement-hôte, etc. Le problème de ces facteurs est qu’ils dépendent souvent de la narration qui va l’emporter, faits objectifs à l’appui….

Aussi je propose deux autres critères. Un critère militaire, qui fait abstraction en partie du contexte local: celui de l’équilibre, au sein des forces de la contre-insurrection, entre centralisation et décentralisation. Un critère impliquant la force dans son contexte, et qui ne doit pas instrumentaliser “l’autre” (la population, les insurgés), à savoir la reconquête “par le bas” de la légitimité locale. Les enjeux sont importants. Selon cette mesure, nul doute que l’Afghanistan va mal. Est-ce un argument pour signifier que cela sera le cas dans l’avenir? Surtout, est-ce un argument pour proclamer “l’enlisement” (qui relève partiellement de l’imaginaire social) et l’inutilité de ce qui est entrepris et peut encore changer? L’Histoire est une porte ouverte: il est à mon sens dangereux de la fermer.

PS: ajout qui n’a que partiellement à voir. J’avoue être assez gêné parfois par les reproches d’ethnocentrisme fait aux Occidentaux. Je suis d’accord pour dire qu’il est nécessaire de s’adapter aux coutumes locales. Mais est-ce juste (historiquement parlant) d’oublier que SEULS les Occidentaux se sont intéressés aux cultures “Autres”, qu’ils ont cherché -une fois leurs biais initiaux mis en lumière- à s’adapter à ces dernières (depuis le XVIème siècle jusqu’à aujourd’hui, le biais ethnocentrique voisine très largement avec ce dernier phénomène)?

Entre proclamation de la nécessité de revenir au “fardeau de l’homme blanc” et celle de la repentance obligatoire, il existe là aussi d’autres chemins narratifs à emprunter. J’invite mes lecteurs à m’accompagner sur ceux-ci….

Réponses

Merci beaucoup pour cette critique très intéressante.J’espère ne pas vous avoir fait perdre trop de temps.

Finalement tout cela confirme une chose, il est très difficile de se faire une idée de la situation.

Oui, mais cela nous apprend surtout que là n’est pas l’essentiel pour certains analystes…malheureusement

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